À 68 ans, elle demande la réversion de son mari près de Metz : la caisse lui annonce qu’une autre femme en touchera la moitié

Ne manquez aucune actuSuivez-nous sur Google News

Ce mardi de mars, vers dix heures, la bouilloire sifflait dans la cuisine de Montigny-lès-Metz. Monique avait étalé les papiers de Gérard sur la toile cirée jaune, en piles bien droites, comme il le faisait lui-même. Dehors, le bus de la ligne 5 freinait au coin de la rue. Elle a décacheté l'enveloppe de la caisse de retraite avec un couteau à beurre.

Trente ans de vie à deux dans un pavillon mosellan

Monique a 68 ans et elle a passé presque toute sa vie entre Metz et les bords de la Moselle. Ancienne secrétaire dans un cabinet d'assurances, elle a pris sa retraite à soixante-deux ans, avec une pension modeste mais régulière. Gérard, lui, avait été chef d'atelier dans une usine de pièces automobiles, du côté de Woippy. Ils s'étaient rencontrés à un bal de quartier, un soir de juillet, alors qu'elle venait d'avoir trente ans. Il en avait quarante et sortait d'un divorce dont il parlait très peu.

Ils se sont mariés deux ans plus tard, à la mairie de Montigny, avec une vingtaine d'invités et un repas dans une auberge de Gorze. Ensuite sont venues les années tranquilles, celles dont on ne garde pas grand-chose sinon une impression de douceur. Le jardin, les dimanches chez la sœur de Monique, les vacances en Alsace avec la vieille Peugeot break. Gérard tenait les comptes du ménage dans un cahier à spirale, au crayon, ligne par ligne. Monique le laissait faire, elle trouvait ça rassurant.

Gérard est mort en janvier, d'un arrêt cardiaque, un matin en allant chercher le pain. Il avait soixante-dix-neuf ans. Les semaines qui ont suivi, Monique les décrit comme un couloir sans lumière, rempli de formulaires et de coups de téléphone. Le notaire, la banque, la mutuelle, les impôts, tout le monde voulait un acte de décès. Sa nièce Camille, qui travaille à Nancy, venait le week-end l'aider à classer. C'est elle qui a parlé la première de la pension de réversion, un soir, en repliant les draps.

Une demande de réversion remplie avec soin, sans aucune hésitation

Monique n'avait jamais vraiment pensé à la réversion. Elle savait vaguement qu'une veuve pouvait toucher une partie de la retraite de son mari, mais elle n'en connaissait ni le montant ni les règles. Camille a cherché sur internet et lui a expliqué ce qu'elle avait compris. Au régime général, il s'agit d'une part de la retraite de base du défunt, accordée sous conditions d'âge et de ressources. Dans son cas à elle, avec sa petite pension, ses revenus semblaient en dessous du plafond indiqué.

Elles ont rempli la demande ensemble sur l'ordinateur portable de Camille, un samedi après-midi, avec du café et des madeleines. La demande unique permettait d'interroger d'un coup les différents régimes de Gérard, la base comme la complémentaire. Monique a coché les cases, joint le livret de famille, l'acte de décès, ses avis d'imposition. Il y avait une rubrique sur les précédents mariages du défunt. Elle a écrit le nom de la première épouse, Chantal, parce que c'était demandé, sans s'y attarder davantage.

Pour elle, c'était une formalité, une ligne de plus dans un dossier déjà épais. Gérard avait divorcé bien avant de la connaître, et la page était tournée depuis longtemps. Elle ne se souvenait même pas d'avoir croisé Chantal plus de deux fois, à des enterrements de cousins. Ça va aller vite, avait dit Camille en cliquant sur le bouton d'envoi. Monique avait calculé, sur un coin d'enveloppe, ce que la réversion ajouterait chaque mois. Assez, pensait-elle, pour garder la maison et changer enfin la chaudière.

« Je croyais que c'était une formalité, cette case sur les anciens mariages, je l'ai remplie sans même relever la tête. »

Un nom ancien qui revient soudain dans le courrier

Les premières semaines, rien. Puis un appel de la caisse, une voix aimable qui demandait une précision sur les dates exactes du premier mariage de Gérard. Monique ne les connaissait pas. Elle a fouillé dans une boîte à chaussures où son mari rangeait ses vieux papiers, et elle a trouvé le jugement de divorce, jauni, daté de 1984. Le mariage avec Chantal remontait à 1962. Vingt-deux ans, donc. Elle a lu le chiffre deux fois sans comprendre pourquoi on le lui demandait.

Elle a rappelé la caisse pour transmettre les dates, et la conseillère l'a remerciée avant de raccrocher très vite. Monique s'est dit que c'était pour vérifier l'identité, ou pour un contrôle de routine. Soyons honnêtes, quand on remplit ce genre de dossier, on répond aux questions sans chercher à savoir à quoi elles servent. Elle a rangé le jugement dans la pochette verte et elle est allée arroser les géraniums. Le soir, au téléphone, elle n'en a même pas parlé à Camille.

Quinze jours plus tard, une deuxième lettre est arrivée, plus longue que la première. On y parlait de calcul en cours, de droits concurrents, de durées de mariage à établir. Monique a reposé la feuille sur la toile cirée et elle a senti son ventre se serrer. Le mot concurrents, surtout, l'a arrêtée net. Elle a pensé à une erreur de nom, à un homonyme, à un dossier mélangé avec celui d'un autre Gérard. Il y en a des centaines en Moselle, se répétait-elle à voix basse.

Des appels, une agence, et des réponses qui inquiètent

Le lendemain, elle a pris le bus jusqu'à l'accueil de la caisse, à Metz, avec toute sa pochette verte sous le bras. Elle a attendu quarante minutes sur une chaise en plastique, entre un jeune homme pressé et une dame qui tricotait. Le conseiller qui l'a reçue était poli, un peu gêné. Il lui a expliqué que la première épouse de Gérard avait, elle aussi, déposé une demande de réversion. Monique a d'abord cru avoir mal entendu, à cause du bruit de l'imprimante.

Mais enfin, elle était divorcée, a-t-elle dit, elle n'est plus sa femme depuis quarante ans. Le conseiller a hoché la tête et sorti une feuille de calcul. Monique se souvient surtout de ses mains, qui tapotaient le bord du bureau pendant qu'il cherchait ses mots. Il a parlé de règle, de répartition, de dossier en attente des derniers justificatifs. Elle est ressortie sans avoir tout compris, avec un numéro de dossier griffonné au stylo bleu et l'impression d'avoir été dépossédée de quelque chose.

Le soir même, elle a appelé Camille, puis le notaire, puis une amie de la chorale dont le mari avait été divorcé. Le notaire lui a répondu que la réversion ne passait pas par la succession et qu'il n'y pouvait rien. L'amie de la chorale ne savait pas. Camille a promis de se renseigner. On connaît tous ces soirées où l'on tourne en rond dans la cuisine, le téléphone à la main. Monique a dormi mal, en se demandant si Gérard avait caché quelque chose.

« Treize ans à vivre ensemble, et pour la caisse ça ne compte pas, parce qu'on n'était pas passés à la mairie. »

Vingt-deux ans contre dix-neuf, la règle du prorata

Il n'avait rien caché. C'est la lettre de notification, arrivée en mai, qui a tout mis noir sur blanc. Au régime général, la pension de réversion n'appartient pas seulement à la dernière épouse. Elle se partage entre tous les conjoints et ex-conjoints qui remplissent les conditions, au prorata de la durée de chaque mariage avec le défunt. Chantal avait été mariée vingt-deux ans avec Gérard. Monique, dix-neuf ans, puisqu'ils s'étaient unis en 2006, après des années de vie commune sans papiers.

Les années de concubinage ne comptaient pas. Monique l'a découvert ce jour-là, et c'est peut-être ce qui l'a le plus blessée. Treize ans de vie partagée, de courses, de vacances, de soirées devant la télévision, effacés du calcul parce qu'ils n'étaient pas mariés. Sur quarante et une années de mariage au total, elle en représentait dix-neuf. Elle recevrait donc un peu moins de la moitié de la réversion de base. Chantal, qui vit aujourd'hui à Thionville, toucherait le reste, chaque mois.

Ce n'était donc ni une erreur ni une injustice réservée à son dossier, a fini par admettre Monique. Le conseiller, rappelé une dernière fois, lui a précisé que pour la complémentaire de Gérard, les règles n'étaient pas tout à fait les mêmes. Là aussi, un partage était prévu selon les années de mariage, mais un ex-conjoint remarié pouvait en être écarté. Chantal ne s'étant jamais remariée, le partage s'appliquait des deux côtés. Monique a raccroché, et elle a ouvert le cahier à spirale de Gérard.

Une chaudière reportée et des papiers à regarder plus tôt

Sur le coin d'enveloppe, elle avait prévu un certain montant. Elle en touche un peu moins de la moitié. Concrètement, c'est environ deux cents euros de moins par mois que ce qu'elle espérait, une somme qui change les choses quand on vit avec une petite retraite de secrétaire. La chaudière attendra encore un hiver. Elle a résilié l'abonnement au journal, renoncé au voyage en car prévu avec la chorale. Elle ne se plaint pas vraiment, dit-elle, mais elle aurait aimé savoir avant.

Ce qui la travaille, c'est moins l'argent que la surprise. Si elle avait connu la règle, elle aurait peut-être poussé Gérard à se marier plus tôt, ou à prévoir autre chose, une assurance, un placement. Elle n'en veut pas à Chantal, qu'elle a fini par appeler, un dimanche, pour une conversation brève et étrangement courtoise. Les deux femmes ont parlé de Gérard, de ses manies, du cahier à spirale qu'il tenait déjà dans les années soixante. Elles ont ri, un peu, avant de raccrocher.

Aujourd'hui, Monique raconte son histoire à qui veut l'entendre, au marché ou à la sortie de la chorale. Elle conseille surtout aux couples recomposés de regarder ensemble, tant qu'il est temps, ce que prévoient leurs caisses. Une demande de relevé de carrière, un rendez-vous, une question posée calmement peuvent éviter de mauvaises surprises. La réversion, dit-elle, ce n'est pas un héritage, ça ne suit pas le testament. Sur la toile cirée jaune, la pochette verte est toujours là, rangée, refermée, mais jamais très loin.

« Je n'en veux pas à Chantal, elle a vécu vingt-deux ans avec lui, c'est la règle, voilà tout. »

  • Au régime général, la réversion est partagée entre tous les conjoints et ex-conjoints éligibles, au prorata des années de mariage.
  • Seules les années de mariage comptent : le concubinage et le Pacs n'ouvrent pas de droit à réversion.
  • Les règles de la complémentaire Agirc-Arrco diffèrent : un ex-conjoint remarié en perd le bénéfice.
  • La réversion de base dépend aussi de conditions d'âge et de ressources du demandeur.
  • Une seule demande en ligne permet d'interroger tous les régimes de retraite du défunt.
  • Dans un couple recomposé, mieux vaut se renseigner auprès des caisses du vivant des deux conjoints.

Suivi de l'histoire

Partager :WhatsAppFacebookX
Emilie Morlaes, les bohémiennes coiffure
Emilie Morlaes

Ancienne gérante du salon Les Bohémiennes Coiffure, Émilie partage son expérience de la coiffure, des soins capillaires et de la beauté. Elle décrypte les tendances et propose des conseils pratiques issus de son expérience du terrain.

Articles: 2332
Bohémiennes Actualités est un média édité par Lead Lagoon · Nos autres sites : Alternatiba news
Directeur de la publication : Stéphane Dubart, CEO de Lead Lagoon