Elle écrit chaque matin sa liste de tâches à Tours : chaque soir, plus de la moitié des lignes restent sans aucune croix

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Sept heures et quart, rue Colbert, à Tours. La bouilloire siffle, le chat gratte la porte-fenêtre, et Martine, 63 ans, tire vers elle un carnet à spirale. Elle débouche un stylo bleu, écrit la date en haut de la page et commence à aligner les lignes. Douze tâches ce matin. Elle souligne la première deux fois, comme une promesse faite à elle-même.

Un carnet bleu sur la table de la cuisine, chaque matin

Martine a pris sa retraite il y a dix-huit mois, après trente-quatre ans de secrétariat dans une clinique du quartier des Prébendes. Elle vit seule depuis le départ de son fils pour Nantes, dans un appartement au deuxième étage, avec un balcon qui donne sur la Loire. Le matin, la lumière entre de biais dans la cuisine et éclaire la toile cirée à carreaux jaunes. C'est là, entre la tasse de thé et la corbeille de pain, que tout commence chaque jour depuis sa retraite.

Au début, la liste tenait sur quatre lignes : le marché des Halles, un appel à sa sœur, la lessive, un peu de lecture. Puis elle s'est allongée, presque sans qu'elle s'en rende compte. Il y a eu les papiers de la mutuelle, le tri des photos de famille, les cours d'aquarelle du mardi. Il y a eu aussi le jardin partagé du quartier, où elle a promis de passer deux fois par semaine. Chaque nouvelle activité trouvait naturellement sa place dans le carnet bleu.

Martine aime ce rituel, et elle le dit volontiers à ses amies du club de marche. Écrire les choses, pour elle, c'est mettre de l'ordre dans le temps qui s'étale désormais devant elle. Pendant trente-quatre ans, ses journées étaient découpées par les rendez-vous des médecins et les sonneries du standard. Maintenant, plus personne ne lui dit quoi faire, et le carnet remplit un peu ce rôle. Elle s'y sent tenue, organisée, utile, et cette sensation vaut bien quelques minutes chaque matin.

Elle décide de ne plus perdre une seule journée

Le tournant arrive un dimanche de février, au téléphone avec sa sœur Odile, qui vit à Blois. Odile raconte ses semaines de retraitée débordante : la chorale, les petits-enfants, un voyage en Crète, un livre de recettes qu'elle écrit. Martine raccroche avec une drôle d'impression, comme si elle avait laissé filer des mois entiers. Elle regarde son salon, les cartons de photos jamais ouverts, la pile de magazines. Ce soir-là, elle se fait une promesse simple : chaque journée devra compter, désormais, sans exception.

Le lendemain, la liste passe de six lignes à onze, puis à douze ou treize les jours suivants. Martine ne fait rien d'absurde, à ses yeux. Chaque tâche lui semble courte : rappeler le plombier, cinq minutes ; repasser trois chemisiers, un quart d'heure ; classer les relevés, une demi-heure. Elle additionne mentalement et arrive à un total raisonnable, à peine quatre heures. Il lui reste même du temps pour une promenade au bord du Cher, pense-t-elle en refermant son carnet.

Ses raisons sont bonnes, et c'est bien ce qui rend la suite si troublante. Elle ne veut pas s'ennuyer, elle ne veut pas glisser dans la routine molle dont parlent certaines amies. Elle veut garder la tête active, avancer sur ses projets, rester en lien avec les autres. Soyons honnêtes, on connaît tous cette envie de reprendre sa vie en main par une feuille de papier. La liste lui donne un cap clair, et elle l'attaque chaque matin avec une énergie sincère.

« Je cours partout toute la journée, je ne m'assois même pas, et le soir je n'ai rien fini. »

Le soir, les cases vides commencent à s'accumuler

Le premier soir, Martine compte cinq croix sur douze lignes, et elle n'y prête pas vraiment attention. Le plombier n'a pas décroché, il a fallu rappeler trois fois, puis attendre le rendez-vous. Le repassage a pris plus longtemps, parce que le fer gouttait et qu'elle a dû le détartrer. Elle reporte simplement les tâches restantes sur la page du lendemain, en se disant que c'était une journée particulière. Après tout, tout le monde a des jours sans, même quand on ne travaille plus.

Mais le lendemain ressemble à la veille, puis le surlendemain aussi. Les relevés bancaires, qu'elle pensait classer en trente minutes, l'occupent tout l'après-midi. Il faut retrouver une enveloppe, comprendre un prélèvement, téléphoner à la banque, patienter en musique. Le soir, elle feuillette le carnet et voit les mêmes lignes recopiées depuis une semaine. Le tri des photos apparaît sur sept pages consécutives, toujours sans croix, comme un reproche discret écrit de sa propre main.

Un détail la frappe, un mardi vers dix-neuf heures, alors qu'elle dîne d'une soupe devant la fenêtre. Elle n'a pas paressé, elle n'a pas regardé la télévision, elle n'a même pas fait de sieste. Elle a été occupée toute la journée, sans relâche, et pourtant la liste dit le contraire. Elle se surprend à murmurer à voix haute, toute seule dans sa cuisine : je cours partout et je ne finis rien. Le chat la regarde, indifférent, et elle range la vaisselle avec une boule dans la gorge.

Elle cherche la faille en elle, et s'enfonce un peu plus

Martine conclut d'abord que le problème vient d'elle, de sa discipline, peut-être de son âge. Elle se lève plus tôt, à six heures, pour gagner une heure sur la journée. Elle achète un agenda plus grand, avec des créneaux horaires imprimés, et colorie les tâches au surligneur. Elle essaie même une application sur son téléphone, conseillée par son fils, avec des rappels qui sonnent. Rien n'y fait : chaque soir, plus de la moitié des lignes restent intactes, et la fatigue s'ajoute à la déception.

Elle finit par en parler à Odile, un soir, presque à voix basse, comme on avoue une faute. Sa sœur rit gentiment, puis lui conseille de moins se plaindre et de profiter davantage. Martine raccroche plus mal qu'avant, avec le sentiment d'être la seule à ne pas y arriver. Au club de marche, elle observe les autres retraitées et les imagine toutes efficaces, ordonnées, accomplies. Elle commence à éviter les conversations sur les projets de chacune, pour ne pas avoir à parler des siens.

Le pire arrive avec les doutes plus sombres, ceux qu'on n'ose pas formuler. Et si sa mémoire flanchait, et si elle ralentissait sans s'en apercevoir, comme sa mère autrefois. Elle se met à chronométrer ses gestes, à guetter ses oublis, à relire ses listes deux fois. Elle dort moins bien, se réveille à quatre heures en pensant aux photos qui attendent dans leurs cartons. Un matin, devant la page blanche, elle reste vingt minutes sans écrire, le stylo suspendu au-dessus du papier.

« J'ai vraiment cru que ma tête commençait à lâcher, comme celle de ma mère à la fin. »

Ce n'était ni la paresse ni l'âge, mais une erreur très humaine

La réponse vient d'un endroit inattendu : l'atelier mémoire de la maison de quartier, où une amie l'a traînée. L'animatrice, Hélène, ancienne enseignante, parle ce jour-là d'un phénomène que les psychologues appellent le biais de planification. Elle explique que les chercheurs l'ont décrit dès la fin des années 1970 et l'ont observé encore et encore. Les gens, dit-elle, sous-estiment presque toujours le temps nécessaire pour accomplir une tâche, même quand ils l'ont déjà faite souvent. Martine sent sa nuque se raidir sur sa chaise en plastique.

Hélène poursuit avec des exemples tirés des études : des étudiants qui prévoient de finir un mémoire bien avant l'échéance, et qui la dépassent. Des chantiers publics qui coûtent et durent beaucoup plus que prévu. Selon elle, le cerveau imagine le scénario idéal, sans le plombier qui ne répond pas, sans le fer qui goutte. Il oublie les interruptions, les imprévus, les petites complications qui pourtant arrivent presque toujours. Et il recommence le lendemain, même après avoir constaté l'écart la veille, parce que chaque tâche semble unique.

Martine lève la main, ce qu'elle n'a pas fait depuis l'école, et raconte son carnet bleu. Hélène l'écoute, hoche la tête, puis lui répond avec une douceur qui la désarme : ça n'a rien à voir avec la volonté, c'est la façon dont notre tête fait ses calculs. Autour de la table, deux autres participantes avouent la même chose, à mi-voix. L'une parle de ses listes de courses jamais finies, l'autre de son potager. Martine rentre chez elle à pied, en longeant la Loire, plus légère qu'elle ne l'a été depuis des semaines.

Trois lignes seulement, et la fierté du soir revenue

Dès le lendemain, Martine change sa méthode, en suivant la piste qu'Hélène a évoquée en fin d'atelier. Elle garde le carnet bleu, mais elle n'y écrit plus que trois priorités pour la journée, pas une de plus. Le reste va sur une page à part, intitulée simplement « un jour », sans date ni obligation. Le premier matin, elle hésite longuement, le stylo levé, tant il lui semble étrange de renoncer à neuf lignes. Elle choisit le rendez-vous chez l'ophtalmologue, l'appel à son fils, et une boîte de photos.

Le soir, pour la première fois depuis février, les trois lignes portent leur croix. Elle a même eu le temps d'arroser le jardin partagé et de lire un chapitre sur le balcon. Le changement ne tient pas qu'à la quantité : en choisissant trois tâches, elle se force à estimer plus large. Elle prévoit désormais le double du temps qu'elle imagine, une habitude qu'elle a trouvée seule, en relisant ses anciens carnets. Les vieilles pages, avec leurs lignes recopiées, lui servent maintenant de mesure plutôt que de reproche.

Deux mois plus tard, les cartons de photos sont presque tous triés, et un album trône sur la table basse. Martine en rit encore, au club de marche, où elle raconte volontiers son histoire. Elle ne promet rien aux autres, elle dit juste ce qui a marché pour elle, dans sa vie à elle. Pour celles et ceux qui se reconnaissent, quelques repères simples suffisent à regarder ses propres listes autrement. Le carnet bleu est toujours là, le matin, à côté de la tasse de thé, mais il ne lui fait plus peur.

« Quand elle a dit que tout le monde faisait cette erreur, j'ai eu envie de pleurer de soulagement. »

  • Limiter la liste du jour à trois priorités, choisies le matin ou la veille.
  • Ranger les autres tâches sur une page à part, sans date ni obligation.
  • Prévoir pour chaque tâche environ le double du temps imaginé spontanément.
  • Relire ses anciennes listes pour mesurer combien de temps les choses ont réellement pris.
  • Garder de la marge pour les imprévus : appels, attentes, petites réparations.
  • Cocher ce qui est fait le soir, plutôt que compter ce qui reste.

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Emilie Morlaes, les bohémiennes coiffure
Emilie Morlaes

Ancienne gérante du salon Les Bohémiennes Coiffure, Émilie partage son expérience de la coiffure, des soins capillaires et de la beauté. Elle décrypte les tendances et propose des conseils pratiques issus de son expérience du terrain.

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