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Le facteur est passé vers onze heures, un mardi de mars, pendant que la bouilloire sifflait dans la cuisine. Gérard, 74 ans, a posé ses lunettes sur le bout du nez et retourné l'enveloppe blanche à fenêtre. Au dos, un logo qu'il connaissait sans jamais l'avoir reçu chez lui. Il a ouvert lentement, debout près de l'évier, et il a reconnu sa propre plaque d'immatriculation.
Une Clio grise, un garage propre et cinquante ans de permis
Gérard habite une maison basse à la sortie de Saumur, avec un jardin qu'il tond chaque samedi matin et un garage où rien ne traîne. Ancien technicien chez un fabricant de chaudières, il a gardé l'habitude des choses rangées et des papiers classés. Sa voiture, une Clio grise de 2016, n'a pas une rayure. Il la lave lui-même, à l'éponge, et note dans un petit carnet chaque plein et chaque vidange depuis qu'il l'a achetée d'occasion.
Son permis, il l'a passé en 1971, à l'auto-école du quartier, sur une Simca qui calait dans les côtes. Depuis, il n'a jamais perdu un point, et il le dit avec une fierté discrète, comme on parle d'une médaille rangée dans un tiroir. Il roule doucement, respecte les limitations, ralentit avant les écoles. Sa femme, Monique, le taquine parfois en disant qu'il conduit comme un corbillard. Lui répond qu'il préfère arriver tard que ne pas arriver du tout.
Ils ont trois petits-enfants, dont Hugo, 22 ans, l'aîné, qui fait un BTS à Angers et revient souvent le dimanche. Hugo n'a pas de voiture, seulement un vieux scooter qui tombe en panne dès qu'il pleut. Il a eu son permis il y a deux ans, du premier coup, et Gérard en a été plus fier que lui. Le garçon est sérieux, poli, il aide au jardin sans qu'on le lui demande. Soyons honnêtes, c'est le petit-fils que tous les grands-parents voudraient avoir.
Un mariage en Vendée et des clés posées sur la table
Fin février, Hugo appelle un jeudi soir, un peu gêné. Un ami d'enfance se marie près des Sables-d'Olonne le samedi suivant, et le covoiturage prévu vient de tomber à l'eau. Il demande s'il peut emprunter la Clio pour le week-end, en promettant de faire le plein et de la ramener propre. Gérard hésite à peine. Il connaît la route, il connaît son petit-fils, et il se dit qu'une voiture qui reste au garage ne sert à personne.
Le vendredi soir, Hugo arrive en bus avec son costume plié dans une housse. Gérard lui montre les phares, le réglage du siège, le petit bruit du frein à main qu'il ne faut pas forcer. Monique glisse dans la boîte à gants une barre de céréales et une bouteille d'eau. Les clés sont posées sur la table de la salle à manger, à côté de la corbeille de fruits. Hugo part le samedi à sept heures, en faisant un petit signe par la vitre.
Le dimanche soir, la Clio est de retour, réservoir plein, intérieur aspiré, et même un bouquet de tulipes sur le siège passager pour Monique. Hugo raconte le mariage, la salle des fêtes au bord d'un marais, la pluie qui s'est arrêtée juste à temps pour les photos. Personne ne parle de la route. Il n'y a rien à en dire, pense Gérard, puisque tout s'est bien passé. Il range les clés dans le vide-poche de l'entrée et oublie le week-end dès le lendemain.
« Je n'ai jamais rien perdu en cinquante ans, et je vais perdre un point pour une route où je n'étais même pas. »
Un détail sur la photo que personne n'avait remarqué
Trois semaines plus tard, l'enveloppe est donc là, dans sa main, près de l'évier. L'avis de contravention indique un excès de vitesse de 12 km/h, relevé par un radar fixe sur une départementale vendéenne, un samedi à 8 h 42. Montant de l'amende forfaitaire : 135 euros, ramenés à 90 en cas de paiement rapide. Et en bas, une ligne que Gérard relit trois fois : retrait d'un point sur le permis de conduire du conducteur. Son premier réflexe est de penser à une erreur de plaque.
Il va chercher la carte grise dans le classeur bleu et compare les caractères un par un. C'est bien sa voiture. Puis il regarde la date, et le calcul se fait tout seul : ce samedi-là, la Clio était sur la route du mariage, et lui dans son jardin, à tailler les rosiers. Il pose la feuille sur la table, s'assoit, et ne dit rien pendant un long moment. Monique, qui rentre du marché, voit tout de suite qu'il y a un problème.
Ce qui le travaille, ce n'est pas l'argent. C'est cette ligne sur le point. Je n'ai jamais rien perdu en cinquante ans, et je vais perdre un point pour une route où je n'étais même pas, dit-il à Monique en tapotant la feuille. Il a aussi une autre peur, qu'il n'ose pas formuler tout de suite : désigner Hugo, c'est faire perdre un point à un jeune conducteur en permis probatoire, qui n'en a que huit. Il range l'avis sous le sucrier et décide d'attendre le soir.
Un dilemme de grand-père et des coups de fil qui embrouillent
Le soir, Gérard appelle son fils, le père d'Hugo, sans prévenir le garçon. Philippe est cadre dans une entreprise de transport et reçoit régulièrement ce genre de courrier pour les véhicules de service. Pour lui, c'est simple : il faut désigner le conducteur, sinon on prend une amende énorme pour non-désignation. Chez nous, c'est obligatoire, papa, tu n'as pas le choix, assure-t-il au téléphone. Gérard raccroche encore plus inquiet, persuadé qu'il doit choisir entre son permis et celui de son petit-fils.
Le lendemain, il en parle à son voisin, Bernard, un ancien gendarme qui a toujours un avis sur tout. Bernard lui explique qu'en payant directement l'avis, on reconnaît en quelque sorte être le conducteur, et que le point part avec. Gérard note tout sur un bloc, avec des flèches et des points d'interrogation. Il cherche ensuite sur internet, tombe sur des forums contradictoires, des sites qui proposent de contester contre paiement, des témoignages qui parlent de stages de récupération de points.
Le jeudi, il finit par appeler Hugo, la voix serrée. Le garçon se souvient très bien du radar, il avait vu le flash dans le rétroviseur et n'avait rien osé dire. Il propose aussitôt de se désigner et de payer lui-même. Je préfère perdre un point que de te voir t'en faire comme ça, papi, dit-il. Gérard refuse net. Il a prêté la voiture, il se sent responsable. Mais il ne veut pas non plus perdre ce point dont il est si fier. On connaît tous ça, ce nœud qui ne se dénoue pas.
« Je préfère perdre un point que de te voir t'en faire comme ça, papi. »
Ce que la notice disait, et que personne n'avait lu
C'est Monique qui débloque la situation, presque par hasard. Elle reprend l'avis, retourne la feuille, et lit à voix haute le formulaire de requête en exonération imprimé au dos. Il y a plusieurs cases, et l'une d'elles ne demande pas de nommer qui que ce soit. Gérard décide alors d'aller au point d'accueil de la gendarmerie de Saumur, où une adjudante prend le temps de lui expliquer la procédure, le formulaire posé entre eux sur le comptoir.
Ce qu'elle lui dit le laisse un instant sans voix. Pour une voiture immatriculée au nom d'un particulier, l'obligation de désigner le conducteur ne s'applique pas comme pour une société. Les entreprises, elles, doivent dire qui conduisait, sinon elles reçoivent une seconde amende pour non-désignation, bien plus lourde. C'est ce que Philippe vivait dans son travail, et il avait appliqué la règle de sa boîte à la voiture de son père. Gérard, lui, peut contester en indiquant simplement qu'il n'était pas au volant, sans donner de nom.
Dans ce cas, lui explique l'adjudante, il reste redevable de l'amende en tant que titulaire de la carte grise, mais seulement de l'argent. Pas de point retiré, puisque personne n'a été désigné comme conducteur. Vous payez pour la voiture, pas pour le permis, résume-t-elle en souriant. Gérard lui fait répéter deux fois, puis note la phrase sur son bloc. Le piège, précise-t-elle, c'est de régler l'avis tout de suite sans rien remplir, car on accepte alors la contravention comme conducteur, avec le point qui va avec.
Cent trente-cinq euros, zéro point et une leçon pour la famille
De retour chez lui, Gérard remplit la requête à la table de la salle à manger, au stylo bille, en s'appliquant. Il coche la case indiquant qu'il ne conduisait pas, ne désigne personne, joint la consignation demandée et envoie le tout en recommandé. Quelques semaines plus tard, il reçoit la décision : il est déclaré redevable de l'amende, à régler en tant que propriétaire. Il paie, un peu plus que les 90 euros du paiement rapide, mais son solde de points reste intact, et celui d'Hugo aussi.
Le dimanche suivant, Hugo arrive avec une enveloppe contenant exactement le montant de l'amende. Gérard proteste, puis accepte, à condition que le garçon reste déjeuner. Je ne savais même pas qu'on avait le droit de ne pas dénoncer quelqu'un de sa famille, avoue Philippe, venu lui aussi, un peu penaud. Autour de la table, on se refait l'histoire en riant. Mais Gérard, lui, a gardé le bloc avec ses flèches, et il le montre à qui veut l'entendre, comme une petite victoire sur la paperasse.
Ce qu'il retient tient en quelques lignes, qu'il a recopiées au propre et punaisées dans le garage, à côté du carnet d'entretien. Avant de prêter sa voiture, il vérifie désormais que le conducteur a bien son permis sur lui et connaît la route. Et si un avis arrive, il ne se précipite plus pour payer. Il lit le dos de la feuille, il prend son temps, il pose la question à quelqu'un dont c'est le métier. La Clio, elle, continue de rouler doucement, et Hugo ne l'a plus jamais demandée pour un mariage.
« Vous payez pour la voiture, pas pour le permis, c'est toute la différence avec une entreprise. »
- Ne réglez pas l'avis immédiatement si vous n'étiez pas au volant : payer directement revient à accepter la contravention.
- Lisez le formulaire de requête en exonération imprimé au dos de l'avis avant toute démarche.
- Un particulier titulaire de la carte grise peut indiquer qu'il ne conduisait pas sans désigner personne.
- Il reste alors redevable de l'amende, mais aucun point n'est retiré de son permis.
- Les sociétés, elles, doivent désigner le conducteur sous peine d'une amende pour non-désignation.
- Respectez les délais et envoyez votre requête en recommandé, en gardant une copie.
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