Il écrit sa liste chaque dimanche soir dans sa cuisine à Caen : le vendredi, la moitié des lignes restent à cocher sans une journée perdue

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Dimanche, vingt et une heures dix, rue de Geôle à Caen. La bouilloire siffle encore sur la plaque quand Julien ouvre son carnet noir à élastique, celui qu'il rachète chaque janvier. Il fait cliqueter son stylo trois fois, comme toujours. Dehors, la pluie fine colle aux vitres. Il écrit la date en haut de la page, puis la première ligne de la semaine.

Le rituel du dimanche soir dans une cuisine de Caen

Julien a quarante et un ans et il est comptable dans un cabinet du centre de Caen, près du château. Il vit avec Claire, infirmière de nuit, et leur fille Inès, neuf ans, dans un appartement au troisième étage sans ascenseur. Le dimanche soir, la maison est calme, la vaisselle sèche sur l'égouttoir, et c'est le seul moment où il se sent maître du temps. Il a pris l'habitude de poser sa semaine sur le papier, ligne après ligne, avant d'aller se coucher.

Le rituel dure depuis six ans, depuis une formation sur l'organisation que son employeur lui avait offerte. Il note tout, du dossier fiscal d'un client boulanger au rendez-vous chez le garagiste pour la Clio. Il ajoute les courses, l'appel à sa mère, la réunion de parents d'élèves, la déclaration de la mutuelle. Chaque ligne commence par un petit carré vide qu'il cochera d'un trait net. Il aime ce geste, presque autant que le café du lundi matin pris debout au comptoir.

Soyons honnêtes, cette liste le rassure plus qu'elle ne l'organise vraiment, et il le sait sans se l'avouer. Quand il referme le carnet, il ressent une sorte de légèreté, comme si la semaine était déjà faite. Claire le taquine parfois en rentrant de garde, les yeux rougis par la fatigue. Elle lui dit qu'il prépare la semaine comme d'autres préparent un voyage, avec trop de bagages. Il rit, il range le carnet dans sa sacoche, il éteint la lampe de la cuisine.

Une semaine pensée large, pour de très bonnes raisons

Ce dimanche de mars, la liste est plus longue que d'habitude, et Julien l'a voulu ainsi. Le cabinet entre dans la période des bilans, les clients appellent, et il veut prendre de l'avance. Il estime chaque tâche d'un coup d'œil, en marge, au crayon : une heure ici, deux heures là. Le bilan du boulanger, il l'a déjà fait l'an dernier, alors il compte une demi-journée. La relance des impayés d'un cabinet de kinés, vingt minutes, pense-t-il, puisqu'il a les modèles de courrier.

Il additionne mentalement et trouve que tout tient, avec même une marge le jeudi après-midi. Il prévoit d'y glisser le rangement de ses archives papier, repoussé depuis l'automne. Le raisonnement lui paraît solide, parce qu'il s'appuie sur ce qu'il sait faire et qu'il connaît bien son métier. Il ne compte pas les interruptions, ni les mails qui arrivent pendant qu'il écrit d'autres mails. Pourquoi les compterait-il, puisqu'elles ne figurent sur aucune liste et qu'elles semblent toujours exceptionnelles.

Lundi matin, il arrive à huit heures moins le quart, avant ses collègues, avec la sensation d'être en avance. Il allume l'ordinateur, ouvre le dossier du boulanger, pose le carnet à droite du clavier. Cette semaine, je la tiens, se dit-il à voix basse en accrochant sa veste. Le néon du bureau grésille légèrement, comme chaque matin depuis que le propriétaire a promis de le changer. Il commence par la tâche la plus lourde, comme on le lui a appris pendant sa formation.

« Je n'ai pas chômé une seule journée, et pourtant le vendredi j'ai l'impression d'avoir raté toute ma semaine. »

Le jeudi soir, un détail qui ne colle plus

Le bilan du boulanger ne prend pas une demi-journée, mais presque deux jours entiers. Un fournisseur a changé de facturation, une caisse enregistreuse a été remplacée, et rien ne tombe juste du premier coup. Julien ne s'inquiète pas, il se dit que c'est un dossier particulier, que l'an dernier tout était plus simple. Il décale deux lignes au mercredi, puis une autre au jeudi, sans vraiment y penser. La marge du jeudi après-midi disparaît sans bruit, mangée par des tâches qui débordent.

Le jeudi soir, en rentrant, il ouvre le carnet sur la table de la cuisine pendant qu'Inès fait ses devoirs. Il compte les carrés vides et en trouve onze sur vingt-deux. Pourtant, il n'a pas traîné, il a même mangé un sandwich devant l'écran mardi et mercredi. Il se souvient de chaque heure, et aucune ne lui semble perdue. C'est ce décalage qui le trouble, cette impression d'avoir couru toute la semaine pour arriver à mi-chemin.

Il en parle à Claire, qui part pour sa garde, la blouse pliée dans un sac en tissu. Je n'ai pas chômé une seule journée, et j'ai l'impression d'avoir raté ma semaine, lui dit-il. Elle hausse les épaules, lui répond que c'est la période des bilans et que ça passera. Il veut la croire, alors il recopie les onze lignes sur la page du dimanche suivant. On connaît tous ça, cette page qui commence déjà avec les restes de la précédente.

Des applications, des réveils et toujours la même moitié

Les semaines suivantes ressemblent étrangement à la première, et Julien commence à tenir le compte. Le vendredi, il reste toujours entre un tiers et la moitié des lignes à cocher. Il se dit d'abord qu'il se disperse, alors il installe une application de concentration sur son téléphone. Elle bloque les réseaux sociaux qu'il consulte à peine, et le résultat ne change presque pas. Il essaie ensuite de commencer à sept heures, avec un réveil qui vibre sur la table de nuit.

Il gagne une heure par jour, mais la liste gonfle d'autant, parce qu'il y ajoute ce qu'il croit pouvoir faire de plus. Il en parle à Hervé, son collègue du bureau d'en face, cinquante-huit ans, qui a vu passer trois logiciels de comptabilité. Hervé lui conseille de mettre des priorités en couleur, rouge, orange, vert. Julien achète des surligneurs et colorie ses pages avec application pendant deux dimanches. Le vendredi, les lignes rouges sont faites, et les vertes attendent toujours, alignées comme des reproches.

Un soir d'avril, il se surprend à envier sa fille, qui coche sans effort les exercices de son cahier. Il commence à douter de lui, à se demander s'il est devenu lent ou moins bon. Claire remarque qu'il dort mal le dimanche, qu'il rouvre le carnet après avoir éteint la lumière. Je ne sais plus si c'est moi ou la liste qui ne va pas, finit-il par lui avouer. Elle lui propose une idée simple, presque bête, entendue dans un service de l'hôpital.

« Je ne sais plus si c'est moi qui ne vais pas, ou si c'est cette fichue liste. »

Le chronomètre révèle ce que la liste cachait

L'idée de Claire vient d'une cadre de santé qui faisait noter aux soignants la durée réelle de leurs soins. Pendant trois semaines, Julien garde son carnet, mais il ajoute une colonne à droite. Dans la marge de gauche, l'estimation du dimanche, au crayon, et à droite, le temps réellement passé, au stylo. Il lance le chronomètre de son téléphone à chaque début de tâche et l'arrête à la fin. Il ne change rien d'autre, ni ses horaires, ni ses habitudes, ni ses priorités en couleur.

Au bout de trois semaines, il étale les pages sur la table de la cuisine, un dimanche, et il fait les comptes. Presque toutes ses tâches ont pris entre une fois et demie et deux fois le temps prévu. La relance des kinés, vingt minutes au crayon, a demandé cinquante minutes au stylo. Aucune ligne, ou presque, n'a été plus rapide que prévu. Ce n'était ni de la paresse ni un manque de volonté : c'était une erreur de calcul répétée chaque dimanche.

Hervé, à qui il montre ses feuilles, lui parle du biais de planification, une notion lue dans un magazine. On imagine la tâche telle qu'elle devrait se passer, sans les imprévus qui arrivent pourtant chaque fois. Julien comprend qu'il estimait ses dossiers comme s'il était seul au monde, sans téléphone ni client pressé. J'ai planifié pendant six ans un homme qui n'existe pas, dit-il en riant à moitié. Le constat le soulage, parce qu'il ne parle pas de sa valeur, seulement de sa façon de compter.

Ce que Julien regarde désormais avant de remplir sa page

Aujourd'hui, le carnet noir est toujours là le dimanche soir, mais il ne s'en sert plus de la même manière. Julien relit d'abord les temps réels de la semaine passée avant d'écrire la moindre ligne. Pour chaque tâche qui ressemble à une ancienne, il reprend la durée mesurée, pas celle qu'il espère. Sa liste a fondu de moitié, et le vendredi, il reste un ou deux carrés vides, rarement plus. Le jeudi après-midi, la marge existe de nouveau, et elle sert vraiment aux imprévus.

Il dit que cela lui a coûté quelques semaines d'agacement et un peu d'orgueil, rien de plus. Ce qu'il a gagné, en revanche, c'est un dimanche soir plus calme et un sommeil qui revient. Claire constate qu'il ne rouvre plus le carnet après avoir éteint la lampe de chevet. Inès, elle, lui a demandé de chronométrer ses devoirs pour voir, et elle trouve le jeu amusant. Le cabinet n'a rien remarqué, sinon que ses dossiers arrivent à la date qu'il annonce.

Si votre liste déborde chaque vendredi, l'expérience de Julien peut se tenter sans rien acheter. Elle demande seulement de la patience et une honnêteté un peu inconfortable envers ses propres estimations. Il conseille de commencer petit, sur trois ou quatre tâches qui reviennent souvent dans la semaine. Les points ci-dessous résument ce qu'il fait désormais, chaque dimanche, dans sa cuisine de la rue de Geôle. La bouilloire siffle toujours, le stylo cliquette encore trois fois, mais la page est plus courte.

« J'ai planifié pendant six ans un homme qui n'existe pas, un type sans téléphone et sans clients pressés. »

  • Noter à côté de chaque tâche le temps estimé, puis le temps réellement passé.
  • Chronométrer pendant deux ou trois semaines sans rien changer à ses habitudes.
  • Comparer les deux colonnes et repérer son écart moyen, souvent une fois et demie à deux fois.
  • Estimer les tâches nouvelles en s'appuyant sur la durée réelle de tâches comparables.
  • Garder une plage libre dans la semaine pour absorber interruptions et imprévus.
  • Relire la semaine passée avant d'écrire la nouvelle liste le dimanche soir.

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Emilie Morlaes, les bohémiennes coiffure
Emilie Morlaes

Ancienne gérante du salon Les Bohémiennes Coiffure, Émilie partage son expérience de la coiffure, des soins capillaires et de la beauté. Elle décrypte les tendances et propose des conseils pratiques issus de son expérience du terrain.

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