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Dans la salle de bains de l'appartement du boulevard Chave, la lumière de novembre tombe à plat sur le miroir. Il est sept heures dix, le chauffe-eau ronronne derrière la cloison. Nadia, 47 ans, approche son visage de la glace, frotte du pouce sa pommette gauche, puis la droite. Les petites taches brunes sont là, plus nettes qu'en août, comme dessinées au crayon.
Un été marseillais passé sous un chapeau et une crème
Nadia est préparatrice en pharmacie depuis vingt ans, dans une officine du cinquième arrondissement. Elle connaît les tubes, les indices, les textures, et elle les applique sur elle-même avec une discipline presque militaire. Chaque matin de juin à septembre, elle étale une crème indice cinquante avant de partir, même pour traverser la rue. Le week-end, elle va aux Goudes avec son mari Karim et leur fille Inès, toujours sous un grand chapeau de paille.
Les taches sur ses pommettes, elle les a vues apparaître vers quarante ans, après une grossesse tardive et quelques étés trop insouciants. Ce ne sont pas des taches impressionnantes, plutôt une ombre irrégulière qui lui donne l'air fatigué sur les photos. Sa dermatologue lui a parlé de mélasma léger, de pigmentation à surveiller, et lui a conseillé une protection sérieuse. Nadia a suivi la consigne avec application, convaincue que l'été était le seul vrai danger.
Cette année encore, elle avait été fière de son bilan. Fin août, sur la terrasse d'un restaurant de la Pointe-Rouge, Karim lui avait même fait remarquer que ses taches semblaient presque effacées. Elle avait souri en touchant sa joue, satisfaite, persuadée que tous ces efforts payaient enfin. Pour elle, la routine fonctionnait parfaitement, et l'été marseillais, le plus redoutable pour la peau, avait été traversé sans dégât apparent.
Fin septembre, le tube rejoint le tiroir des affaires de plage
Le geste a eu lieu un dimanche soir, le dernier de septembre, pendant qu'elle rangeait les serviettes de plage. Nadia a ramassé le tube de crème solaire posé sur l'étagère de la salle de bains et l'a glissé dans le tiroir du bas. Il y a rejoint le spray pour enfants, l'après-soleil et une paire de lunettes rayées. Dans sa tête, la saison était close, comme on range un maillot de bain.
Ses raisons semblaient solides. Les journées raccourcissaient, le ciel se voilait plus souvent, et elle partait au travail quand le soleil était encore bas. Elle passait ses journées à l'intérieur, derrière la grande vitrine de la pharmacie, loin de toute plage. Soyons honnêtes, qui pense à se tartiner de crème solaire pour aller travailler sous les néons en octobre. Elle a remplacé son tube par une crème hydratante plus riche, adaptée au froid qui arrivait.
Le soir même, elle en a parlé à sa sœur Samia au téléphone, presque en riant. Elle se trouvait raisonnable, économe, logique. Samia, qui vit à Lyon, lui a répondu qu'elle-même n'avait jamais mis de crème solaire hors des vacances. La conversation a dérivé vers autre chose, la rentrée d'Inès, les impôts locaux. Personne n'a pensé une seconde que ce rangement banal allait se retourner contre elle quelques semaines plus tard.
« Je vends des crèmes toute la journée et je ne comprends pas ce qui arrive à ma peau. »
En octobre, une ombre revient sur la joue gauche
Le premier signe est arrivé à la mi-octobre, un matin où elle se maquillait plus vite que d'habitude. Elle a cru voir la tache de sa pommette gauche légèrement plus foncée, mais la lumière était mauvaise. Elle a mis ça sur le compte d'une mauvaise nuit et d'un teint plus terne en automne. Elle a ajouté un peu de correcteur, a fermé sa trousse et elle est partie travailler sans y repenser.
Les jours suivants, la sensation est revenue, par petites touches. Sur une photo prise par Inès pendant un goûter d'anniversaire, Nadia a trouvé son visage marbré, inégal, comme sali par endroits. Elle a accusé le flash du téléphone, puis le nouveau fond de teint acheté en promotion. On connaît tous ça, cette manie d'expliquer chaque détail gênant par la cause la plus pratique.
Ce qui l'intriguait pourtant, c'est que la joue gauche semblait plus atteinte que la droite. Ce détail ne collait avec rien, ni avec le maquillage, ni avec la fatigue. Elle en a parlé à Karim, qui a haussé les épaules sans lever les yeux de son café. « Tu te regardes trop, tu es très bien comme ça », lui a-t-il dit gentiment. Elle a voulu le croire, et elle a laissé passer encore deux semaines.
Changement de fond de teint, sérums, et toujours rien
Début novembre, impossible de nier davantage. Devant le miroir de la salle de bains, ce matin-là, les taches étaient plus marquées qu'en plein mois d'août. Nadia a d'abord jeté le fond de teint suspect, puis elle a testé trois sérums éclaircissants rapportés de la pharmacie. Elle en appliquait un matin et soir, avec une rigueur qui faisait sourire sa collègue Hélène. Au bout de dix jours, rien n'avait bougé, et certaines zones semblaient même plus sombres.
Elle a ensuite soupçonné ses hormones, à l'approche de la cinquantaine. Elle a lu des forums tard le soir, sur son canapé, la tablette posée sur les genoux. Chacun proposait sa théorie, la pilule, la thyroïde, le stress, un produit ménager. Elle a appelé son médecin traitant, qui n'avait pas de créneau avant trois semaines. Elle a fini par prendre rendez-vous chez sa dermatologue, en attrapant une annulation de dernière minute.
Dans la salle d'attente, elle a repensé à toutes ses hypothèses, un peu honteuse de sa panique. Elle qui conseille chaque jour des clients se sentait soudain perdue devant son propre visage. « Je vends des crèmes toute la journée et je ne comprends pas ce qui arrive à ma peau », a-t-elle glissé à la secrétaire. Celle-ci a souri sans répondre, habituée sans doute à ce genre de confidence.
« J'avais rangé le tube avec les serviettes de plage, comme si le soleil partait en vacances lui aussi. »
La dermatologue pose une seule question sur son poste de travail
La dermatologue l'a examinée sous une lampe, longuement, sans rien dire. Puis elle a posé une question qui a surpris Nadia : où se trouvait-elle exactement dans la pharmacie, par rapport à la vitrine. Nadia a réfléchi, puis a compris en répondant. Son comptoir est collé à la grande baie vitrée, et le soleil du matin frappe directement sa joue gauche. Elle y passe près de huit heures par jour, cinq jours par semaine.
La médecin lui a alors expliqué ce qu'elle ignorait, malgré ses vingt ans de métier. Les rayons UVB, ceux qui brûlent et font rougir, faiblissent nettement en automne et sont largement arrêtés par le verre. Les UVA, eux, restent présents toute l'année, avec une intensité bien plus stable d'une saison à l'autre. Ils traversent les vitres ordinaires, celles des bureaux, des voitures, des appartements. Et ce sont eux qui stimulent la pigmentation et entretiennent les taches brunes.
Nadia a eu l'impression qu'un rideau se levait. En été, elle se protégeait sans faille, et sa peau restait calme. En septembre, elle avait tout arrêté, alors que les UVA continuaient de traverser la vitrine chaque matin. Ce n'était ni le fond de teint, ni les hormones, ni la fatigue. C'était cette lumière tranquille d'automne, qui ne brûle pas, qu'on ne sent pas, et qui travaille quand même.
Un tube revenu sur l'étagère, et un comptoir déplacé
En rentrant, Nadia a ouvert le tiroir du bas et a ressorti le tube de crème solaire. Elle a choisi ensuite une texture fluide, teintée, à indice élevé avec une bonne protection UVA, qu'elle met chaque matin. Sa dermatologue lui a prescrit un traitement dépigmentant pour quelques mois, en la prévenant que les résultats seraient lents. Les taches ne disparaîtront peut-être jamais complètement, mais elles ne foncent plus, et c'est déjà beaucoup pour elle.
À la pharmacie, elle a demandé à son patron de décaler son poste de quelques mètres, loin de la baie. Il a accepté sans difficulté, après avoir écouté son histoire avec étonnement. Désormais, quand une cliente lui demande une crème solaire en novembre, Nadia ne sourit plus de la même façon. Elle prend le temps d'expliquer ce que les UVA font derrière une vitre, en hiver comme au printemps. Le coût est modeste, un tube tous les deux mois environ.
Samia, sa sœur, a fini par l'imiter après avoir remarqué une tache sur sa tempe, côté fenêtre de la voiture. Karim, lui, a cessé de dire qu'elle se regardait trop. Inès a pris l'habitude de glisser un petit tube dans son sac de collège. Pour Nadia, la leçon tient en une phrase : la saison change, la lumière reste. Voici ce qu'elle regarde désormais chez elle, et ce qu'elle conseille autour d'elle.
« Mon comptoir est collé à la vitrine, et c'est toujours ma joue gauche qui prend la lumière du matin. »
- Garder une protection solaire avec un filtre UVA mentionné sur l'emballage, toute l'année.
- L'appliquer le matin, même pour une journée passée derrière une vitre ou en voiture.
- Repérer de quel côté la lumière frappe son visage au bureau ou au volant.
- Choisir une texture légère ou teintée pour l'intégrer facilement à sa routine d'hiver.
- Faire examiner par un dermatologue toute tache qui change de couleur ou de forme.
- Ne pas ranger la crème avec les affaires de plage à la fin de l'été.
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