Ne manquez aucune actuSuivez-nous sur Google News
Le mardi matin, à Angers, la sonnerie du téléphone posé sur le buffet résonne dans la cuisine. Françoise, 63 ans, ne bouge pas. Sa tasse de thé refroidit près de la fenêtre, où la pluie de décembre glisse lentement sur les vitres. C'est sûrement Monique, de la chorale, qui s'inquiète encore. Françoise remonte le plaid sur ses genoux et regarde l'écran s'éteindre.
Trente-huit ans de comptabilité, puis une maison silencieuse au bord de la Maine
Françoise a travaillé trente-huit ans dans le service comptable d'une mutuelle angevine. Elle connaissait chaque collègue, chaque machine à café, chaque bruit du photocopieur du deuxième étage. Le dernier vendredi de juin, on lui a offert un bouquet, une carte signée par tout l'étage et un bon pour un week-end à La Baule. Elle a pleuré un peu dans la voiture, sur le parking, avant de rentrer chez elle par les quais de la Maine, vitres baissées, sous un soleil qui semblait fait exprès pour elle.
Son mari, Gérard, est mort quatre ans plus tôt, et ses deux fils vivent à Nantes et à Lyon. La maison du quartier Saint-Serge lui paraît soudain très grande, avec ses trois chambres vides et son jardin qu'elle entretient sans y penser. Les premières semaines, elle savoure tout. Elle se lève sans réveil, prend son café dehors, lit le journal jusqu'au bout et trouve presque luxueux de faire ses courses un mardi matin, quand les allées du supermarché sont désertes.
Juillet passe ainsi, doux et paresseux, entre deux visites des petits-enfants. Elle repeint le portillon, trie les vêtements de Gérard qu'elle n'avait jamais osé toucher, cuisine des confitures qu'elle offre à ses voisins. Elle se répète qu'elle a bien mérité ce repos, et c'est vrai. Pourtant, vers la mi-août, une petite voix commence à lui souffler qu'il faudrait faire quelque chose de toutes ces journées. Elle ne veut surtout pas devenir, dit-elle à sa sœur au téléphone, une de ces retraitées qui attendent le facteur.
Le forum des associations de septembre, et quatre bulletins remplis en une heure
Le premier samedi de septembre, Françoise se rend au forum des associations installé dans un grand hall d'Angers. Il y a du monde, des stands colorés, des démonstrations de danse et de judo, des bénévoles souriants qui tendent des prospectus. Elle tourne d'abord sans but, puis s'arrête devant la chorale du quartier, où un homme à barbe blanche lui assure qu'on n'a pas besoin de savoir lire la musique. Elle signe, un peu étourdie par sa propre audace, et repart avec un carnet de partitions.
Au stand suivant, une professeure de yoga lui parle de souplesse et de respiration. Plus loin, une association propose de l'anglais conversationnel pour seniors, deux fois par semaine, et Françoise pense à ce voyage à Londres qu'elle repousse depuis toujours. Enfin, un club de marche nordique organise des sorties le long de la Loire, le jeudi et le dimanche. En une heure, elle a rempli quatre bulletins d'inscription et réglé presque quatre cents euros de cotisations, sans hésiter une seconde.
Le soir, elle colle un grand planning sur la porte du frigo, avec des couleurs différentes pour chaque activité. Lundi, yoga. Mardi et vendredi, anglais. Mercredi, chorale. Jeudi et dimanche, marche. Elle envoie une photo à ses fils, qui répondent par des pouces levés et des émoticônes. Soyons honnêtes, elle est fière d'elle. Elle a l'impression d'avoir réussi sa retraite avant même qu'elle commence vraiment. Ses raisons sont bonnes : voir du monde, garder la forme, apprendre, ne jamais laisser le vide s'installer dans la maison.
« Je croyais que je devais tout faire pour réussir ma retraite, et j'ai fini par ne plus rien faire du tout. »
Un mercredi d'octobre, elle invente une migraine pour éviter la chorale
Les premières semaines ressemblent à une fête. Françoise rencontre Monique à la chorale, une ancienne institutrice qui rit fort et apporte des madeleines. Au yoga, elle découvre des muscles qu'elle avait oubliés. En anglais, elle se surprend à raconter son enfance dans un vocabulaire maladroit qui fait sourire tout le monde. Les sorties de marche lui offrent des matins brumeux sur les bords de Loire, avec des hérons immobiles dans les bras du fleuve. Elle rentre épuisée, mais heureuse, et dort comme une enfant.
Puis, un mercredi d'octobre, quelque chose cloche. À quinze heures, alors qu'elle doit partir pour la répétition, elle reste assise sur le canapé, les clés à la main. Rien ne la retient vraiment, et pourtant elle n'a aucune envie d'y aller. Elle envoie un message à Monique pour dire qu'elle a une migraine. Ce n'est pas vrai. Elle passe l'après-midi à regarder un documentaire animalier, avec un léger sentiment de culpabilité qu'elle chasse en se disant que tout le monde a droit à une pause.
La semaine suivante, elle rate le cours d'anglais du vendredi, prétextant un rendez-vous chez le garagiste. Le dimanche, il pleut, et la marche lui paraît soudain une épreuve inutile. Elle ne s'en inquiète pas, au contraire. Elle se dit qu'elle s'est un peu trop chargée, qu'elle ajustera. Mais elle remarque aussi qu'elle ne regarde plus le planning du frigo avec le même plaisir. Les couleurs vives lui semblent maintenant criardes, presque accusatrices. Elle finit par déplacer un aimant pour cacher la case du mercredi.
Novembre, les appels de Monique et une fatigue que rien n'explique
En novembre, les absences se multiplient. Françoise ne va plus qu'au yoga, et seulement une semaine sur deux. Monique laisse des messages vocaux de plus en plus longs, d'abord joyeux, puis inquiets. Je ne veux pas te forcer, mais on manque de voix chez les altos, et surtout tu nous manques, dit-elle un soir. Françoise écoute le message deux fois, la gorge serrée, et ne rappelle pas. Elle ne sait pas quoi répondre, parce qu'elle ne comprend pas elle-même ce qui lui arrive.
Elle pense d'abord à un problème de santé. Elle prend rendez-vous chez sa médecin traitante, persuadée qu'une prise de sang révélera une carence ou un souci de thyroïde. Les analyses reviennent normales. La médecin lui pose quelques questions sur son sommeil, son moral, ses journées, et lui conseille de ne pas rester seule. Françoise sourit poliment en pensant qu'elle n'a jamais été aussi entourée sur le papier. Elle rentre chez elle plus perdue qu'avant, et range sans les ouvrir les partitions posées sur la table.
Sa sœur Hélène, qui vit à Saumur, vient passer un week-end. Elle trouve Françoise en pyjama à onze heures, la vaisselle de la veille dans l'évier, le planning du frigo à moitié recouvert de prospectus. Tu t'es inscrite à tout ça et tu n'y vas plus, constate-t-elle doucement. Françoise s'énerve, puis s'excuse, puis avoue qu'elle a honte. On connaît tous ça, ce moment où l'on se reproche de ne pas profiter de ce qu'on a tant attendu. En décembre, elle a cessé toutes ses activités.
« Le mercredi, à trois heures, je restais assise avec les clés dans la main, sans arriver à me lever. »
Ce n'était ni une dépression ni de la paresse, mais une étape
C'est au yoga, lors d'une de ses rares venues, que Françoise trouve une explication. Une ancienne infirmière de son groupe, Josiane, lui raconte qu'elle a vécu exactement la même chose trois ans plus tôt. Elle lui parle d'un article lu dans un magazine sur les étapes de la retraite, décrites depuis longtemps par des chercheurs. Après la lune de miel des premiers mois, beaucoup de retraités traversent une phase de désenchantement, quand l'euphorie retombe et que la nouvelle vie perd son éclat de nouveauté.
Françoise reste longtemps silencieuse dans le vestiaire. Elle avait cru que son corps lâchait, ou qu'elle devenait paresseuse, ou pire, qu'elle ne savait pas être heureuse sans travail. Josiane lui explique que, pour elle, le problème n'était pas le manque d'activités, mais leur trop grand nombre. Elle avait rempli son agenda comme on bouche un trou, pour ne pas sentir le vide laissé par le bureau. À force de courir d'un cours à l'autre, elle n'avait plus le temps de savoir ce qu'elle aimait vraiment.
Le soir, Françoise reprend son planning et le regarde autrement. Elle comprend qu'elle avait reproduit, sans s'en rendre compte, la logique de ses années de travail : des cases, des horaires, des obligations. Elle avait quitté un emploi du temps pour en fabriquer un autre, tout aussi chargé, mais sans collègues ni salaire pour le justifier. Ce qui ressemblait à une liberté était devenu une liste de devoirs. Et quand on manque à ses devoirs, on se sent coupable, puis on fuit, puis on s'enferme chez soi.
En janvier, elle garde deux rendez-vous et laisse le reste partir
En janvier, Françoise décroche le planning du frigo. Elle prend une feuille blanche et note ce qui lui a vraiment fait du bien depuis septembre. La chorale arrive en tête, à cause des voix mêlées et des rires de Monique. La marche du jeudi suit, pour les hérons et la brume sur la Loire. L'anglais et le yoga, elle les aimait bien, sans plus. Elle les laisse partir sans regret, en acceptant d'avoir perdu une partie des cotisations versées en septembre.
Elle rappelle enfin Monique, qui l'accueille sans un reproche. Je croyais que je devais tout faire pour réussir ma retraite, et j'ai fini par ne plus rien faire du tout, lui confie-t-elle. Le mercredi suivant, elle retrouve sa place chez les altos. Elle a aussi décidé de garder des journées entièrement vides, pour lire, jardiner ou ne rien faire, sans se sentir coupable. Elle remarque qu'elle attend désormais ses deux rendez-vous avec une impatience tranquille, comme on attend un ami plutôt qu'une corvée.
Josiane lui a résumé la chose en une phrase qu'elle garde en tête : peu d'activités choisies valent mieux qu'un agenda rempli par peur du vide. Les chercheurs décrivent d'ailleurs, après le désenchantement, une phase de réorientation où chacun construit une routine plus juste. Si vous approchez de la retraite ou venez de la commencer, quelques repères peuvent aider. Françoise les a appris à ses dépens, mais elle en parle aujourd'hui avec le sourire, entre deux répétitions, quand d'autres jeunes retraités arrivent au forum avec ce même regard affamé.
« J'avais quitté un emploi du temps pour m'en fabriquer un autre, sans les collègues et sans le salaire. »
- Attendre quelques semaines après le départ avant de s'inscrire à plusieurs activités.
- Commencer par une ou deux activités, puis en ajouter seulement si l'envie dure.
- Demander s'il existe un cours d'essai avant de payer une cotisation annuelle.
- Garder des journées entièrement libres dans la semaine, sans culpabilité.
- Se demander chaque mois quelle activité fait vraiment plaisir, et lâcher les autres.
- Parler de la baisse de moral à un proche ou à son médecin si elle s'installe.
Suivi de l'histoire
- 8 Oct 2026Il achète une perceuse affichée à moins 40 % un samedi matin : dans ses mails, il retrouve le même prix trois semaines plus tôt
- 8 Oct 2026Il quitte son atelier près de Saint-Étienne après quarante-deux ans de travail : en juillet, aucun virement de pension n’apparaît sur son compte
- 8 Oct 2026Elle signe le devis de sa nouvelle chaudière un mardi matin : trois semaines plus tard, l’aide de 9 000 euros est refusée en ligne
- 8 Oct 2026Il roule 70 kilomètres par jour pour son travail à Rodez : au café, un collègue lui parle de 600 euros d’impôt en moins
- 8 Oct 2026Ils emménagent à Pau en juillet, carton après carton, sans rien oublier : en octobre, un gendarme lit leur carte grise et sort son carnet
- 8 Oct 2026Il ignore pendant des semaines le voyant AdBlue de son diesel récent : un matin, le moteur tourne au démarreur mais refuse de repartir







