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Il était sept heures dix, et le ciel du Haut-Jura hésitait encore entre le gris et le noir. Sur le parking de la boulangerie de Septmoncel, Thierry grattait son pare-brise avec une vieille carte de fidélité, le moteur tournant au ralenti. La neige craquait sous ses chaussures. Dans dix minutes, il serait sur la route des Rousses, comme chaque matin depuis trois hivers.
Trois hivers sur la même route, sans jamais douter
Thierry a cinquante-quatre ans et il est infirmier libéral depuis presque vingt ans. Sa tournée commence à Septmoncel et grimpe jusqu'aux Rousses, avec des détours par des hameaux où les patients l'attendent derrière la fenêtre. Il connaît chaque virage, chaque plaque de verglas qui se forme à l'ombre des sapins. Sa voiture, un break gris de huit ans, transporte sa sacoche, ses gants, une pelle pliante et un thermos de café. Il l'entretient avec un soin presque maniaque, parce qu'une panne, chez lui, ce sont des pansements qui ne sont pas changés.
Il y a trois ans, il avait fait monter des pneus neufs chez un revendeur de la vallée. Le vendeur lui avait montré l'inscription moulée sur le flanc, deux lettres et un signe : M+S. Pour Thierry, l'affaire était entendue, il avait des pneus pour la boue et la neige. Il les gardait toute l'année, par commodité, parce que changer deux fois par an lui paraissait une perte de temps. Ils accrochaient bien, ils freinaient correctement, et il n'avait jamais eu la moindre frayeur sérieuse sur ces routes.
Sa femme, Sylvie, se moquait parfois de ses habitudes réglées comme une horloge. Elle disait qu'il pourrait faire la tournée les yeux fermés, et ce n'était pas tout à fait faux. Le matin, il partait avant le chasse-neige, le soir, il rentrait quand les lampadaires de Saint-Claude s'allumaient au fond de la vallée. Les panneaux qui avaient fleuri à l'entrée des villages quelques années plus tôt, il les avait remarqués, bien sûr. Il les avait rangés dans la catégorie des choses qui concernaient les autres, les touristes en citadine.
Un choix raisonnable, fait au comptoir d'un garage
Le choix de ces pneus, Thierry l'avait fait pour de bonnes raisons, et il le défendrait encore aujourd'hui. Il voulait un pneu polyvalent, capable de supporter les étés chauds sur les départementales et les hivers rudes sur le plateau. Il avait comparé trois modèles, lu des avis, posé des questions. Le vendeur, un garçon serviable, lui avait assuré que le marquage M+S suffisait pour la loi Montagne. À l'époque, c'était vrai, du moins pour un temps, mais personne n'avait précisé ce détail au comptoir ce jour-là.
Je ne suis pas du genre à acheter n'importe quoi, il me fallait quelque chose de sérieux, raconte-t-il aujourd'hui. Il avait payé un peu plus de cinq cents euros pour le train complet, montage compris. Sylvie avait trouvé la somme élevée, mais elle avait cédé devant l'argument de la sécurité. Le break passait l'hiver, les patients étaient soignés, la question semblait réglée pour plusieurs années. Il avait même gardé la facture dans la boîte à gants, au cas où, avec le carnet d'entretien et l'attestation d'assurance.
Soyons honnêtes, on connaît tous ça : une fois qu'une chose fonctionne, on cesse de la regarder. Les pneus tournaient, la gomme s'usait lentement, et Thierry vérifiait la pression tous les mois à la station de Morez. Il ne lisait pas les journaux auto, il n'écoutait la radio que pour la météo et l'état des routes. Les changements de règles passaient au-dessus de sa tête comme les nuages au-dessus de la Dôle. Il n'avait aucune raison de penser que ce qui était conforme hier ne le serait plus le lendemain.
« Je ne suis pas du genre à acheter n'importe quoi, il me fallait quelque chose de sérieux pour la tournée. »
Une remarque à la pharmacie, aussitôt oubliée
Le premier signe était venu début novembre, sans bruit. À la pharmacie des Rousses, où il récupérait des ordonnances, le pharmacien parlait avec un client de pneus et de trois montagnes. Thierry avait entendu la conversation d'une oreille distraite, en signant un bon de retrait. Il avait cru comprendre qu'il s'agissait d'une histoire de marque, d'un nouveau modèle vanté par la publicité. Il avait souri, pris son sachet et repris la route sous une pluie glacée qui annonçait la première vraie neige de la saison.
Quelques jours plus tard, un patient, ancien chauffeur de car, lui avait demandé s'il avait mis ses pneus d'hiver. Thierry avait répondu que ses pneus étaient bons pour l'hiver depuis trois ans déjà. Le vieil homme avait haussé les épaules, marmonné quelque chose sur les nouvelles règles, puis changé de sujet pour parler de sa tension. L'infirmier avait noté la remarque dans un coin de sa tête, sans s'y attarder. La journée comptait quatorze visites, et chacune réclamait davantage son attention qu'une rumeur de salle d'attente.
Il y avait aussi eu ce message sur le groupe des parents de l'école, que Sylvie lui avait lu à voix haute un soir. Une mère y rappelait que les chaînes restaient obligatoires dans le coffre pour qui n'avait pas les bons pneus. Thierry avait répondu, un peu agacé, qu'il avait les bons pneus et que ces discussions tournaient en rond. Sylvie n'avait pas insisté. Elle avait vu son mari fatigué, les mains rouges de froid, et elle avait préféré mettre la soupe à chauffer.
Le gyrophare bleu dans le virage avant Lajoux
Ce matin de décembre, à la sortie de Lajoux, deux gendarmes se tenaient sur le bas-côté, chasubles jaunes sur les épaules. L'un d'eux a levé la main, et Thierry s'est garé sur le terre-plein, persuadé d'un contrôle d'alcoolémie ou de papiers. Il a baissé la vitre, l'air froid a envahi l'habitacle. Le gendarme, un homme d'une quarantaine d'années au visage rougi, l'a salué poliment. Puis il a fait le tour du break, s'est accroupi devant la roue avant gauche et a passé un doigt sur le flanc.
Vous avez des chaînes ou des chaussettes dans le coffre, monsieur, a demandé le gendarme en se relevant. Thierry a répondu que non, qu'il n'en avait pas besoin, que ses pneus étaient des pneus neige. Il a même proposé de montrer la facture, qu'il a fini par sortir de la boîte à gants avec des gestes un peu nerveux. Le gendarme l'a lue, l'a rendue, et a secoué la tête doucement. Thierry a senti son estomac se nouer, comme quand un patient ne répond pas à la porte.
Il a tenté d'expliquer sa tournée, ses patients, l'heure qui tournait. Il a appelé Sylvie, qui n'a pas décroché, puis le garage de la vallée, qui n'ouvrait qu'à huit heures. Il a cherché sur son téléphone, mais le réseau, à cet endroit, ne laissait passer qu'une barre hésitante. Il a fini par demander au gendarme ce qui n'allait pas, au juste, puisque les pneus étaient presque neufs. J'ai cru qu'il me parlait de l'usure, ou d'une bosse, je ne comprenais vraiment pas où il voulait en venir, avoue-t-il.
« J'ai cru qu'il me parlait de l'usure, ou d'une bosse, je ne comprenais vraiment pas où il voulait en venir. »
Le symbole qui manquait sur le flanc du pneu
Le gendarme l'a fait descendre et l'a conduit devant la roue. Il lui a montré l'inscription M+S, puis l'espace vide à côté, là où aurait dû se trouver un petit dessin. Une montagne à trois pics, avec un flocon de neige au milieu, que l'on appelle le marquage 3PMSF. Ce n'était ni l'usure ni la pression, c'était ce symbole absent. Depuis le 1er novembre 2024, a-t-il expliqué, seul ce pictogramme permet de rouler sans équipement amovible dans les communes concernées par la loi Montagne.
Il a raconté la suite calmement, comme il avait dû le faire vingt fois cette semaine-là. L'obligation existe depuis l'hiver 2021, du 1er novembre au 31 mars, dans les communes de montagne désignées par arrêté préfectoral. Pendant trois hivers, les pneus simplement marqués M+S avaient été tolérés, le temps que chacun s'équipe. Cette période de transition s'était achevée fin octobre 2024. Désormais, il fallait le symbole des trois pics, ou bien des chaînes ou des chaussettes à neige dans le coffre, prêtes à être montées.
Thierry est resté un moment silencieux, les mains dans les poches de sa parka. Il avait roulé trois hivers parfaitement en règle, sans le savoir, et il se retrouvait hors des clous sans avoir rien changé. Le gendarme lui a désigné le panneau rond à l'entrée du village, celui qu'il croisait chaque jour. C'est ce panneau qui signale le début de la zone, a-t-il précisé. Ce matin-là, l'agent a fait preuve de compréhension et l'a laissé repartir, à condition de s'équiper sans tarder, avec un avertissement oral.
Des chaussettes dans le coffre et un nouveau réflexe
Le soir même, Thierry est passé au centre auto de Saint-Claude. Il a acheté une paire de chaussettes textiles adaptées à la taille de ses roues, pour un peu moins de quatre-vingts euros. Le vendeur lui a confirmé qu'il n'était pas le seul, loin de là : depuis novembre, les rayons se vidaient. Thierry a décidé de garder ses pneus jusqu'au printemps, puis de les remplacer par des modèles portant le marquage 3PMSF. Il estime la dépense à environ six cents euros, une somme qu'il n'avait pas prévue cette année.
Je me disais que j'étais tranquille pour longtemps, et en fait la règle avait bougé sous mes roues, dit-il en riant à moitié. Le dimanche suivant, il s'est entraîné à poser les chaussettes dans la cour, sous l'œil amusé de Sylvie. La première fois, il a mis dix minutes, les doigts gelés. La troisième, moins de quatre. Il a glissé une paire de gants, une lampe frontale et un tapis de sol dans le sac, pour ne pas s'agenouiller dans la neige fondue un soir de tournée.
Depuis, Thierry regarde les pneus des voitures garées devant chez ses patients, presque malgré lui. Il en parle dans les salles d'attente, au marché, à la sortie de l'école. Beaucoup de ses voisins ont, comme lui, des pneus M+S achetés en toute confiance. Il ne se pose pas en donneur de leçons, il raconte simplement son matin de décembre à Lajoux. Et il conclut toujours de la même façon, en tapotant le flanc de sa roue : regardez s'il y a la petite montagne, c'est tout ce qu'on vous demandera.
« Je me disais que j'étais tranquille pour longtemps, et en fait la règle avait bougé sous mes roues. »
- Cherchez sur le flanc du pneu le pictogramme montagne à trois pics avec un flocon, dit 3PMSF.
- Le seul marquage M+S ne suffit plus depuis le 1er novembre 2024 dans les zones loi Montagne.
- L'obligation s'applique du 1er novembre au 31 mars dans les communes désignées par arrêté préfectoral.
- Sans pneus 3PMSF, gardez des chaînes ou des chaussettes à neige adaptées à vos roues dans le coffre.
- Repérez le panneau rond qui signale l'entrée de la zone concernée sur vos trajets habituels.
- Entraînez-vous à monter vos équipements amovibles chez vous avant la première neige.
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