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La pièce était encore noire quand Thomas a ouvert les yeux, à Strasbourg, dans son appartement de la Krutenau. Le radiateur cliquetait doucement sous la fenêtre, et le tram de la première heure grinçait au loin sur les rails. Il a tendu la main vers son téléphone posé sur la table de nuit. L'écran indiquait 4 h 52, et il était parfaitement réveillé, sans espoir de se rendormir.
Une vie réglée comme les horaires du tram de la Krutenau
Thomas a quarante-sept ans et conduit le tram de la ligne C depuis presque quinze ans. Il connaît chaque courbe, chaque arrêt, chaque visage qui monte à la même heure le matin. Sa vie ressemble à ses horaires : précise, régulière, sans grande surprise. Il se lève à six heures, boit un café serré debout dans la cuisine, puis descend à pied jusqu'au dépôt. Le soir, il dîne vers vingt heures avec Claire, sa compagne, infirmière à l'hôpital civil. Ils regardent un épisode de série, puis la lumière s'éteint vers vingt-trois heures.
Ce rythme, il ne l'a jamais vraiment choisi, mais il lui convient depuis longtemps. Il dort bien, d'un sommeil lourd que Claire lui envie souvent en plaisantant. Elle, avec ses gardes alternées, connaît les nuits hachées et les réveils à contretemps. Lui se vante volontiers de pouvoir s'endormir n'importe où, même dans le fauteuil du salon. Ses collègues du dépôt le surnomment parfois la marmotte, avec une affection moqueuse. Pendant des années, il n'a jamais pensé à son sommeil, parce qu'il n'avait aucune raison d'y penser.
L'automne s'était installé doucement sur Strasbourg, avec ses matins brumeux sur l'Ill et les premières odeurs de marrons chauds place Kléber. Les feuilles collaient aux rails, et Thomas ralentissait davantage dans les virages humides. Rien, dans ces semaines-là, ne laissait prévoir une quelconque difficulté. Il attendait même avec une certaine gourmandise la nuit du changement d'heure. Le dimanche 25 octobre, les horloges allaient reculer d'une heure, et il comptait bien en profiter pleinement. Une heure de plus sous la couette, se disait-il, c'est toujours ça de pris sur l'hiver.
La nuit du 25 octobre, il compte bien profiter de l'heure offerte
Le samedi soir, Thomas a fait ce que font beaucoup de gens, sans y réfléchir une seconde. Il est allé dormir à son heure habituelle, vers vingt-trois heures, avec un vrai plaisir d'enfant. Il savait que, pendant la nuit, trois heures deviendraient deux heures et que le sommeil s'allongerait d'autant. Claire était de garde, il avait donc le lit pour lui seul. Il a même coupé l'alarme du dimanche, décidé à se réveiller naturellement, sans contrainte ni horaire. Ce petit luxe annuel, il l'attendait depuis la fin de l'été.
Le dimanche, il s'est réveillé reposé, vers sept heures selon la nouvelle heure. Il a trouvé cela parfait, presque trop beau, et il en a ri au téléphone avec Claire. La journée s'est déroulée tranquillement, entre une promenade le long des quais et une sieste après le déjeuner. Il faisait déjà sombre vers dix-sept heures trente, ce qui l'a un peu surpris. Il a allumé les lampes plus tôt, s'est installé devant la télévision, et a dîné comme d'habitude.
Le lundi, il a repris son service avec la même routine qu'avant, réveil à six heures. Il a gardé ses horaires de coucher, ses habitudes du soir, son café du matin. Il pensait, et c'était logique, que son corps suivrait simplement la nouvelle heure affichée partout. Soyons honnêtes, on connaît tous ce raisonnement : une heure, ce n'est rien, on s'adapte en un jour. Il avait même décidé de profiter des soirées longues pour lire davantage. Il ne se doutait pas que cette heure supposée gagnée allait se transformer en casse-tête.
« Je dors plus qu'avant et je n'ai jamais été aussi fatigué, je ne comprends rien. »
Des réveils à 4 h 52 qu'il met d'abord sur le dos du café
Le premier réveil trop matinal est arrivé le mercredi suivant. Il était 4 h 52, et Thomas s'est retrouvé les yeux grands ouverts dans le noir complet. Il a d'abord pensé à un bruit, peut-être le voisin du dessus ou une voiture dans la rue. Il a tenté de se rendormir, en se tournant d'un côté puis de l'autre. Rien à faire, son esprit était clair, presque vif, comme en plein milieu de matinée. Il a fini par se lever, préparer un café et attendre l'heure de partir.
Le lendemain, la même chose s'est produite, à quelques minutes près. Thomas a soupçonné le café de l'après-midi, ce petit expresso pris au dépôt vers seize heures. Il l'a supprimé, sans résultat. Le soir, en revanche, il bâillait dès vingt et une heures, devant un film qu'il ne suivait plus. Il luttait pour tenir jusqu'à son heure habituelle, par principe plus que par envie. Claire, rentrée de sa garde, l'a trouvé endormi sur le canapé, la télécommande encore à la main.
Il ne s'est pas inquiété tout de suite, et c'est bien normal. Tout le monde traverse des périodes de sommeil moins bon, se disait-il. Une semaine chargée, un peu de fatigue accumulée, la saison qui change. Il a mis cela sur le compte de l'automne, de la grisaille, peut-être d'un léger coup de mou. Pourtant, un détail ne collait pas avec ses explications. Il dormait techniquement autant d'heures qu'avant, parfois même plus avec ses siestes. Et malgré tout, il se sentait lourd, ralenti, comme décalé de lui-même.
Une deuxième semaine de fatigue, des tisanes et un avis du pharmacien
Au bout de dix jours, la fatigue a commencé à se voir. Au volant du tram, Thomas sentait ses paupières lourdes vers la fin de matinée, ce qui ne lui arrivait jamais. Il a doublé les vérifications, ouvert un peu la fenêtre de la cabine, bu de l'eau fraîche. Un collègue, Karim, lui a fait remarquer qu'il avait une mine de papier mâché. Thomas a haussé les épaules, mais la remarque l'a piqué. Il a compris que quelque chose clochait vraiment, et que cela dépassait une simple mauvaise passe.
Il a essayé ce qu'on essaie dans ces cas-là. Des tisanes de tilleul le soir, un bain chaud, le téléphone rangé dans la cuisine. Il est passé à la pharmacie de la rue d'Austerlitz, où une pharmacienne lui a parlé de ses propres nuits difficiles. Elle lui a conseillé d'en parler à son médecin si cela durait. Thomas est reparti avec un spray à la lavande et le sentiment de tourner en rond. Je dors plus qu'avant et je n'ai jamais été aussi fatigué, a-t-il confié à Claire ce soir-là.
Claire l'a écouté en silence, puis elle a souri d'un air entendu. Elle connaissait ce genre de dérèglement par cœur, à force d'enchaîner les gardes de nuit et de jour. Tu fais exactement ce que je faisais au début, lui a-t-elle dit doucement. Il n'a pas compris tout de suite ce qu'elle voulait dire. Elle lui a demandé à quelle heure il voyait la lumière du jour le matin. Thomas a réfléchi un long moment, et il a été incapable de répondre avec certitude.
« Tu fais exactement ce que je faisais au début de mes gardes, tu attends que ça se règle tout seul. »
Ce n'était pas une heure de sommeil, c'était une heure de lumière
La réponse était pourtant simple, et un peu vexante. Depuis le changement d'heure, Thomas partait de chez lui dans le noir et arrivait au dépôt sous les néons. Il passait sa matinée dans une cabine éclairée artificiellement, puis rentrait l'après-midi. Le soir tombait à dix-sept heures trente, et il vivait alors sous ses lampes de salon. Claire lui a expliqué ce qu'elle avait appris dans son service : notre horloge interne ne lit pas l'heure du réveil. Elle se règle d'abord sur la lumière du matin, qu'elle reçoit par les yeux.
Pour elle, tout devenait clair. Le corps de Thomas vivait encore à l'ancienne heure, celle d'avant le 25 octobre. Pour lui, 4 h 52 correspondait à 5 h 52, presque son heure de lever habituelle. Et vingt et une heures ressemblait déjà à vingt-deux heures, d'où ses bâillements devant la télévision. Le réveil, les horaires, la nouvelle heure affichée sur le téléphone ne changeaient rien à cette mécanique intérieure. Ton corps n'a pas reçu le message, il attend qu'on le lui dise avec la lumière, a résumé Claire.
Thomas est resté un moment silencieux, assis au bord du canapé. Il avait cru gagner une heure, alors qu'il avait surtout perdu ses repères lumineux. Sans lumière franche au réveil, son horloge interne n'avait aucune raison de se décaler. Elle continuait de tourner sur l'ancien rythme, obstinément, et le réveillait au moment qu'elle jugeait bon. Ce n'était ni le stress, ni le matelas, ni le café de l'après-midi. C'était simplement une affaire de soleil et de patience, a-t-il pensé en éteignant enfin la lampe.
Trois semaines plus tard, les volets ouverts dès le réveil
Dès le lendemain, Thomas a changé quelques gestes, sans rien bouleverser. Il a ouvert grand les volets en se levant, même quand il faisait encore sombre. Les jours de repos, il est sorti marcher le long de l'Ill dans la première heure de clarté. Au dépôt, il prenait son café dehors, sur le quai, plutôt que dans la salle sans fenêtre. Le soir, il a baissé l'intensité des lampes et repoussé son coucher d'un quart d'heure à la fois, sur plusieurs jours.
Les effets ne sont pas venus d'un coup, et c'est peut-être ce qui l'a le plus surpris. Pendant quelques jours, il s'est encore réveillé trop tôt, puis un peu moins tôt. Au bout d'une semaine, le réveil à 4 h 52 avait disparu. Il retrouvait ses soirées, ses lectures, et cette sensation de tête claire au volant. J'ai l'impression d'avoir remis ma montre intérieure à l'heure, a-t-il raconté à Karim, qui s'est moqué gentiment de lui.
Thomas ne se prend pas pour un spécialiste, et il le répète volontiers. Il parle de ce qui a fonctionné pour lui, dans sa vie de conducteur matinal. Si les troubles durent ou s'aggravent, Claire lui a toujours rappelé qu'il faut consulter un médecin. Mais il regarde désormais autrement ses matins d'hiver strasbourgeois. Il sait qu'une heure affichée ne vaut rien sans la lumière qui l'accompagne. Et chaque fois qu'il ouvre ses volets dans la pénombre, il repense à ce dimanche où il croyait avoir gagné quelque chose.
« Ton corps n'a pas reçu le message, il attend qu'on le lui dise avec la lumière. »
- Ouvrir les volets dès le lever, même s'il fait encore sombre dehors.
- Passer quinze à trente minutes à la lumière du jour le matin, dehors si possible.
- Décaler l'heure du coucher par petits pas d'un quart d'heure plutôt que d'un coup.
- Baisser l'intensité des lampes et des écrans en fin de soirée.
- Éviter les longues siestes de fin d'après-midi pendant la période d'ajustement.
- Consulter un médecin si les troubles du sommeil persistent plusieurs semaines.
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