Elle écrit chaque matin à Strasbourg la liste complète de sa journée : un mois plus tard, elle se sent plus débordée qu’au premier jour

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Six heures quarante, rue de la Krutenau, à Strasbourg. La bouilloire siffle doucement, le tram grince au loin sur ses rails mouillés. Claire, 38 ans, débouche son stylo bleu et ouvre le carnet à spirale posé contre le sucrier. Elle écrit la date en haut de la page, la souligne deux fois, puis commence la liste comme on attaque une montagne.

Chaque matin, Claire couche sa journée entière sur le papier

Claire travaille comme coordinatrice dans une agence d'événementiel, près de la place Kléber, depuis bientôt huit ans. Elle vit avec Julien, kinésithérapeute, et leur fille Inès, neuf ans, dans un trois-pièces au troisième étage sans ascenseur. Ses journées ressemblent à celles de beaucoup de gens : des réunions, des mails, des courses, une machine à lancer, un rendez-vous chez le dentiste à caser quelque part. Elle a toujours eu la réputation d'être organisée, celle qui pense aux anniversaires et qui garde les reçus dans une pochette bien rangée.

Depuis janvier, elle a pris une habitude nouvelle, pleine de bonne volonté. Chaque matin, avant que la maison ne se réveille, elle écrit tout ce qu'elle doit faire dans la journée. Absolument tout, du dossier client urgent au bouton à recoudre sur le manteau d'Inès. Le carnet est devenu son rituel, aussi sûr que le café noir et la tartine beurrée. Elle aime le bruit du stylo, la page qui se remplit, cette impression d'avoir posé le désordre quelque part, hors de sa tête.

Les premiers jours, elle s'est sentie légère, presque fière de cette discipline nouvelle. Julien la taquinait gentiment en la voyant penchée sur son carnet, les sourcils froncés. Elle lui répondait qu'au moins, rien ne lui échapperait plus, que c'était fini les oublis bêtes. Sa collègue Nadia lui avait même demandé le modèle de son carnet, intriguée par cette efficacité tranquille. Claire avait souri en expliquant que le secret, c'était de ne rien laisser de côté. Elle y croyait sincèrement, et pour de bonnes raisons, puisque tout le monde conseille de noter.

Elle décide de ne plus rien laisser hors de la liste

Un soir de fin janvier, Claire a oublié d'inscrire Inès à la sortie scolaire au musée alsacien. La maîtresse a appelé, aimable mais un peu sèche, et Claire s'est sentie fautive pendant toute la soirée. C'est ce jour-là qu'elle a pris sa décision, assise sur le bord de la baignoire. Désormais, la liste contiendrait aussi les petites choses, les rappels lointains, les idées qui traversent l'esprit. Plus rien ne devait vivre seulement dans sa mémoire, qu'elle jugeait désormais trop fragile pour qu'on lui fasse confiance.

La liste a donc grossi, régulièrement, presque sans qu'elle s'en aperçoive vraiment. Quinze lignes au début, puis vingt-cinq, puis une page et demie d'une écriture serrée. On y trouvait appeler la banque, trier les photos de vacances, relancer le plombier, penser au cadeau de mamie. Il y avait aussi apprendre l'allemand un jour, réparer l'étagère, faire un bilan sanguin, rappeler Sophie. Chaque ligne avait sa légitimité, chaque tâche semblait réelle et utile, et aucune ne méritait d'être rayée sans avoir été faite.

Ce qu'elle ne faisait pas, en revanche, c'était recopier proprement ce qui restait de la veille. Les tâches non faites glissaient simplement sur la page du lendemain, ajoutées aux nouvelles. Claire trouvait cela logique, presque honnête, puisque ces choses restaient à faire. Je préfère voir tout ce que j'ai sur le dos, disait-elle à Julien, au moins je ne me mens pas. Lui hochait la tête sans trop comprendre, occupé à préparer le cartable d'Inès. Personne, à ce moment-là, n'y voyait le moindre problème, et surtout pas elle.

« Je préfère voir tout ce que j'ai sur le dos, au moins comme ça je ne me mens pas. »

Un détail cloche : les lignes barrées ne la soulagent plus

Vers la mi-février, Claire a remarqué quelque chose d'étrange, sans s'y arrêter longtemps. Quand elle rayait une tâche, elle ne ressentait plus ce petit plaisir sec des premières semaines. Son regard filait aussitôt vers les lignes restantes, plus nombreuses, plus vieilles, qui semblaient l'attendre. La sortie au musée, elle l'avait gérée, le plombier était venu, pourtant la page ne désemplissait jamais. Elle a mis cela sur le compte de l'hiver, du ciel gris de Strasbourg, de la lumière qui manque en février.

Le soir, un autre phénomène s'est installé, plus discret encore. Couchée dans le noir, elle repassait mentalement la liste, ligne par ligne, comme on compte des moutons inquiets. Le cadeau de mamie, l'étagère, le bilan sanguin, l'allemand, les photos. Chaque tâche inachevée remontait à la surface, réclamait un peu d'attention, puis cédait la place à la suivante. Elle se levait parfois pour noter une chose oubliée, persuadée qu'elle dormirait mieux ensuite. Elle ne dormait pas mieux, et se réveillait avant le réveil, déjà fatiguée.

Nadia, au bureau, lui a fait remarquer un jeudi qu'elle avait l'air ailleurs pendant la réunion. Claire a ri, répondu qu'elle pensait au dossier du salon des vins, ce qui était à moitié vrai. En réalité, elle pensait surtout à la lettre à envoyer à la caisse d'allocations, notée depuis douze jours. Soyons honnêtes, cette lettre ne prenait pas dix minutes, et pourtant elle pesait comme un sac de ciment. Elle a refermé son ordinateur ce soir-là avec la sensation diffuse d'avoir couru toute la journée sans avancer.

Elle essaie de tout faire plus vite, et s'épuise davantage

Fin février, Claire a décidé de redoubler d'efforts plutôt que de lever le pied. Elle s'est mise à se lever à six heures, puis à cinq heures et demie, pour gagner du temps. Elle répondait aux mails dans le tram, écoutait des podcasts d'organisation en faisant la vaisselle. Elle a téléchargé une application de gestion de tâches, avec des couleurs, des rappels et des étiquettes. Résultat, elle avait désormais deux listes, le carnet et le téléphone, qui sonnait plusieurs fois par heure pour lui rappeler ce qu'elle n'avait pas fait.

Julien a fini par s'inquiéter en la trouvant, un dimanche matin, en train de pleurer devant le lave-vaisselle. Rien de grave pourtant, juste un verre cassé et une liste de trente-huit lignes posée sur la table. Elle lui a dit : je fais tout ce que je peux, et j'ai l'impression de n'avoir jamais rien fini. Il a proposé qu'elle consulte son médecin, qui l'a écoutée, a parlé de surmenage léger et lui a conseillé de souffler. Elle est ressortie avec un arrêt refusé par elle-même et une vague honte.

Elle a aussi appelé sa sœur Mathilde, à Colmar, qui lui a conseillé le yoga et une tisane au tilleul. Une amie lui a recommandé de méditer dix minutes le matin, à la place du carnet justement. Claire a essayé, assise en tailleur sur le tapis du salon, mais les lignes de la liste défilaient dans sa tête. On connaît tous ça, ces conseils pleins de bonne intention qui glissent sans rien changer. Un mois après avoir commencé sa liste, elle se sentait clairement plus débordée qu'au premier jour, et elle ne comprenait pas pourquoi.

« Je fais tout ce que je peux, et j'ai l'impression de n'avoir jamais rien fini. »

Une psychologue lui parle d'une serveuse viennoise et d'un effet

C'est Nadia qui lui a donné le nom d'Hélène, une psychologue installée près de la gare, spécialisée dans l'épuisement au travail. Claire y est allée un mardi midi, le carnet dans son sac, presque pour prouver sa bonne foi. Hélène a feuilleté les pages en silence, puis a souri doucement en relevant la tête. Vous savez ce que vous faites, chaque matin ? Vous ouvrez trente portes dans votre tête, et vous n'en refermez que cinq. Claire n'a rien répondu, étonnée par la simplicité de la phrase.

Hélène lui a alors raconté l'histoire de Bluma Zeigarnik, une psychologue qui travaillait à Berlin dans les années 1920. Selon le récit qui circule, son professeur avait remarqué qu'un serveur retenait parfaitement les commandes non réglées, puis les oubliait une fois l'addition payée. Zeigarnik a ensuite montré, par des expériences, qu'on se souvient mieux des tâches interrompues que des tâches terminées. Ce qui reste inachevé continue de tourner dans l'esprit, comme une alarme qu'on n'aurait pas éteinte. Les psychologues appellent cela l'effet Zeigarnik, a-t-elle expliqué calmement.

Le problème n'était donc ni Claire, ni son métier, ni même son nombre de tâches. C'était la forme de la liste, cette page interminable qui gardait tout ouvert en même temps. Chaque ligne reportée devenait une petite tension supplémentaire, qui revenait la nuit réclamer son dû. Hélène lui a expliqué que, dans son expérience, écrire une tâche avec un plan précis aide à la mettre de côté. Mais une liste sans fin produit l'inverse : elle rappelle sans cesse tout ce qui manque. Claire a regardé son carnet comme un objet soudain étranger.

Trois lignes le matin, un carnet pour le reste

Hélène lui a proposé une méthode toute bête, que Claire a d'abord trouvée presque vexante. Chaque matin, trois priorités seulement, pas une de plus, écrites sur une petite fiche cartonnée. Tout le reste part dans un second carnet, une sorte de réserve, qu'elle ne regarde qu'une fois par semaine. Le dimanche soir, elle y pioche les trois choses importantes de chaque jour à venir, et raye sans remords ce qui ne compte plus. L'allemand, par exemple, a quitté le carnet, rangé dans la catégorie des envies, pas des obligations.

Les premiers jours, Claire s'est sentie coupable de ne pas tout voir. Puis, vers la deuxième semaine, elle a remarqué qu'elle s'endormait plus vite, sans repasser ses lignes dans le noir. Le soir, je ferme trois portes, et je sais où sont les autres, a-t-elle raconté à Julien. Les rappels du téléphone ont été supprimés, l'application désinstallée sans regret. Inès a récupéré son manteau recousu, la lettre à la caisse est partie un lundi. Rien d'extraordinaire, simplement une tête moins encombrée et un peu plus de patience au dîner.

Ce mois de liste interminable lui a coûté du sommeil, une consultation, et pas mal de soirées tendues. Il lui a surtout appris que noter ne suffit pas, qu'il faut aussi savoir décider de ce qui attend. Aujourd'hui, la petite fiche tient contre le sucrier, et le gros carnet dort dans le tiroir de l'entrée. Claire le conseille à Nadia, à Mathilde, à toute personne qui lui avoue se sentir noyée. Voici ce qu'elle regarde désormais chez elle, chaque semaine, pour que les portes ouvertes ne s'accumulent plus.

« Vous ouvrez trente portes dans votre tête chaque matin, et vous n'en refermez que cinq. »

  • Écrire trois priorités par jour sur une fiche, pas davantage.
  • Verser toutes les autres tâches dans un carnet séparé, consulté une fois par semaine.
  • Ne jamais recopier automatiquement les tâches non faites sur la page du lendemain.
  • Rayer sans remords ce qui ne compte plus lors de la revue du dimanche.
  • Associer à chaque tâche reportée un moment précis pour la faire.
  • Éviter de cumuler plusieurs listes, papier et application, en même temps.

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Emilie Morlaes, les bohémiennes coiffure
Emilie Morlaes

Ancienne gérante du salon Les Bohémiennes Coiffure, Émilie partage son expérience de la coiffure, des soins capillaires et de la beauté. Elle décrypte les tendances et propose des conseils pratiques issus de son expérience du terrain.

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