Il écrit quarante tâches chaque lundi matin dans son bureau lyonnais : le vendredi soir, il rentre persuadé de n’avoir rien accompli de la semaine

Ne manquez aucune actuSuivez-nous sur Google News

Lundi, sept heures quarante, le tram T1 grince en longeant le Rhône. Thomas, 38 ans, sort de son sac un carnet à spirale et décapsule son stylo avec les dents. Dans la vitre, les quais défilent, gris et mouillés. Avant même d'arriver au bureau, il aligne déjà vingt lignes serrées, et il sait qu'il en ajoutera encore une vingtaine.

Le carnet du lundi, un rituel qui rassure depuis six ans

Thomas est chef de projet dans une entreprise de logistique installée à la Part-Dieu, au huitième étage d'une tour vitrée. Il y travaille depuis six ans, et depuis six ans, chaque lundi commence de la même manière. Il pose son café sur le bureau, ouvre son carnet et recopie au propre la liste griffonnée dans le tram. Quarante tâches, parfois quarante-deux, numérotées avec soin, rangées par client. Il aime ce moment, ce petit ordre qu'il impose au chaos de la semaine à venir.

Sa compagne, Claire, infirmière à l'hôpital Édouard-Herriot, se moque gentiment de ce rituel. Elle l'appelle son inventaire du lundi, comme si Thomas tenait une quincaillerie. Lui répond que sans cette liste, il oublierait la moitié des choses, et qu'il dort mieux en sachant que tout est écrit. Il n'a pas tort, du moins en apparence. Ses collègues le trouvent fiable, son responsable lui confie les dossiers délicats, et personne ne lui reproche jamais rien.

Le carnet a même sa place attitrée, à gauche du clavier, toujours ouvert à la page de la semaine. Thomas coche les lignes au feutre vert, avec une petite satisfaction à chaque trait. Le mardi midi, il y en a souvent huit ou neuf de barrées. Le mercredi, il ajoute de nouvelles lignes en bas, parce que les mails continuent d'arriver. On connaît tous ça, cette impression que la liste respire, qu'elle grandit pendant qu'on avance. Thomas, lui, n'y voit alors qu'un signe de dynamisme.

Une ambition raisonnable, choisie pour ne rien laisser filer

Au départ, la liste était courte, une quinzaine de lignes à peine. C'est une réunion de bilan, trois ans plus tôt, qui a tout changé. Son responsable lui avait parlé d'un dossier oublié, une relance client qui avait coûté un contrat. Thomas avait encaissé sans rien dire, puis il avait décidé que cela ne se reproduirait plus. Désormais, tout irait dans le carnet, même les petites choses, même les tâches de cinq minutes. C'était une décision sensée, prise par quelqu'un de consciencieux.

La liste a donc gonflé, semaine après semaine, jusqu'à atteindre ce chiffre rond de quarante. Thomas y inscrit les appels, les devis, les comptes rendus, mais aussi rappeler le transporteur ou vérifier une facture. Il estime chaque tâche d'un coup d'œil, sans y penser vraiment. Une demi-heure par-ci, un quart d'heure par-là. Faite à l'œil, l'addition tient toujours dans ses quarante heures. Sur le papier, la semaine est parfaitement jouable, et c'est bien ce qui le rassure le lundi matin.

Il en parlait parfois à la cantine, avec une pointe de fierté. Moi, au moins, je ne laisse rien passer, j'ai tout sous les yeux, disait-il en reposant son plateau. Ses collègues hochaient la tête, certains lui demandaient même de leur montrer sa méthode. Personne ne lui faisait remarquer que la liste ne finissait jamais vide. Lui-même ne s'en inquiétait pas : une liste qui déborde, pensait-il, c'est la preuve qu'on a du travail, et qu'on compte dans l'entreprise.

« Le vendredi soir, je voyais les quatorze lignes restantes, jamais les vingt-six que j'avais barrées pendant la semaine. »

Ce vendredi soir où le trajet du retour a changé de goût

Le premier signe est venu un vendredi de novembre, dans le même tram qui longe le Rhône. Thomas avait refermé son carnet à dix-neuf heures, la page encore couverte de lignes non barrées. Assis près de la fenêtre, il a senti une lassitude étrange, presque physique, au creux des épaules. En rentrant, Claire lui a demandé comment s'était passée sa semaine. Il a répondu sans réfléchir qu'il n'avait rien fait, rien du tout, et la phrase l'a lui-même surpris.

Car ce n'était pas vrai, et il le savait vaguement. Cette semaine-là, il avait bouclé un appel d'offres important, réglé un litige avec un fournisseur, formé un nouvel arrivant. Pourtant, ce qui occupait sa tête, c'étaient les quatorze lignes restées en suspens. Il les voyait presque, alignées dans le carnet, comme des reproches muets. Le week-end, elles revenaient pendant le marché de la Croix-Rousse, pendant le film du samedi soir, et même au réveil.

Il a mis cela sur le compte de la fatigue de l'automne, des journées courtes et de la pluie lyonnaise. Il s'est dit qu'il fallait simplement accélérer, être plus efficace, couper les pauses café. Le lundi suivant, il a écrit quarante-trois lignes. Le vendredi, le même sentiment est revenu, plus lourd encore. Soyons honnêtes, à ce stade, Thomas ne voyait pas le problème dans la liste. Il le voyait en lui, dans une lenteur qu'il croyait avoir découverte et qu'il se reprochait chaque soir.

Les nuits courtes, les applications et un conseil mal compris

En décembre, Thomas a commencé à arriver au bureau à sept heures et demie, puis à sept heures. Il mangeait devant son écran, une barquette de taboulé achetée en bas de la tour. Il a téléchargé trois applications de gestion des tâches, avec des couleurs, des rappels et des graphiques. Aucune n'a tenu plus de deux semaines. Les notifications s'empilaient comme les lignes du carnet, et chaque petite cloche sonnait comme un rappel de ce qu'il n'avait pas terminé.

Claire s'inquiétait de le voir rentrer tard, les traits tirés, incapable de parler d'autre chose que de son travail. Elle lui a suggéré d'en parler à son médecin traitant. Thomas a haussé les épaules, il ne se sentait pas malade, juste débordé. Il a préféré appeler son frère, Julien, consultant à Grenoble, qui jongle lui aussi avec des dossiers multiples. Julien l'a écouté longtemps au téléphone, puis lui a posé une question simple : combien de temps prends-tu vraiment pour chaque tâche ?

Thomas n'en avait aucune idée, et cette ignorance l'a troublé. Julien lui a proposé une expérience : noter pendant une semaine l'heure de début et de fin de chaque tâche, sans rien changer d'autre. Thomas a d'abord trouvé l'idée absurde, une perte de temps de plus. Je n'ai déjà pas le temps de travailler, et tu veux que je chronomètre mon travail, a-t-il répondu, un peu sec. Puis, un dimanche soir, il a acheté un second carnet, plus petit, à la papeterie de la gare.

« Je n'ai déjà pas le temps de travailler, et tu veux que je chronomètre mon travail ? »

Les chiffres du petit carnet racontent une tout autre semaine

Le vendredi suivant, Thomas a étalé les deux carnets côte à côte sur la table de la cuisine. Claire a posé deux verres de vin et s'est assise en face de lui. Les chiffres étaient têtus. Le compte rendu qu'il pensait boucler en trente minutes en avait pris quatre-vingt-dix. La relance du transporteur, prévue pour cinq minutes, avait duré trois quarts d'heure entre les attentes et les rappels. Presque chaque tâche avait débordé, souvent du double, parfois davantage.

Thomas a alors compris quelque chose qu'il a eu du mal à admettre. Sa liste n'avait jamais été jouable, pas une seule semaine en six ans. Ce n'était ni de la paresse ni un manque d'organisation. Son cerveau, comme celui de la plupart des gens, sous-estimait systématiquement la durée de ce qu'il prévoyait. Julien lui avait expliqué que les psychologues parlent d'erreur de planification : on imagine la tâche dans sa version idéale, sans interruptions, sans imprévus, sans la fatigue de l'après-midi.

Il y avait une seconde découverte, plus intime. En relisant la semaine, Thomas a compté vingt-six tâches accomplies, dont plusieurs importantes. Pourtant, le vendredi soir, il n'en retenait aucune. Seules les lignes non barrées l'accompagnaient dans le tram. Julien lui a parlé de ce que les chercheurs appellent l'effet Zeigarnik : l'esprit garde plus vivement en mémoire ce qui reste inachevé que ce qui est terminé. Je travaillais pour une liste qui me répétait chaque soir que j'avais échoué, a murmuré Thomas.

Trois lignes par jour, et des vendredis qui ne pèsent plus

Depuis février, le grand carnet existe toujours, mais il ne sert plus que de réservoir. Chaque matin, dans le tram, Thomas y choisit trois priorités pour la journée, pas une de plus. Il les recopie sur un post-it jaune collé au bord de son écran. Le reste attend, sans culpabilité. Les premiers jours, il a eu l'impression de tricher, de travailler moins. Puis il a constaté que ses trois lignes étaient presque toujours barrées avant dix-sept heures.

Le changement le plus net s'est produit le vendredi soir. Thomas rentre désormais avec une image claire de sa semaine : quinze priorités tenues, parfois davantage, et le sentiment d'avoir avancé. Il n'en fait pas forcément plus qu'avant, il le reconnaît volontiers. Mais il voit enfin ce qu'il a fait. Claire a remarqué qu'il parlait moins du bureau au dîner, qu'il dormait mieux. Le samedi, au marché, il regarde de nouveau les étals plutôt que sa liste imaginaire.

Thomas ne prétend pas avoir trouvé une méthode miracle, et il se méfie de ceux qui en vendent. Il dit simplement que, dans son cas, regarder la réalité de son temps a tout déplacé. Quelques collègues ont essayé à leur tour, avec des résultats variables. Ce qui compte, selon lui, c'est d'oser mesurer avant de juger. Si vous rentrez le vendredi avec cette impression de vide, quelques vérifications simples peuvent aider à voir si la liste, plutôt que vous, est en cause.

« Le compte rendu de trente minutes en prenait quatre-vingt-dix, et c'était comme ça presque à chaque ligne. »

  • Chronométrer ses tâches pendant une semaine, sans rien changer, pour comparer avec ses estimations.
  • Garder une grande liste comme réservoir, mais ne choisir que trois priorités chaque matin.
  • Prévoir pour chaque tâche une marge, en partant du principe qu'elle prendra plus longtemps qu'estimé.
  • Noter le vendredi ce qui a été terminé avant de regarder ce qui reste à faire.
  • Compter les interruptions de la journée, souvent oubliées dans les prévisions.
  • Si l'épuisement persiste malgré tout, en parler à son médecin traitant.

Suivi de l'histoire

Partager :WhatsAppFacebookX
Emilie Morlaes, les bohémiennes coiffure
Emilie Morlaes

Ancienne gérante du salon Les Bohémiennes Coiffure, Émilie partage son expérience de la coiffure, des soins capillaires et de la beauté. Elle décrypte les tendances et propose des conseils pratiques issus de son expérience du terrain.

Articles: 1944