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Il est sept heures quarante, rue d'Austerlitz, sur les pentes de la Croix-Rousse. La bouilloire siffle, Claire pousse l'ordinateur sur la table de la cuisine et ouvre la première visioconférence en pyjama, un gilet sur les épaules. Les volets sont encore à moitié fermés. Dehors, le tram gronde au loin, mais elle n'a plus besoin de le prendre.
Une vie réglée entre les pentes et la station Hôtel de Ville
Claire a trente-huit ans et travaille depuis six ans dans une mutuelle de la Part-Dieu, au service des contrats. Chaque matin, pendant des années, elle descendait les escaliers de la montée de la Grande-Côte, traversait la place des Terreaux, puis prenait le métro A. Elle connaissait par cœur les visages du quai, le vendeur de journaux et le musicien qui jouait toujours le même air d'accordéon. Ce trajet, elle le trouvait long, bruyant, parfois franchement pénible, surtout les jours de grève ou de pluie froide.
Le soir, elle refaisait le chemin dans l'autre sens, souvent fatiguée, avec un sac trop lourd sur l'épaule. Son compagnon, Julien, professeur de musique dans un collège de Villeurbanne, rentrait plus tôt et préparait le dîner. Ils se couchaient vers vingt-trois heures, se levaient à six heures et demie, et cette mécanique tenait. Claire ne se posait pas de questions sur sa forme. Elle se disait simplement que la vie active fatigue, que tout le monde est un peu usé en fin de semaine, et qu'il faut bien faire avec.
Le week-end, elle dormait un peu plus, faisait le marché du boulevard de la Croix-Rousse et retrouvait sa sœur Inès pour un café. Rien d'extraordinaire, juste une routine solide, construite sans y penser. Soyons honnêtes, c'est ce genre d'équilibre qu'on ne remarque jamais tant qu'il fonctionne. Claire aurait juré que le métro lui volait de l'énergie, qu'il était le grand coupable de ses soirées molles. Quand sa direction a proposé le télétravail, elle a eu l'impression qu'on lui rendait enfin du temps et du souffle.
Trois jours à la maison, la promesse de souffler enfin
La note est arrivée un lundi de février : trois jours de télétravail par semaine pour tous les volontaires du service. Claire a signé le formulaire le soir même, sans hésiter une seconde. Elle a fait le calcul à voix haute devant Julien, assise sur le canapé. Deux heures de trajet par jour, multipliées par trois, cela faisait six heures gagnées chaque semaine. De quoi dormir davantage, cuisiner, reprendre la lecture, peut-être même le yoga qu'elle abandonnait depuis deux ans faute de temps.
Elle a installé un bureau dans l'angle de la cuisine, là où la table touchait le mur. Elle a acheté un écran d'occasion, une chaise plus confortable et une lampe à pince pour les soirées. Les premiers jours, elle a savouré chaque minute volée au réveil. Au lieu de six heures et demie, elle mettait son alarme à sept heures et quart. Elle se levait, se faisait un thé, et se connectait directement, encore enveloppée dans la chaleur de la couette, avec le sentiment de tricher un peu.
Julien la taquinait en partant le matin, son étui de violon à la main. Elle lui répondait qu'elle avait mérité ce luxe après six ans de rames bondées. Pour elle, c'était évident : moins de transports, moins de bruit, moins de bousculade, donc moins de fatigue. Je vais revivre, tu vas voir, avait-elle dit en riant, persuadée de tenir là une victoire simple. Personne n'aurait trouvé à redire à ce raisonnement. Tout le monde, au bureau, faisait exactement le même calcul qu'elle.
« Je vais revivre, tu vas voir, six heures gagnées par semaine, c'est énorme quand même. »
Les après-midi lourds qu'elle mettait sur le compte de l'hiver
Au bout de deux semaines, quelque chose a commencé à clocher, sans qu'elle sache le nommer. Vers quinze heures, une lourdeur l'envahissait devant son écran, une envie presque irrésistible de s'allonger. Elle relisait trois fois le même courriel sans le comprendre. Elle a d'abord accusé le repas, puis la météo grise de février, puis un dossier particulièrement ennuyeux. On connaît tous ça, ces coups de barre qu'on balaie d'un haussement d'épaules en se promettant de se coucher plus tôt le soir même.
Sauf que le soir, justement, elle ne parvenait plus à s'endormir. À minuit, elle tournait encore dans le lit, les yeux grands ouverts, pendant que Julien respirait lentement à côté. Elle prenait son téléphone, regardait l'heure, puis le reposait en soupirant. Le matin, le réveil sonnait comme une agression, alors qu'elle se levait pourtant quarante-cinq minutes plus tard qu'avant. Elle a remarqué aussi qu'elle ouvrait de moins en moins les volets de la cuisine, gênée par le reflet sur l'écran.
Un mercredi, sa montre connectée lui a affiché un chiffre qu'elle n'a pas pris au sérieux sur le moment : mille huit cents pas dans la journée. Elle a souri, pensant à une erreur de capteur. Avant, elle dépassait facilement les huit mille sans le moindre effort, juste avec les escaliers et les couloirs du métro. Elle a rangé l'information dans un coin de sa tête. C'est drôle, j'ai l'impression d'être plus crevée qu'avant, a-t-elle glissé à Inès au téléphone, presque en s'excusant.
Le café, la vitamine, le médecin, et rien ne change
Claire a d'abord tenté les remèdes habituels. Elle a ajouté un deuxième café vers quatorze heures, puis un troisième, ce qui n'a fait qu'aggraver ses nuits agitées. Elle a acheté des ampoules de magnésium à la pharmacie de la Grande-Rue, sur le conseil d'une collègue. Elle a essayé de se coucher à vingt-deux heures, en vain : elle restait éveillée jusqu'à minuit passé, l'esprit tournant à vide. Rien ne bougeait, et l'agacement commençait à remplacer la fatigue.
Un mois après le début du télétravail, elle a pris rendez-vous chez son médecin traitant, inquiète de ne pas retrouver son énergie. Il l'a écoutée, a prescrit une prise de sang, pour vérifier notamment le fer et la thyroïde. Les résultats sont revenus normaux, ce qui l'a soulagée et frustrée à la fois. Si tout va bien, pourquoi je suis dans cet état, a-t-elle demandé, un peu désemparée. Le médecin lui a posé des questions sur ses journées, et elle a décrit sa nouvelle routine sans y voir de problème.
Le soir, Julien a proposé qu'elle retourne au bureau tous les jours, juste pour voir. Elle a refusé net, vexée, parce qu'elle tenait à ce qu'elle considérait comme une conquête. Ils se sont un peu disputés dans la cuisine, au-dessus des assiettes. Je ne vais pas me remettre à faire deux heures de métro pour aller mieux, ça n'a aucun sens, a-t-elle lancé. Pourtant, une petite voix lui soufflait que les jours passés au bureau, elle tenait mieux. Elle n'osait pas encore se l'avouer clairement.
« C'est drôle, j'ai l'impression d'être plus crevée qu'avant, alors que je dors plus longtemps. »
Ce que le métro lui donnait sans qu'elle le sache
La réponse est venue d'une conversation avec son médecin, lors d'une seconde consultation. Il lui a demandé à quelle heure elle sortait dehors pour la première fois dans la journée. Claire a réfléchi longtemps, gênée, avant de répondre : souvent pas avant dix-huit heures, parfois pas du tout. Il lui a expliqué que la lumière du matin, même par temps gris, est bien plus intense que celle d'une cuisine éclairée, et qu'elle aide l'horloge interne à se caler sur la journée.
D'un coup, tout s'est rangé dans sa tête. Son ancien trajet, c'était vingt minutes de marche dehors chaque matin, dans la lumière du jour, en descendant les pentes jusqu'aux Terreaux. Ce n'était ni le métro qui l'épuisait ni le travail lui-même. C'était l'absence de ce bain de lumière matinal et de ces milliers de pas, qui donnaient à son corps un signal clair. Sans lui, son horloge dérivait, le sommeil arrivait plus tard, et la fatigue tombait au milieu de l'après-midi.
Elle est rentrée à pied, ce jour-là, par le jardin des Chartreux, en regardant la Saône briller en contrebas. Elle s'est sentie un peu bête d'avoir cherché si loin. Le médecin lui avait dit, dans son cas, qu'une sortie dans l'heure suivant le réveil valait la peine d'être essayée avant toute autre chose. Il n'avait rien promis, juste proposé une expérience. En fait, mon trajet, c'était ma lumière, et je l'ai supprimé en pensant me faire du bien, a-t-elle raconté à Julien le soir.
Un faux trajet chaque matin pour retrouver son rythme
Dès le lendemain, Claire a inventé ce qu'elle appelle son faux trajet. Elle se lève toujours à sept heures et quart, mais avant d'allumer l'ordinateur, elle enfile une veste et sort marcher vingt-cinq minutes. Elle monte jusqu'au boulevard, achète parfois une baguette, redescend par les escaliers. Elle laisse le téléphone dans la poche et regarde le ciel, même quand il pleut. Au début, cela lui semblait une perte de temps absurde. Au bout d'une semaine, elle attendait ce moment avec impatience.
Les effets, chez elle, sont arrivés en une dizaine de jours. Le coup de barre de quinze heures s'est atténué, puis a presque disparu. Elle s'endort désormais vers vingt-trois heures, sans tourner pendant des heures. Elle a déplacé son bureau près de la fenêtre et laisse les volets grands ouverts. Le coût de tout cela est nul, si l'on oublie les croissants du boulevard. Ce qui lui a coûté le plus, au fond, c'est un mois de nuits ratées et une dispute qu'elle aurait pu éviter.
Aujourd'hui, elle en parle à ses collègues en télétravail, qui reconnaissent souvent les mêmes symptômes sans les relier à leurs journées enfermées. Elle ne prétend pas avoir une recette universelle, seulement ce qui a marché pour elle. Si la fatigue persiste malgré tout, elle conseille d'en parler à un médecin, comme elle l'a fait. Je ne fais plus le métro, mais je fais toujours le chemin, dit-elle en souriant. Chez soi, quelques réflexes simples permettent de vérifier si l'on vit le même piège.
« En fait, mon trajet, c'était ma lumière, et je l'ai supprimé en pensant me faire du bien. »
- Noter à quelle heure on met le pied dehors pour la première fois les jours de télétravail.
- Sortir marcher quinze à trente minutes dans l'heure qui suit le réveil, même par temps gris.
- Installer son poste de travail près d'une fenêtre et garder les volets ouverts le matin.
- Comparer son nombre de pas entre jours au bureau et jours à la maison.
- Garder des heures de lever et de coucher stables, y compris en télétravail.
- Consulter un médecin si la fatigue persiste malgré ces changements.
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