Elle aime son métier de bibliothécaire depuis douze ans : chaque dimanche à 18 heures, son ventre se noue sans raison qu’elle sache nommer

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Le four ronronnait encore, la tarte aux pommes refroidissait sur la grille, et la lumière d'octobre baissait déjà derrière les volets. Il était 18 heures passées de quelques minutes. Claire, assise sur le canapé, a senti la boule revenir, exactement au même endroit, sous les côtes. Dans la cuisine, la radio annonçait la météo de lundi. Elle a coupé le son.

Un dimanche ordinaire dans une maison tranquille de Tours

Claire a quarante-trois ans et travaille depuis douze ans à la médiathèque d'un quartier de Tours. Elle aime ce métier, les lecteurs fidèles, les enfants qui reviennent chercher la suite d'une série. Le matin, elle prend son vélo et traverse le pont en écoutant la Loire couler sous les roues. Ses collègues sont aimables, sa responsable la laisse organiser les ateliers comme elle l'entend. Rien, sur le papier, ne ressemble à un emploi qu'on redoute. Elle le dit souvent à ses amies, presque fièrement, quand la conversation dérive vers les bureaux et les chefs.

Les dimanches suivent un rythme qu'elle connaît par cœur. Grasse matinée légère, marché des Halles avec Julien, son compagnon, puis déjeuner long et promenade si le temps le permet. L'après-midi, elle lit, elle prépare un gâteau, elle range un peu la maison sans se presser. Leur fille, Lou, quinze ans, fait ses devoirs à la dernière minute en soupirant bruyamment. Tout cela ressemble à un dimanche heureux, et c'en est un, au moins jusqu'au milieu de l'après-midi. Ensuite, quelque chose se met à glisser, sans bruit, comme une marée qui monte doucement.

Vers dix-huit heures, toujours à peu près à la même heure, le ventre de Claire se noue. Ce n'est pas une douleur franche, plutôt une pression sourde, une impatience nerveuse qui l'empêche de finir son chapitre. Elle se lève, ouvre le frigo, le referme sans rien prendre. Julien a fini par repérer le manège et l'appelle en souriant le syndrome de la tarte aux pommes. Elle rit avec lui, mais elle n'a jamais vraiment su l'expliquer. Elle aime son travail, alors pourquoi ce poids chaque semaine, à la même heure exactement.

Elle décide que ce malaise ne mérite pas qu'on s'y attarde

Pendant longtemps, Claire a choisi de ne pas y prêter attention. Elle s'était dit que tout le monde vivait ça, que c'était le prix normal de la fin du week-end. Soyons honnêtes, on connaît tous cette petite mélancolie du dimanche soir, et personne n'en fait une affaire. Elle préférait occuper ses soirées, regarder un film, téléphoner à sa sœur à Nantes. Si l'esprit était pris ailleurs, pensait-elle, le nœud finirait par se desserrer tout seul. Et parfois, effectivement, il se desserrait un peu vers vingt et une heures, devant un épisode.

Elle avait aussi pris une habitude qui lui semblait sage. Le vendredi, en quittant la médiathèque, elle laissait tout derrière elle d'un geste net. Pas de mails consultés, pas de liste, pas de regard sur l'agenda de la semaine suivante. Elle avait lu quelque part qu'il fallait savoir couper, protéger son temps libre. Elle fermait son casier, rangeait son badge dans la poche intérieure du sac et partait sans se retourner. Le week-end était à elle, entièrement, et elle en était plutôt contente, presque satisfaite de sa discipline.

Cette règle lui paraissait le contraire d'un problème. Ses collègues qui répondaient aux messages le samedi l'agaçaient un peu, elle les trouvait incapables de décrocher. Elle, au moins, savait tracer une frontière. Je ne pense plus au boulot dès que je passe la porte, disait-elle à Julien, et c'est très bien comme ça. Il hochait la tête, convaincu lui aussi. Personne dans la maison n'aurait imaginé que cette coupure si propre, si raisonnable, pouvait avoir le moindre lien avec la boule de dix-huit heures. Elle non plus, évidemment, pas un instant.

« Je ne pense plus au boulot dès que je passe la porte, et franchement c'est très bien comme ça. »

Un dimanche de vacances, la boule ne vient pas

Le premier détail étrange est arrivé pendant les vacances de printemps. Claire avait posé deux semaines, et le dimanche du milieu, elle a remarqué quelque chose sans y penser vraiment. À dix-huit heures, rien. Pas de pression, pas d'agitation, elle a fini son livre tranquillement sur la terrasse. Elle l'a noté vaguement, comme on remarque qu'un robinet ne goutte plus. Ce soir-là, elle s'est dit que c'était logique, puisqu'il n'y avait pas de travail le lendemain. L'explication semblait évidente, et elle n'est pas allée plus loin dans sa réflexion.

Le deuxième détail l'a davantage troublée. Un lundi de mai, en arrivant à la médiathèque, elle s'est sentie parfaitement bien, presque légère. La matinée s'est déroulée sans accroc, un atelier de lecture avec des CM1, quelques retours de livres, un café avec Samia. À midi, elle s'est surprise à penser que la journée avait été agréable. Alors pourquoi la veille au soir, elle avait eu cette boule si dense. Le lundi lui-même ne ressemblait en rien à ce qu'elle avait redouté. L'écart entre les deux l'a laissée un moment immobile devant la machine à café.

Elle en a parlé à Samia, sa collègue, qui a haussé les épaules en riant. Moi c'est pareil, le dimanche je suis une boule de nerfs et le lundi je m'ennuie presque, a-t-elle répondu. Claire a ri aussi, mais la phrase lui est restée en tête toute la journée. Si le lundi n'était pas le problème, alors le problème était ailleurs. Elle n'avait aucune idée d'où. Le soir même, elle a repris ses habitudes, et le dimanche suivant, la boule est revenue, fidèle au rendez-vous de dix-huit heures.

Tisanes, sport et applications : rien ne dénoue le ventre

Pendant l'été, Claire a essayé plusieurs choses, avec la méthode qu'elle met dans ses ateliers. Elle a d'abord déplacé la promenade du dimanche vers la fin d'après-midi, pensant que l'air dehors aiderait. Elle marchait le long du Cher, d'un bon pas, en écoutant des podcasts. La boule venait quand même, parfois même pendant la marche, entre deux arbres. Elle a ensuite tenté les tisanes, camomille puis verveine, une tasse fumante posée à côté du canapé. C'était agréable, mais le nœud restait là, imperturbable, comme un invité qui ne comprend pas qu'on aimerait dormir.

Elle a installé une application de respiration sur son téléphone, sur les conseils de sa sœur. Dix minutes guidées, une voix douce, un cercle qui gonfle et dégonfle sur l'écran. Pendant l'exercice, ça allait mieux. Dès qu'elle reposait le téléphone, ses pensées reprenaient leur course, désordonnées, vers des choses minuscules. Avait-elle bien rendu le planning des bénévoles. Fallait-il rappeler l'école pour la visite de classe. Le rapport annuel, c'était pour quand déjà. Les questions arrivaient en grappes, sans réponse, et le ventre se serrait un peu plus à chacune.

Un soir de septembre, Julien l'a trouvée assise dans la cuisine, le regard fixe sur la fenêtre noire. Elle lui a avoué qu'elle se demandait si elle devait changer de poste. Il a été surpris, presque inquiet. Mais tu adores ce boulot, a-t-il dit doucement. Elle a répondu qu'elle ne savait plus, que peut-être elle se mentait depuis des années. Ce soir-là, elle a ouvert les annonces d'emploi en ligne, puis les a refermées au bout de cinq minutes. Rien ne l'attirait ailleurs. C'était même pire : elle ne voulait pas partir.

« Je n'avais pas peur du lundi, j'avais peur de ne pas savoir ce qu'il contenait. »

Le carnet oublié qui révèle ce qui se jouait vraiment

La réponse est arrivée par hasard, un vendredi d'octobre. Ce jour-là, une réunion s'était terminée tard, et sa responsable lui avait demandé d'organiser la semaine suivante avant de partir. Claire, un peu agacée, a pris un carnet et noté ce qui l'attendait lundi, puis mardi. L'atelier de neuf heures, le mail à l'école, le rapport à boucler pour jeudi, le planning des bénévoles déjà transmis. Elle a même écrit la première tâche du lundi en haut de la page, soulignée deux fois. Puis elle a glissé le carnet dans son sac et l'a oublié.

Le dimanche suivant, la tarte refroidissait sur la grille, la lumière baissait, et dix-huit heures sont passées. Claire lisait. Elle a levé les yeux vers l'horloge du four à dix-neuf heures, étonnée, presque méfiante. Le nœud n'était pas venu. Elle a cherché dans sa tête ce qui avait changé, et elle s'est souvenue du carnet. Elle l'a sorti du sac, l'a ouvert sur la table. Tout était là, écrit, rangé. Les petites questions qui tournaient d'habitude dans sa tête avaient déjà leur réponse sur le papier.

Elle a compris d'un coup ce que son ventre lui disait depuis des années. Ce n'était pas son travail qui l'angoissait, c'était le flou qui l'attendait. En coupant net le vendredi, elle laissait derrière elle une semaine sans contours. Le dimanche, son esprit tentait de reconstituer seul tout ce qui restait en suspens, sans carnet ni agenda. Je n'avais pas peur du lundi, j'avais peur de ne pas savoir ce qu'il contenait, a-t-elle dit à Julien. Le lundi réel, lui, était toujours plus simple que celui qu'elle imaginait la veille.

Dix minutes le vendredi pour retrouver ses dimanches soir

Depuis, Claire a gardé l'habitude, et elle la défend avec la même conviction qu'autrefois sa règle de coupure. Chaque vendredi, avant de fermer son casier, elle prend dix minutes. Elle regarde ce qui reste, écrit les trois premières choses du lundi, note ce qui peut attendre. Ensuite seulement, elle range le badge et part. Elle ne travaille toujours pas le week-end, elle n'ouvre aucun mail. Simplement, elle ne laisse plus de portes entrouvertes derrière elle. Son esprit sait où il en est, alors il ne cherche plus à tout recompter le dimanche.

Ce que ça lui coûte est presque rien, un quart d'heure au maximum certains vendredis chargés. Ce que ça lui rend, elle le mesure chaque semaine vers dix-huit heures. Les dimanches ne sont pas devenus parfaits, il reste parfois une petite nostalgie de fin de week-end, mais plus de boule. Samia a essayé à son tour, avec un résultat plus mitigé, puis meilleur au bout d'un mois. Pour moi, ça a marché parce que le problème n'était pas mon métier, explique Claire. Elle sait que ce n'est pas vrai pour tout le monde.

Car elle le reconnaît volontiers, si quelqu'un déteste son travail, un carnet ne changera pas grand-chose. Dans son cas, l'angoisse venait de l'anticipation, de cette semaine imaginée, floue, plus lourde que la vraie. Planifier le lundi dès le vendredi a suffi à couper le mécanisme. Elle en parle désormais aux parents qu'elle croise à la médiathèque, quand ils évoquent les dimanches tendus des enfants. Lou, elle, prépare désormais son sac le vendredi soir, en soupirant un peu moins. Et la tarte aux pommes refroidit tranquillement, sans que personne ne coupe la radio.

« Le lundi réel était toujours plus simple que celui que j'inventais la veille, assise devant ma tarte. »

  • Repérer l'heure exacte où le malaise arrive le dimanche, pendant deux ou trois semaines.
  • Prendre dix minutes le vendredi pour noter les trois premières tâches du lundi.
  • Écrire ce qui peut attendre, pour libérer l'esprit des questions en suspens.
  • Continuer à ne pas consulter ses mails le week-end : planifier n'est pas travailler.
  • Comparer le lundi redouté au lundi vécu, pour mesurer l'écart.
  • Si le malaise persiste malgré tout, en parler à un professionnel de santé.

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Emilie Morlaes, les bohémiennes coiffure
Emilie Morlaes

Ancienne gérante du salon Les Bohémiennes Coiffure, Émilie partage son expérience de la coiffure, des soins capillaires et de la beauté. Elle décrypte les tendances et propose des conseils pratiques issus de son expérience du terrain.

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