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Il était un peu plus de dix-huit heures, ce jeudi de septembre, et les néons de l'enseigne de bricolage grésillaient au-dessus de l'allée 14. Sandrine tenait son téléphone à bout de bras, cadrant l'étiquette jaune sous une perceuse-visseuse bleue. Derrière elle, un chariot cognait contre un présentoir de chevilles. Elle a pris la photo, a rangé le téléphone, et elle est repartie sans rien acheter.
Une maison à retaper et une liste de courses qui s'allonge
Sandrine a quarante-sept ans, elle est aide-soignante dans une clinique de la périphérie, et elle vit avec Karim dans une maison des années soixante-dix. Ils l'ont achetée deux ans plus tôt, avec l'idée de la refaire pièce par pièce, le week-end, sans faire appel à un artisan pour chaque étagère. Depuis, le garage s'est rempli de pots de peinture entamés, de rouleaux, de cartons de carrelage. Il manquait pourtant un outil essentiel, et c'était une vraie perceuse, solide, capable de traverser le béton du salon.
L'ancienne, héritée du père de Karim, avait rendu l'âme en plein mois d'août, dans une odeur de moteur brûlé. Depuis, ils empruntaient celle du voisin, Gérard, un retraité patient qui finissait toujours par demander quand elle reviendrait. Sandrine n'aimait pas ça. Elle n'aimait pas devoir sonner chez quelqu'un pour fixer une tringle à rideaux. Alors elle avait fait ce qu'elle fait toujours avant un achat un peu lourd : elle avait commencé à regarder, à comparer, et surtout à attendre.
Cette enseigne, elle la connaissait par cœur. Elle y passait presque chaque semaine, en rentrant du travail, parce que le magasin se trouvait sur la route et qu'il y avait toujours une vis, un joint ou un sac d'enduit à racheter. Elle connaissait le vendeur du rayon électroportatif, un jeune homme qui portait des lunettes rondes. Elle connaissait l'ordre des allées, l'odeur de bois coupé près de la découpe. Elle avait confiance, tout simplement, comme on a confiance dans une boulangerie où l'on va depuis des années.
Pourquoi Sandrine a décidé de photographier l'étiquette chaque semaine
Le modèle qu'elle visait coûtait 159 euros, selon l'étiquette posée sous la boîte fin août. C'était un peu plus que ce qu'ils avaient prévu, et Karim avait levé les sourcils en voyant le chiffre. Sandrine avait une collègue, Nadia, qui lui répétait depuis des mois que les enseignes de bricolage lançaient toujours de grosses opérations à la rentrée. Il suffisait d'être patiente. Sandrine avait donc décidé d'attendre octobre, en gardant un œil sur ce modèle précis, sans se précipiter sur une autre marque.
Pour ne pas se fier à sa mémoire, elle avait pris l'habitude de photographier l'étiquette à chaque passage. Ce n'était pas de la méfiance, plutôt une manie d'organisation, la même qui lui fait noter les dates de vidange de sa voiture dans un carnet. Les photos s'accumulaient dans un dossier de son téléphone, entre des clichés de ses neveux et une recette de gratin. On connaît tous ça, ce téléphone devenu un grenier où l'on range sans jamais trier.
« Je me disais juste que si le prix bougeait, je saurais de combien, et que je pourrais choisir le bon moment », raconte-t-elle. Karim trouvait ça un peu excessif, il plaisantait sur sa collection de photos d'étiquettes. Mais il avait laissé faire. Pour lui, une promotion restait une promotion, et le magasin n'avait aucune raison de tricher sur un outil à cent cinquante euros. Au fond, Sandrine pensait la même chose. Elle voulait simplement ne pas rater la bonne affaire quand elle arriverait.
« Je me disais juste que si le prix bougeait, je saurais de combien, et que je pourrais choisir le bon moment. »
Début octobre, l'affiche rouge annonce moins 40 % sur la perceuse
Le premier samedi d'octobre, l'entrée du magasin avait changé de visage. Des banderoles rouges pendaient du plafond, des palettes de produits soldés barraient l'allée centrale, et une voix enregistrée annonçait les offres de la semaine. Sandrine est allée directement au rayon électroportatif. Sous la perceuse bleue, une nouvelle étiquette affichait un gros moins 40 %, avec un prix barré et un prix final en gros caractères. Elle a souri, a sorti son téléphone, et elle a pris une photo de plus, par habitude.
Le prix barré indiquait 199 euros. Le prix réduit, lui, s'affichait à 119 euros. Sur le moment, Sandrine n'a rien remarqué de particulier, elle a simplement vu la réduction et le chiffre final, qui tombait sous la barre symbolique des cent vingt euros. Elle a pris la boîte, l'a posée dans son chariot, et elle a continué ses courses, en cherchant des chevilles pour le béton. Il y avait du monde, les files s'allongeaient aux caisses, et elle avait encore deux magasins à faire.
C'est en attendant son tour qu'elle a ouvert son dossier de photos, presque machinalement, pour montrer à Karim par message la bonne affaire. Elle a fait défiler les images vers le haut, et elle s'est arrêtée sur celle de fin août, puis sur celle de mi-septembre. Sur toutes, la même perceuse affichait 159 euros. Jamais 199. Elle a relu deux fois, elle a zoomé sur l'écran. Le chiffre barré ne correspondait à aucune des étiquettes qu'elle avait vues pendant plus d'un mois.
Au comptoir d'accueil, une explication qui ne tient pas
Sandrine a d'abord pensé à une erreur. Une étiquette mal imprimée, un employé fatigué, une référence confondue avec un modèle plus cher. Elle a payé sa perceuse, parce que 119 euros restait un bon prix par rapport aux 159 qu'elle connaissait, puis elle s'est dirigée vers le comptoir d'accueil, son ticket et son téléphone à la main. Une hôtesse l'a écoutée poliment, a regardé les photos, et a appelé le responsable du rayon par talkie-walkie, en lui demandant de patienter.
Le responsable est arrivé dix minutes plus tard. Il a regardé les photos, il a haussé les épaules, et il a expliqué que le prix barré correspondait au prix conseillé par le fabricant. Sandrine a demandé pourquoi, dans ce cas, le magasin ne l'avait jamais affiché en rayon. Il a répondu que c'était le prix de référence de la centrale, que ça ne dépendait pas de lui. Elle a insisté doucement. « Mais moi, je ne l'ai jamais payée 199, cette perceuse, personne ne l'a payée 199 ici », a-t-elle dit.
Le ton est resté courtois, mais la conversation tournait en rond. Le responsable lui a proposé un bon de réduction de cinq euros pour son prochain achat, comme un geste commercial, sans reconnaître le moindre problème. Sandrine l'a refusé. Elle est rentrée chez elle avec la boîte sous le bras et une sensation désagréable, celle d'avoir été prise pour quelqu'un qui ne regarde pas. Le soir, elle a raconté la scène à Karim, qui a d'abord ri, avant de demander à revoir les photos.
« Mais moi, je ne l'ai jamais payée 199, cette perceuse, personne ne l'a payée 199 ici. »
Le prix barré doit être le plus bas des trente derniers jours
Ce soir-là, Sandrine a cherché sur internet, assise dans la cuisine, pendant que les pâtes refroidissaient dans la passoire. Elle a vite trouvé la règle qui encadre les annonces de réduction en France. Depuis 2022, le prix de référence affiché à côté d'une promotion doit être le prix le plus bas pratiqué par le commerçant au cours des trente jours précédant la réduction. Pas un prix conseillé, pas un prix d'une autre enseigne, pas un prix imaginaire : le plus bas réellement affiché en magasin.
Dans son cas, ses propres photos racontaient toute l'histoire. Sur les trente jours avant l'opération, la perceuse avait été vendue 159 euros, et jamais plus. La vraie réduction n'était donc pas de 40 %, mais d'environ 25 %, ce qui restait une remise correcte, sans plus. « Ce qui m'énerve, ce n'est pas les quarante euros, c'est qu'on m'ait fait croire que j'avais gagné quatre-vingts », a-t-elle expliqué à Nadia le lendemain, dans le vestiaire de la clinique, en lui montrant l'écran.
Soyons honnêtes, Sandrine n'aurait rien vu sans sa manie des photos. La plupart des clients ne retiennent pas le prix d'un outil croisé trois semaines plus tôt. C'est justement là-dessus que repose un faux prix barré : sur la mémoire courte de ceux qui passent. Ce type d'affichage relève d'une pratique commerciale trompeuse. Sandrine a découvert qu'elle pouvait le signaler sur SignalConso, la plateforme publique gérée par la répression des fraudes, qui transmet le signalement à l'entreprise et alimente les contrôles des agents.
Un signalement en dix minutes, et un nouveau réflexe au rayon
Le dimanche matin, Sandrine s'est installée avec son café devant l'ordinateur. Le formulaire de SignalConso lui a demandé le nom de l'enseigne, l'adresse du magasin, la nature du problème, puis des pièces jointes. Elle a ajouté ses quatre photos datées, le ticket de caisse et une capture de l'étiquette promotionnelle. Tout a pris une dizaine de minutes. « J'ai cru que ce serait compliqué, en fait c'est plus simple que de remplir une réclamation pour un colis perdu », raconte-t-elle en riant.
Quelques jours plus tard, elle a reçu un message indiquant que l'entreprise avait lu son signalement. Elle ne sait pas ce qui se passera ensuite, et elle ne s'attend pas à recevoir d'argent. Mais la semaine suivante, en repassant dans l'allée 14, elle a remarqué que l'étiquette avait changé : le prix barré affichait désormais 159 euros. Elle n'a aucune preuve que son signalement y est pour quelque chose. Elle a simplement pris une photo de plus, pour le principe.
La perceuse, elle, fonctionne très bien. Karim a enfin fixé les étagères du salon, et Gérard a récupéré la sienne pour de bon. Sandrine, elle, garde une habitude nouvelle avant chaque grosse dépense. « Maintenant, quand je vois un pourcentage énorme, je regarde d'abord le chiffre barré, et je me demande si je l'ai déjà vu quelque part », dit-elle. Son dossier de photos d'étiquettes continue de grossir, entre les neveux et le gratin, et elle n'a plus l'intention de le trier.
« Ce qui m'énerve, ce n'est pas les quarante euros, c'est qu'on m'ait fait croire que j'avais gagné quatre-vingts. »
- Photographiez l'étiquette d'un produit convoité plusieurs semaines avant son achat, avec la date.
- Le prix barré doit être le prix le plus bas pratiqué par le magasin dans les 30 jours précédents.
- Un prix conseillé par le fabricant ne peut pas servir de prix de référence s'il n'a jamais été appliqué.
- Recalculez la vraie remise à partir du prix que vous avez réellement vu en rayon.
- Conservez le ticket de caisse et une photo de l'étiquette promotionnelle.
- Signalez un faux prix barré sur SignalConso, la plateforme publique de la répression des fraudes.
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