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Il est cinq heures moins dix, rue des Carmes, à Nancy. Julien fixe le plafond, les yeux grands ouverts, pendant que le radiateur cliquette doucement sous la fenêtre. Dehors, un tramway vide glisse sur ses rails mouillés. Il avait pourtant tout prévu : l'heure gagnée du 25 octobre devait lui offrir enfin le sommeil qu'il attendait depuis la rentrée.
Un comptable fatigué qui attendait l'automne comme une délivrance
Julien a cinquante-quatre ans et travaille comme comptable dans un cabinet près de la place Stanislas. Depuis septembre, les dossiers s'empilent sur son bureau, et les clôtures trimestrielles l'ont obligé à rester tard presque tous les soirs. Il rentre à pied par la rue Saint-Dizier, achète parfois une baguette, puis s'effondre sur le canapé devant les informations. Sa compagne, Hélène, infirmière de nuit à Brabois, le croise surtout le matin, quand elle rentre et qu'il part.
Leur appartement occupe le troisième étage d'un vieil immeuble aux parquets qui grincent et aux volets en bois. La chambre donne sur une cour intérieure, assez sombre, ce que Julien apprécie depuis toujours. Il aime dormir dans le noir complet, sans le moindre filet de lumière. Hélène a même installé des rideaux occultants épais pour pouvoir se reposer en journée après ses gardes. Dans cette chambre, il pourrait être midi ou minuit, on ne verrait aucune différence.
Depuis des années, Julien suit une routine immuable. Réveil à sept heures, café noir, douche rapide, départ à sept heures quarante. Il dort mal depuis la rentrée, mais il met cela sur le compte de la fatigue accumulée et des journées trop longues. Soyons honnêtes, on connaît tous cette période où l'on se dit que tout ira mieux après un bon week-end. Pour lui, ce week-end avait une date précise, entourée en rouge sur le calendrier de la cuisine.
Le pari de l'heure en plus pour rattraper le sommeil
Le samedi 24 octobre au soir, Julien recule lui-même l'horloge du four et celle de la voiture. Il en parle à Hélène comme d'un petit cadeau du calendrier. Une heure de plus, c'est une heure de sommeil gratuite, explique-t-il en souriant, et peut-être le début d'une vraie récupération. Il imagine déjà la suite : des réveils plus doux, des matinées moins pénibles, des soirées où il ne s'endormirait plus devant la télévision à vingt et une heures.
Il a même décidé d'aller plus loin. Pendant la semaine qui suit, il compte garder ses habitudes du soir, se coucher vers vingt-deux heures trente comme avant, mais profiter de ce décalage pour dormir davantage. Sur le papier, le calcul paraît imparable. Si son corps se couche à la même heure et que la montre recule, il gagnera forcément du repos. Il en parle à son collègue Karim, qui hoche la tête sans trop y croire, une tasse de thé à la main.
Le dimanche matin, tout semble lui donner raison. Il se réveille à sept heures à sa montre, soit huit heures dans son ancien rythme, et se sent étonnamment frais. Il prépare des œufs brouillés, ouvre la fenêtre de la cuisine sur la cour grise, puis retourne lire au lit. Je me suis dit que j'avais trouvé la combine, racontera-t-il plus tard. Hélène, rentrée de garde, dort à côté, derrière les rideaux épais, dans une obscurité totale.
« Une heure de plus, c'est du sommeil gratuit, je me suis dit que j'avais trouvé la combine. »
Le premier réveil à cinq heures, mis sur le compte du hasard
Le lundi, son téléphone affiche cinq heures six lorsqu'il ouvre les yeux. La chambre est noire, la cour silencieuse, et il se sent parfaitement réveillé, presque nerveux. Il pense d'abord à une mauvaise digestion, ou au dossier d'un client qui l'inquiète. Il se retourne, compte ses respirations, essaie de se rendormir pendant une heure entière. Rien ne marche. À six heures, il finit par se lever, fait couler un café et regarde la rue encore éteinte.
Au bureau, la journée est longue. Vers quinze heures, il sent une lourdeur derrière les yeux, comme si quelqu'un avait baissé l'intensité de la pièce. Il bâille devant son tableur, relit trois fois la même ligne et rate un rendez-vous téléphonique. Le soir, il s'endort sur le canapé dès vingt et une heures, la télécommande sur la poitrine. Hélène le réveille doucement avant de partir travailler, et il gagne la chambre en titubant.
Le mardi, rebelote. Cinq heures dix, les yeux ouverts, le cœur qui bat un peu trop vite. Le mercredi, cinq heures pile. Julien commence à se dire que quelque chose cloche, mais il refuse encore de s'en inquiéter vraiment. Il se raconte que c'est passager, que son corps s'habitue, qu'il suffit d'attendre. Pourtant, l'heure gagnée qu'il attendait tant semble s'être transformée en heure volée, tous les matins, au plus mauvais moment possible.
Les remèdes maison qui échouent l'un après l'autre
Le jeudi soir, Julien décide de reprendre les choses en main. Il supprime le café après midi, coupe son téléphone à vingt et une heures et boit une tisane de tilleul achetée au marché central. Il se couche plus tard, vers vingt-trois heures trente, persuadé qu'en repoussant le coucher, il repoussera aussi le réveil. Le vendredi matin, il ouvre pourtant les yeux à cinq heures vingt, avec en plus une heure de sommeil en moins.
Il en parle à sa sœur, Claire, au téléphone pendant sa pause déjeuner. Elle lui conseille de prendre de la mélatonine, comme une amie à elle, puis se ravise en lui disant d'en parler plutôt à son médecin. Karim, de son côté, évoque le stress et lui recommande la méditation. Julien télécharge une application, écoute une voix douce parler de vagues et de plages, et s'endort au bout de dix minutes, à vingt et une heures.
Le week-end suivant, il tente de faire la grasse matinée pour récupérer. Il reste au lit jusqu'à dix heures, volets fermés, rideaux tirés. Le dimanche soir, impossible de trouver le sommeil avant une heure du matin. Le lundi, il se traîne au bureau comme un somnambule. Je faisais tout ce qu'on dit de faire et c'était pire chaque jour, confie-t-il. C'est à ce moment-là qu'il finit par prendre rendez-vous chez son médecin traitant, à Vandœuvre.
« Je faisais tout ce qu'on dit de faire, et franchement, c'était pire chaque matin. »
Ce n'était ni l'âge ni le stress, mais la lumière
Le docteur Moreau l'écoute longtemps, sans l'interrompre, en prenant quelques notes. Puis elle lui pose une question qui le surprend : à quelle heure voit-il la lumière du jour, le matin. Julien réfléchit et se rend compte qu'il ne la voit presque jamais. Chambre occultée, cuisine sur cour, départ dans une rue encore sombre, bureau éclairé au néon. Elle lui explique alors, avec des mots simples, comment fonctionne ce qu'on appelle l'horloge interne.
Selon elle, notre corps possède son propre rythme, d'environ vingt-quatre heures, qui se règle principalement sur la lumière, pas sur l'heure affichée par la montre. Quand on recule les aiguilles, l'horloge interne, elle, ne bouge pas d'un coup. Elle continue de fonctionner sur l'ancien horaire pendant plusieurs jours. Ce que Julien appelle cinq heures, son corps le vit encore comme six heures, son heure habituelle de réveil, ou presque. Il n'y avait rien de mystérieux.
Le problème, poursuit-elle, c'est que cet ajustement demande des repères lumineux. Sans lumière franche le matin, le corps peine à comprendre qu'il doit se recaler. Et la fin de journée passée devant des écrans n'aide pas. Elle ajoute que les grasses matinées dans le noir ont plutôt brouillé le message. Votre corps n'a jamais su quelle heure il était vraiment, résume-t-elle. Julien sort du cabinet un peu sonné, mais soulagé de comprendre enfin ce qui lui arrivait.
Un café près de la fenêtre et des matins qui reviennent
Dès le lendemain, Julien change ses habitudes. Il entrouvre les rideaux occultants en se levant, côté fenêtre, sans réveiller Hélène. Il ne prend plus son café dans la cuisine sombre mais sur le petit balcon du salon, qui donne sur la rue. Surtout, il part un peu plus tôt et traverse le parc de la Pépinière à pied, une vingtaine de minutes, même sous la bruine. Il garde aussi une heure de coucher fixe, sans écran.
Les effets ne sont pas immédiats, mais ils arrivent. Le troisième jour, il se réveille à six heures. Le cinquième, à six heures quarante, quelques minutes avant son réveil. La lourdeur de l'après-midi disparaît peu à peu. Je croyais que j'allais gagner une heure, en fait j'ai surtout appris à regarder le jour, sourit-il désormais. Hélène, elle, a adapté ses propres rituels après ses gardes, en profitant du soleil avant de dormir.
Ce qui a coûté à Julien, ce n'est pas d'argent mais deux semaines de mauvaises nuits, une consultation et beaucoup d'agacement. Il raconte son histoire à ses collègues, qui reconnaissent presque tous ce même malaise à chaque changement d'heure. L'horloge interne finit toujours par se recaler, simplement elle prend son temps, plusieurs jours en général. La lumière du matin reste le signal le plus utile pour l'aider. Voici ce que Julien surveille désormais chez lui, chaque fin octobre.
« Je n'avais jamais pensé que je ne voyais pas la lumière du jour avant d'arriver au bureau. »
- Ouvrir les rideaux dès le lever pour laisser entrer la lumière du jour.
- Sortir dehors 15 à 30 minutes le matin, même par temps gris.
- Garder une heure de coucher et de lever régulière pendant la semaine suivante.
- Éviter les grasses matinées dans le noir qui retardent l'ajustement.
- Limiter les écrans lumineux dans l'heure qui précède le coucher.
- Consulter son médecin si les troubles du sommeil persistent plusieurs semaines.
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