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Il est 21 h 10, et le générique du jeu télévisé résonne encore dans le salon de la rue Monge, à Dijon. Gérard a posé ses pieds sur le pouf en cuir, la télécommande glisse lentement de sa main. Dehors, un bus passe en grondant sur les pavés. Sa tête bascule doucement contre le dossier, et le canapé l'avale comme chaque soir.
Un salon de Dijon, un canapé et une habitude bien installée
Gérard a 64 ans et il a passé trente-deux ans comme chef d'atelier dans une entreprise de mécanique de Longvic. Depuis sa retraite, il habite avec Martine un appartement au troisième étage, face aux platanes de la rue. Leurs journées suivent un rythme tranquille, rassurant, presque immuable. Le matin, marché ou bricolage, l'après-midi, une longue marche vers le lac Kir avec le chien. Le soir, ils dînent tôt, vers 19 h 30, puis s'installent devant la télévision.
Le salon est petit mais confortable, avec un canapé gris que Martine a choisi il y a quatre ans. Une lampe à pied diffuse une lumière jaune et douce près de l'accoudoir. Gérard aime ce moment où la vaisselle est rangée, où la journée semble enfin terminée. Il retire ses chaussures, attrape le plaid à carreaux, et cale un coussin derrière sa nuque. Martine, elle, préfère le fauteuil près de la fenêtre, avec ses mots croisés posés sur les genoux.
Soyons honnêtes, on connaît tous ce genre de soirée où l'on ne regarde plus vraiment l'écran. Le jeu télévisé défile, les candidats répondent, et Gérard commente parfois à voix haute. Puis sa voix se fait plus rare, ses paupières lourdes, son souffle plus profond et régulier. Martine sourit sans rien dire, elle a l'habitude depuis des années. Vers 21 heures, presque à la minute près, son mari dort, la bouche entrouverte, la télécommande abandonnée sur le plaid.
Ce petit somme du soir semblait mérité après chaque journée
Gérard ne voit aucun mal à cette sieste improvisée, bien au contraire. Il s'est levé tôt, il a marché des kilomètres, il a porté les courses dans l'escalier sans ascenseur. Pour lui, s'assoupir devant la télévision est la preuve qu'il a bien rempli sa journée. Il en parle même avec une certaine fierté, comme d'une récompense physique. Son père faisait pareil, dans la cuisine de la ferme familiale, la tête posée sur ses bras croisés.
Martine a bien essayé, au début, de le réveiller doucement pour qu'il aille se coucher. Mais Gérard grognait, protestait qu'il ne dormait pas vraiment, qu'il écoutait l'émission. Elle a fini par renoncer, préférant le laisser tranquille plutôt que de déclencher une dispute inutile. De toute façon, il se réveillait seul vers 21 h 45, un peu hagard, et filait dans la salle de bains. Le scénario semblait sans conséquence, presque attendrissant, une manie de jeune retraité fatigué.
Je me repose quarante minutes, et après je suis frais comme un gardon, répétait-il souvent à leurs amis. Il ajoutait que c'était bien mieux qu'un café, que ça lui remettait les idées en place. Personne ne trouvait rien à redire, puisque la plupart des convives avouaient faire exactement la même chose. Ce somme lui paraissait un petit luxe offert par la retraite, après des décennies de réveils à cinq heures. Il n'aurait jamais imaginé que ce rituel tranquille préparait ses nuits blanches.
« Je me repose quarante minutes, et après je suis frais comme un gardon, c'est mieux qu'un café. »
Dans la chambre, le plafond devient soudain très intéressant
Le premier signe passe presque inaperçu, un soir de novembre où Gérard se couche vers 22 h 30. Il éteint la lampe de chevet, se tourne sur le côté gauche, et attend que le sommeil vienne. Rien ne vient, pourtant, ni lourdeur ni engourdissement, seulement une étrange lucidité. Il entend le frigo ronronner dans la cuisine, puis le chauffage cliqueter dans le couloir. Il se dit que c'est passager, qu'il a peut-être trop mangé de fromage au dîner.
Le lendemain, la scène se répète, puis le surlendemain, et encore la semaine suivante. Gérard regarde le réveil passer minuit, puis une heure, avec ses chiffres rouges qui brillent dans le noir. Il se retourne, cherche la fraîcheur de l'oreiller, compte ses respirations comme on le lui a conseillé. Vers deux heures du matin seulement, le sommeil finit par l'emporter, brutalement. Le réveil sonne à sept heures, et il se lève avec la sensation d'avoir marché toute la nuit.
Martine, qui dort profondément à côté, ne remarque d'abord rien de particulier. C'est un matin, au petit-déjeuner, qu'elle découvre ses yeux cernés et son humeur grincheuse. Il lui avoue qu'il ne dort plus avant deux heures, depuis presque trois semaines. Elle lui demande s'il est inquiet pour quelque chose, pour l'argent ou pour la santé de sa sœur. Il hausse les épaules, sincèrement perplexe, car il ne se sent ni anxieux ni préoccupé. Le mystère reste entier, et la fatigue s'installe.
Matelas neuf, tisanes et rendez-vous chez le médecin traitant
Gérard commence par accuser le matelas, vieux de onze ans, qui grince quand on se retourne. Un samedi, ils traversent la zone commerciale de Quetigny pour en essayer une dizaine dans un magasin. Ils repartent avec un modèle à mémoire de forme, payé presque neuf cents euros, livré le jeudi suivant. La première nuit, Gérard s'allonge plein d'espoir, mais l'horloge affiche encore deux heures quand il ferme enfin les yeux. Le matelas est confortable, certes, mais le problème reste exactement le même.
Martine achète alors des tisanes de tilleul et de verveine au marché des Halles. Gérard supprime le café après midi, puis le verre de vin du dîner, par précaution. Il essaie la lecture au lit, un polar acheté en gare, mais il lit trente pages sans sommeil. Il tente même une application de bruits de pluie sur son téléphone, conseillée par son petit-fils. Rien n'y fait, et chaque échec le rend un peu plus nerveux au moment de se coucher.
Après un mois, Martine insiste pour qu'il consulte son médecin traitant, place Darcy. Gérard y va un mardi, un peu gêné de déranger quelqu'un pour une histoire de sommeil. Le médecin l'écoute, prend sa tension, pose des questions sur son humeur et ses journées. Je ne voulais surtout pas de somnifères, je voulais comprendre, explique Gérard à sa sortie. Le médecin lui demande alors de noter tous ses horaires pendant quinze jours, siestes comprises, dans un petit carnet.
« Je ne voulais surtout pas de somnifères, je voulais juste comprendre pourquoi je restais éveillé. »
Le carnet révèle que le coupable dort sur le canapé
Gérard remplit son carnet avec l'application d'un ancien chef d'atelier, colonne par colonne. Lever, repas, marche, coucher, endormissement, réveils nocturnes, tout y passe, au quart d'heure près. Un soir, en relisant ses notes, Martine pointe du doigt une ligne qui revient tous les jours. Somnolence devant la télévision, de 21 heures à 21 h 45 environ, sans exception. Gérard avait failli ne pas l'écrire, persuadé que ce petit assoupissement ne comptait pas vraiment.
Au rendez-vous suivant, le médecin lui explique la chose avec des mots simples, en dessinant sur une feuille. Selon lui, plus on reste éveillé dans la journée, plus une sorte de pression de sommeil s'accumule dans le corps. C'est cette dette qui, le soir, fait tomber les paupières et permet de s'endormir rapidement au lit. Or le somme de 21 heures vient vider une bonne partie de ce réservoir, juste avant le coucher. Résultat, une fois allongé, le corps n'a plus assez de fatigue en stock pour basculer dans le sommeil.
Gérard reste un long moment silencieux, en regardant le schéma griffonné au stylo bleu. En somme, je dépensais mon sommeil sur le canapé, et il ne m'en restait plus pour la chambre, résume-t-il. Ce n'était ni le matelas, ni le café, ni une angoisse cachée de retraité. C'était cette petite sieste qu'il jugeait inoffensive, et même bénéfique pour sa santé. Le médecin lui conseille, dans son cas, de supprimer ce somme du soir et de garder des horaires réguliers.
Rester debout après le dîner, et retrouver enfin ses nuits
Les premiers soirs sont difficiles, il faut bien l'avouer, car l'envie de dormir arrive toujours vers 21 heures. Gérard a déplacé son fauteuil, s'assoit plus droit, et laisse la lampe du plafond allumée. Quand ses paupières tombent, il se lève, va rincer une tasse ou sortir le chien quelques minutes. Martine lui propose aussi des parties de belote, qui l'obligent à rester attentif jusqu'au coucher. Il grogne un peu, mais il tient bon, en se rappelant les nuits passées à fixer le plafond.
Au bout d'une dizaine de jours, quelque chose change, sans prévenir et presque sans bruit. Gérard se couche vers 22 h 30, la tête lourde, et s'endort en moins d'un quart d'heure. Il se réveille à sept heures, reposé comme il ne l'a pas été depuis des semaines. Le matelas neuf, finalement, n'était pas une mauvaise dépense, mais il n'avait rien d'un remède. Il regrette surtout le mois perdu à chercher partout, sauf là où il passait chaque soir quarante minutes.
Aujourd'hui, Gérard raconte son histoire à qui veut l'entendre, au marché comme au club de pétanque. Plusieurs de ses amis se sont reconnus, eux aussi endormis devant le journal ou le film du soir. Il ne prétend pas détenir une vérité valable pour tout le monde, seulement ce qui a marché pour lui. Si quelqu'un dort mal durablement, il lui conseille d'en parler à son médecin plutôt que de bricoler seul. Et il ajoute, en riant, que son canapé gris sert désormais seulement à s'asseoir.
« En somme, je dépensais mon sommeil sur le canapé, et il ne m'en restait plus pour la chambre. »
- Noter pendant quinze jours ses horaires de lever, de coucher et toutes les somnolences, même courtes.
- Repérer les assoupissements devant la télévision après le dîner, souvent oubliés.
- Rester assis droit, lumière allumée, et se lever dès que les paupières tombent le soir.
- Garder des horaires de coucher et de lever réguliers, week-end compris.
- Consulter son médecin traitant si les difficultés d'endormissement durent plusieurs semaines.
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