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Le relevé était posé sur la toile cirée, à côté du bol de café refroidi. Dans la cuisine de Saint-Avertin, l'horloge du four indiquait 8 h 12, et la radio murmurait la météo. Monique a passé le doigt sur la colonne des crédits, ligne après ligne, deux fois. Sa petite retraite, oui. Le reste, celui qu'elle attendait depuis le printemps, n'y était toujours pas.
Une maison de Touraine, quarante-six ans de vie commune et des habitudes
Monique a 71 ans, et elle a passé presque toute sa vie dans cette maison aux volets verts, au bout d'une impasse calme. Elle y est arrivée en 1979 avec Gérard, qui était alors chauffeur de bus pour la ville de Tours. Ils avaient deux enfants, aujourd'hui installés loin, l'un à Lyon et l'autre à Rennes. Leur vie tenait dans des rituels simples, le marché du samedi, la belote du jeudi chez les voisins, les tomates du potager.
Dans le couple, chacun avait son domaine, et personne n'y voyait rien à redire. Monique s'occupait des repas, du jardin, des anniversaires des petits-enfants et des cartes de vœux. Gérard, lui, tenait les papiers, avec une rigueur qui faisait sourire toute la famille. Il avait un classeur bleu pour les impôts, un rouge pour la maison, un vert pour la retraite. Il remplissait tout à la main, au stylo bille, assis à la table du salon le dimanche matin.
Monique n'avait jamais eu besoin d'ouvrir ces classeurs, et à vrai dire elle n'en avait pas envie. Sa propre pension était modeste, car elle avait travaillé quinze ans comme vendeuse avant d'élever les enfants. Celle de Gérard faisait vivre la maison, payait la mutuelle, le fioul et les petits plaisirs. En avril, un matin de pluie fine, Gérard s'est effondré dans le garage en rangeant sa tondeuse. Il avait 74 ans, et le médecin a parlé d'un arrêt du cœur.
Les semaines de deuil et une certitude qui rassure tout le monde
Les premières semaines ont filé dans une sorte de brouillard que beaucoup de veuves connaissent. Il y a eu les obsèques, les fleurs, les coups de téléphone, les cousins venus de loin. Le notaire a reçu Monique une première fois en mai, dans un bureau qui sentait la cire et le vieux papier. Elle a signé ce qu'on lui tendait, elle a hoché la tête, elle a tout rangé dans une grande enveloppe kraft.
Au détour d'un repas, sa voisine Josiane lui a parlé de la pension de réversion. Monique connaissait vaguement le mot, sans savoir exactement ce qu'il recouvrait. Josiane, elle, avait l'air sûre de son affaire, et son assurance avait quelque chose de réconfortant. Elle expliquait que la caisse savait forcément que Gérard était mort, puisque les administrations se parlent entre elles. Le versement allait donc arriver tout seul, il fallait seulement laisser le temps aux dossiers de suivre leur cours.
Ne t'en fais pas, ils sont au courant de tout, ces gens-là, ça va tomber, a dit Josiane en reprenant du gratin. Monique l'a crue, parce que cela paraissait logique et parce qu'elle n'avait pas la force de chercher plus loin. La caisse avait d'ailleurs cessé de verser la retraite de Gérard dès le mois suivant, preuve qu'elle était bien informée. Soyons honnêtes, qui aurait pensé qu'on puisse savoir quelqu'un mort et ne rien faire pour celle qui reste.
« Ne t'en fais pas, ils sont au courant de tout, ces gens-là, ça va tomber. »
Un relevé de juin, puis un autre en juillet, toujours aussi courts
En juin, Monique a remarqué que son compte baissait plus vite qu'avant, mais elle a mis cela sur le compte des frais d'obsèques. Le marbrier avait envoyé sa facture, le traiteur aussi, et l'assurance obsèques n'avait pas tout couvert. Elle a ouvert son relevé, constaté l'absence d'un virement supplémentaire, et s'est dit que c'était encore trop tôt. Les administrations, on le sait bien, ne sont pas réputées pour leur rapidité.
En juillet, le même relevé est arrivé, à peu près identique, avec la même petite ligne de sa propre retraite. Monique a commencé à regarder le facteur passer avec une attention nouvelle. Elle attendait une lettre à en-tête, un formulaire, un simple courrier qui lui dirait où en était son dossier. Rien n'est venu, à part des publicités pour des monte-escaliers et une facture d'eau un peu plus salée que d'habitude.
Elle a pris des habitudes d'économie sans vraiment le décider. Elle a réduit le chauffage de la véranda, renoncé au coiffeur une fois sur deux, acheté le café en promotion. Au téléphone, sa fille Sandrine lui demandait si tout allait bien, et Monique répondait que oui, que ça allait venir. Je ne voulais pas les embêter avec ça, ils ont leurs crédits et leurs gosses, a-t-elle confié plus tard. Le classeur vert de Gérard dormait toujours sur l'étagère du salon.
L'automne arrive, le fioul aussi, et le compte ne suit plus
Fin septembre, le livreur de fioul a rempli la cuve comme chaque année, et la facture a fait l'effet d'une gifle. Monique a fait ses comptes sur un coin de calendrier, avec un crayon à papier. Sans la réversion, elle ne tiendrait pas l'hiver sans entamer le livret que Gérard appelait le livret des coups durs. Le relevé d'octobre, ce matin-là dans la cuisine, a fini de la décider à agir.
Elle a d'abord appelé sa banque, persuadée qu'un virement avait pu se perdre quelque part. Le conseiller, aimable mais un peu pressé, a vérifié et n'a trouvé aucun mouvement en attente à son nom. Elle a ensuite composé le numéro inscrit sur un vieux courrier de la caisse de retraite. Elle a écouté une musique d'attente pendant vingt-cinq minutes, puis la ligne a coupé net, sans qu'elle ait parlé à personne.
Le lendemain, elle a recommencé, plus tôt, avec un cahier ouvert devant elle pour noter chaque mot. Cette fois, une voix humaine a répondu, et Monique a raconté toute l'histoire d'une traite, la gorge un peu serrée. Il y a eu un silence au bout du fil, le bruit d'un clavier, puis une question très simple. Madame, avez-vous déposé une demande de pension de réversion. Monique n'a pas su quoi répondre, parce qu'elle n'avait jamais imaginé qu'il en fallait une.
« Personne ne me l'avait dit, ni le notaire, ni la banque, ni la mairie, personne. »
Ce qui manquait n'était pas un virement, mais une demande
La conseillère a expliqué les choses calmement, et Monique a tout écrit dans son cahier à spirale. La pension de réversion n'est jamais versée d'office, même quand la caisse sait que l'assuré est décédé. C'est au conjoint survivant d'en faire la demande, auprès de chacun des régimes où le défunt a cotisé. Tant que rien n'est déposé, rien ne se passe, et la caisse n'a aucune obligation de relancer qui que ce soit.
Monique a raccroché, puis elle est restée un long moment assise, les mains à plat sur la table. Six mois, a-t-elle répété à voix basse, six mois à attendre quelque chose qui ne pouvait pas arriver. Elle s'en voulait, elle en voulait à Josiane, puis elle a cessé d'en vouloir à quelqu'un. Personne ne me l'avait dit, ni le notaire, ni la banque, ni la mairie, personne, a-t-elle raconté à Sandrine le soir même.
La conseillère lui avait aussi donné une précision qui l'a soulagée. Au régime général, si la demande est déposée dans les douze mois qui suivent le décès, la pension peut prendre effet au premier jour du mois suivant ce décès. Autrement dit, Monique pouvait encore espérer récupérer les mois écoulés, à condition de ne plus traîner. Au-delà de ce délai, la date d'effet est celle de la demande, et les mois perdus le restent définitivement.
Le classeur vert enfin ouvert et ce qu'il faut vérifier chez soi
Le week-end suivant, Sandrine est descendue de Rennes, et elles ont ouvert ensemble le classeur vert de Gérard. Il contenait ses relevés de carrière, les courriers de sa caisse principale, et aussi ceux d'une caisse complémentaire. Elles ont fait la demande en ligne sur le site commun des régimes de retraite, qui permet de tout déposer en une fois. Il a fallu scanner l'acte de décès, le livret de famille, les avis d'imposition et un relevé d'identité bancaire.
Pour Monique, l'enjeu était concret, et il se compte en centaines d'euros par mois. Elle a appris que la réversion du régime général dépend aussi de ses propres ressources, et qu'il faut les déclarer. La complémentaire obéit à d'autres règles, et elle a dû vérifier chaque point avec le conseiller qui l'a recontactée. Je ne vais pas devenir riche, mais je vais pouvoir chauffer la maison sans compter les degrés, dit-elle en souriant un peu.
Son dossier est en cours d'instruction, et elle sait désormais qu'il faudra patienter quelques mois de plus. Mais cette attente-là ne l'inquiète plus, parce qu'elle sait enfin ce qu'elle attend et pourquoi. À la belote du jeudi, elle a raconté son histoire, et deux voisines ont pâli en pensant à leurs propres papiers. On connaît tous ça, ces dossiers qu'un seul membre du couple maîtrise. Monique a désormais un conseil qu'elle répète à qui veut l'entendre.
« Six mois à attendre quelque chose qui ne pouvait pas arriver, voilà ce que j'ai fait. »
- La pension de réversion n'est jamais versée automatiquement : il faut toujours en faire la demande.
- Au régime général, une demande déposée dans les douze mois suivant le décès permet un effet rétroactif.
- Passé ce délai, la pension ne démarre qu'à la date de la demande, et les mois perdus ne sont pas rattrapés.
- Il faut faire une demande auprès de chaque régime, de base et complémentaire, où le défunt a cotisé.
- Le service en ligne commun des régimes de retraite permet de déposer une seule demande pour tous.
- Préparer l'acte de décès, le livret de famille, les avis d'imposition et un relevé d'identité bancaire.
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