Elle réserve sa coloration habituelle à Lille pour le samedi : la coiffeuse lui demande de revenir le jeudi pour une seule touche

Ne manquez aucune actuSuivez-nous sur Google News

Jeudi, dix-huit heures passées, rue de Gand à Lille. La pluie fine colle aux vitrines, la porte du salon tinte quand Claire la pousse, son parapluie encore ruisselant. Une odeur de shampoing à la pomme, le souffle d'un séchoir au fond. Nadia l'attend avec un petit pot, un coton-tige et un sourire un peu désolé. Il n'y en a que pour deux minutes.

Douze ans de la même teinte, toujours dans le même fauteuil

Claire a quarante-six ans, elle est comptable dans une mutuelle près de la gare Lille-Flandres. Depuis ses trente-quatre ans, elle couvre ses premiers cheveux blancs avec un châtain cuivré qu'elle appelle sa couleur. Au début, elle faisait ça seule dans sa salle de bains, avec des boîtes achetées au supermarché. Puis une amie lui a parlé de ce petit salon du Vieux-Lille, tenu par Nadia, et elle n'en est jamais repartie. Elle y vient toutes les six semaines, toujours un samedi matin, toujours à dix heures.

Le rituel ne bouge pas. Un café trop serré dans une tasse ébréchée, les magazines de la semaine, les nouvelles des enfants de Nadia. Claire connaît le bruit du bol qu'on mélange, la fraîcheur du produit sur le crâne, le minuteur qui sonne au bout de trente-cinq minutes. Elle n'a jamais eu le moindre souci, pas une rougeur, pas une démangeaison. Pour elle, cette couleur fait partie de son corps, comme ses lunettes ou sa montre. On ne réfléchit plus à ce qu'on fait depuis douze ans.

Nadia, elle, a ouvert son salon il y a neuf ans, après avoir travaillé longtemps dans une grande enseigne. Elle a deux employées, une apprentie, et une clientèle fidèle qui se partage entre étudiantes du quartier et dames des immeubles voisins. Elle aime dire que son métier, c'est moitié technique, moitié écoute. Ce printemps-là, pourtant, quelque chose a changé dans sa façon de travailler. Elle a relu les notices des tubes qu'elle utilise tous les jours, et elle a décidé d'appliquer une règle qu'elle laissait parfois filer.

Un coup de fil pour réserver, et une demande inattendue

Le lundi soir, Claire appelle le salon pour caler son rendez-vous habituel du samedi. Nadia note l'heure, puis ajoute une phrase que Claire ne s'attendait pas à entendre. Elle lui demande de passer le jeudi, juste quelques minutes, pour une touche d'essai derrière l'oreille. Claire rit d'abord, croyant à une plaisanterie. Elle rappelle qu'elle vient depuis des années, que c'est exactement la même couleur, le même tube, la même marque. Nadia ne se vexe pas, mais elle ne cède pas non plus.

Elle explique calmement que les fabricants de colorations d'oxydation demandent ce test quarante-huit heures avant chaque application. Pas seulement la première fois, chaque fois. Elle dit qu'elle l'a longtemps fait pour les nouvelles clientes seulement, comme beaucoup de collègues, et qu'elle a arrêté de faire des exceptions. Claire soupire dans le combiné. Le jeudi, elle finit tard, elle doit traverser la ville sous la pluie, et tout ça pour un coton-tige. Elle accepte, mais sans grande conviction.

Soyons honnêtes, Claire pense surtout que c'est une précaution de principe, un truc d'assurance. Elle en parle le soir à son compagnon, Thomas, qui hausse les épaules en débarrassant la table. Il trouve ça plutôt sérieux, lui, mais il ne connaît rien aux colorations. Leur fille de seize ans, Inès, s'en mêle depuis le canapé et déclare que sa copine a fait une réaction à un henné noir l'été dernier. Claire balaie l'histoire d'un geste. Ce n'est pas pareil, dit-elle, ça fait douze ans.

« Je fais cette couleur depuis douze ans, je ne comprends pas comment c'est possible, vraiment pas. »

Le vendredi soir, une petite chaleur derrière l'oreille gauche

Le jeudi, donc, Nadia dépose une noisette de produit préparé derrière l'oreille gauche de Claire, sur la peau fine près de la racine des cheveux. Elle lui demande de ne pas laver la zone, de ne pas frotter, et de surveiller. Si quelque chose apparaît, rougeur, picotement, gonflement, elle doit rincer et appeler. Claire repart sous la pluie, un peu agacée d'avoir perdu sa soirée. Le soir même, elle a déjà oublié le petit rond de couleur qui sèche sous ses cheveux.

Le vendredi, au bureau, elle se gratte distraitement le cou pendant une réunion. Elle met ça sur le compte de son nouveau pull en laine, celui qu'Inès lui a offert pour son anniversaire. Vers dix-sept heures, la sensation devient plus nette, une chaleur sourde, comme une piqûre d'ortie qui ne passe pas. Dans le tramway du retour, elle passe plusieurs fois les doigts derrière son oreille. La peau lui paraît plus épaisse qu'à droite, légèrement bombée. Elle se dit que c'est la fatigue de la semaine.

En rentrant, elle se plante devant le miroir de l'entrée, soulève ses cheveux et tourne la tête. Une plaque rouge, de la taille d'une pièce de deux euros, entoure la trace brune laissée par le produit. Le bord est net, la peau luisante. Elle appelle Thomas, qui vient regarder avec la lampe de son téléphone. Il ne dit rien pendant quelques secondes, puis lui demande si c'est bien l'endroit du test. Claire hoche la tête, et elle sent son agacement de la veille se transformer en malaise.

Un appel au salon, une pharmacie, et beaucoup de questions

Claire rince la zone à l'eau tiède, comme Nadia le lui a demandé, puis elle appelle le salon. Il est presque dix-neuf heures, Nadia range ses bacs et répond tout de suite. Elle ne semble pas surprise, plutôt attentive. Elle demande la taille de la plaque, si ça gonfle, si ça s'étend vers le visage. Elle conseille de montrer ça à un pharmacien dès ce soir, et si ça s'aggrave, de consulter un médecin. Elle ajoute que le rendez-vous du samedi est évidemment annulé.

La pharmacie de garde est à dix minutes à pied, près de la place du Théâtre. Claire y va avec Thomas, la capuche relevée. La pharmacienne regarde longuement, pose des questions sur le produit, sur la date du test, sur d'éventuels gonflements. Elle lui conseille de voir son médecin traitant pour en parler et, éventuellement, d'en discuter avec un allergologue. Claire répète la même phrase à chaque personne. Je fais cette couleur depuis douze ans, je ne comprends pas comment c'est possible.

La nuit est mauvaise. Claire dort mal, se réveille plusieurs fois pour toucher la plaque, qui démange moins mais reste chaude. Elle pense à toutes ces fois où elle a appliqué la même couleur sur tout son crâne, jusqu'aux tempes, jusqu'à la nuque. Elle imagine ce qui serait arrivé samedi matin, si elle avait passé trente-cinq minutes avec ce produit sur la tête. Le matin, Inès lui apporte un café au lit et ne dit rien de son histoire de henné. Elle n'en a pas besoin.

« Ce n'est pas que je ne te fais pas confiance, c'est la notice qui le demande, à chaque fois. »

Ce n'était ni le pull ni un mauvais lot de couleur

Le lundi, Claire voit son médecin, une femme d'une soixantaine d'années qui la suit depuis longtemps. La plaque a presque disparu, il reste une rougeur pâle. Le médecin écoute l'histoire, regarde la peau, et lui explique ce qu'elle pense de sa situation à elle. Selon elle, ce type de sensibilité peut s'installer au fil des expositions, sans prévenir, même après des années sans problème. Elle l'oriente vers un allergologue pour des tests plus précis et lui recommande d'éviter toute coloration d'ici là.

Claire avait imaginé plusieurs explications pendant le week-end. Un tube périmé, une erreur de dosage, un changement de formule chez le fabricant, le fameux pull en laine. Nadia avait vérifié : même référence, même lot que les fois précédentes, même mélange. Rien n'avait changé dans le produit. C'était elle, Claire, dont la peau ne réagissait plus de la même façon. Cette idée lui paraît d'abord injuste, presque absurde. On connaît tous ça, cette conviction qu'une chose qui marche depuis toujours ne peut pas cesser de marcher.

Le samedi suivant, elle repasse au salon, sans rendez-vous, juste pour remercier. Nadia lui montre la notice pliée en quatre dans la boîte du tube, avec le paragraphe sur le test à faire quarante-huit heures avant chaque coloration. Elle raconte qu'elle a vu deux clientes réagir ainsi en neuf ans, des habituées elles aussi. C'est pour ça que je ne fais plus d'exception, même pour les copines, dit-elle en reposant le carton. Claire relit la ligne plusieurs fois, comme si elle ne l'avait jamais vue.

Des cheveux gris assumés et une règle qu'elle répète autour d'elle

Trois mois plus tard, Claire porte ses racines grises sur deux bons centimètres. Son rendez-vous chez l'allergologue a eu lieu, et elle a décidé, pour l'instant, de ne plus toucher aux colorations d'oxydation. Nadia lui a proposé une coupe plus courte, qui adoucit la transition. Au bureau, une collègue lui a dit que ça lui allait bien, et elle a fini par la croire. Ce qui lui coûte le plus, ce n'est pas l'argent, c'est d'avoir dû renoncer à une habitude qui lui ressemblait.

Elle en parle désormais à ses amies, à sa sœur, à sa voisine qui fait sa couleur seule devant le lavabo. La plupart réagissent comme elle au début, avec un petit rire incrédule. Elle leur raconte la plaque, la pharmacie de garde, la nuit blanche. Elle leur dit qu'elle aurait pu ne rien voir venir, si Nadia avait cédé au téléphone. Elle ne prétend pas savoir ce qui arrivera à chacune. Elle répète seulement que deux jours d'attente, ce n'est pas grand-chose à côté d'un samedi gâché.

Nadia, de son côté, a affiché un petit mot près de la caisse, écrit à la main sur un carton beige. Il rappelle que toute coloration d'oxydation demande une touche d'essai quarante-huit heures avant, à chaque fois. Certaines clientes râlent encore, d'autres passent maintenant le jeudi en sortant du travail, comme on dépose un colis. Avant de réserver chez soi ou au salon, voici ce que Claire et Nadia regardent désormais, sans exception, à chaque coloration.

« J'ai cru que c'était mon pull en laine, j'ai passé la journée à me gratter sans y penser. »

  • Lire la notice de la coloration, même quand on utilise la même référence depuis des années.
  • Faire la touche d'essai 48 heures avant chaque application, derrière l'oreille ou au pli du coude selon la notice.
  • Ne pas laver ni frotter la zone testée pendant ces deux jours, et la regarder matin et soir.
  • En cas de rougeur, démangeaison ou gonflement, rincer, renoncer à la coloration et demander conseil à un pharmacien ou un médecin.
  • Prévenir son coiffeur de toute réaction passée, même légère, même ancienne.
  • Se méfier des tatouages temporaires au henné noir, que certaines notices citent parmi les contre-indications.

Suivi de l'histoire

Partager :WhatsAppFacebookX
Emilie Morlaes, les bohémiennes coiffure
Emilie Morlaes

Ancienne gérante du salon Les Bohémiennes Coiffure, Émilie partage son expérience de la coiffure, des soins capillaires et de la beauté. Elle décrypte les tendances et propose des conseils pratiques issus de son expérience du terrain.

Articles: 1959