Ne manquez aucune actuSuivez-nous sur Google News
Sept heures dix, un mardi de novembre, quai des Pêcheurs. Julien referme le hublot d'un coup de genou, tourne le bouton sur coton quarante degrés et attrape sa veste. Derrière lui, le tambour se met à ronronner, l'eau siffle dans le tuyau d'arrivée. Dans l'escalier, il croise l'odeur du café de la voisine du dessous, et il ne pense à rien.
Un appartement de la Krutenau, une machine qui tourne chaque matin
Julien a trente-huit ans et il travaille comme technicien chez un fabricant d'ascenseurs, à l'autre bout de l'agglomération. Depuis six ans, il loue un trois-pièces au troisième étage d'un immeuble ancien de la Krutenau, à Strasbourg, avec des parquets qui grincent et des fenêtres qui donnent sur l'Ill. Il connaît ses voisins de vue, échange des colis avec eux, salue la vieille dame du deuxième quand elle rentre du marché. C'est un immeuble tranquille, de ceux où l'on sait qui fait du bruit le dimanche et qui arrose ses géraniums trop tôt.
La vieille dame du deuxième s'appelle Odile, elle a soixante et onze ans et elle a enseigné le piano pendant trente ans. Elle vit juste sous la cuisine de Julien, dans un appartement rempli de partitions et de plantes vertes. Son plafond, elle l'a fait repeindre il y a deux ans, un blanc cassé qu'elle avait choisi avec soin après des semaines d'hésitation. Elle en parle encore parfois, quand elle croise Julien dans l'escalier, avec une petite fierté de propriétaire qui ne se cache pas.
Chez Julien, la routine est réglée comme une horloge. La machine tourne le matin, pendant qu'il se prépare, et il étend le linge le soir en rentrant. Il fait confiance à cet appareil acheté d'occasion à un collègue, une machine solide qui n'a jamais posé le moindre problème. Il paie son loyer, il a une assurance habitation souscrite en ligne en dix minutes, et il n'a jamais eu à s'en servir. Soyons honnêtes, comme beaucoup, il ne sait même plus exactement ce que couvre son contrat.
Une économie de temps qui semblait parfaitement raisonnable
Au printemps, Julien a pris une décision qui lui paraissait pleine de bon sens. Pour gagner du temps, il lance désormais sa machine en partant travailler, plutôt que le soir où il préfère cuisiner tranquillement. L'électricité coûte un peu moins cher en heures creuses, lui a expliqué son frère, et le linge a toute la journée pour attendre. Le programme dure deux heures, l'appartement est vide pendant ce temps, et personne n'entend l'essorage qui faisait vibrer la vaisselle dans les placards. Sur le papier, tout le monde y gagne quelque chose.
Il a aussi remplacé lui-même le tuyau d'arrivée d'eau, un dimanche de mars, parce que l'ancien était fendillé près du raccord. Il a trouvé un modèle au magasin de bricolage de la route de Colmar, l'a vissé à la main, puis serré avec une pince multiprise. Il a ouvert le robinet, regardé pendant cinq bonnes minutes, passé le doigt autour du joint. Rien ne coulait, rien ne perlait. Il a rangé la pince dans le tiroir, satisfait d'avoir évité l'appel à un plombier et la facture qui va avec.
Le robinet d'arrivée, en revanche, il le laisse ouvert en permanence. Le fermer après chaque lavage lui semblait inutile, une de ces précautions de grands-parents qu'on répète sans savoir pourquoi. On connaît tous ça : des gestes qu'on nous a appris et qu'on abandonne un jour, parce que rien de grave n'est jamais arrivé. Pendant sept mois, Julien a eu raison. La machine tournait seule, le tuyau tenait bon, et le plafond blanc cassé d'Odile restait exactement tel qu'elle l'avait voulu.
« Je croyais que c'était à moi de tout gérer, de payer le peintre, de prévenir tout le monde. »
Une auréole jaune que personne ne relie à la cuisine du dessus
Début octobre, Julien remarque que le bas du meuble voisin de la machine a légèrement gonflé. Le panneau aggloméré s'effrite un peu sous l'ongle, comme un biscuit laissé à l'air. Il pense à une éclaboussure de l'évier, à une serpillière oubliée, à l'humidité de l'automne qui monte de la rivière. Il passe un coup d'éponge, pose une feuille de papier absorbant dessous et n'y pense plus. Le sol, lui, est sec chaque soir quand il rentre, et c'est cela qui le rassure le plus.
Au même moment, au deuxième étage, Odile découvre une auréole jaunâtre au-dessus de sa fenêtre de cuisine. Elle est petite, de la taille d'une soucoupe, avec un contour plus foncé. Elle se dit d'abord que c'est la vapeur de ses casseroles, puis qu'un voisin a peut-être renversé un seau. Elle hausse les épaules et décide d'attendre. Elle me l'a dit plus tard, en riant à moitié : à mon âge, on ne se précipite plus pour une tache, on lui laisse le temps de s'expliquer.
Mais la tache ne s'explique pas, elle grandit. En trois semaines, elle atteint la largeur d'un plateau, et la peinture commence à cloquer près de la corniche. Un matin, Odile entend un petit bruit régulier derrière le placard du haut, comme une goutte qui tombe sur du carton. Elle grimpe sur un tabouret, ouvre la porte et trouve ses boîtes de thé humides. Cette fois, elle ne hausse plus les épaules. Elle descend la rue jusqu'à la cabine du gardien pour demander conseil.
Des coups à la porte, un tuyau qui suinte et des coups de fil
Le soir même, Odile frappe chez Julien, un peu gênée, une lampe de poche à la main. Ils écartent ensemble la machine du mur, et Julien sent le froid de l'eau sous ses chaussettes. Derrière l'appareil, le raccord du tuyau suinte, goutte après goutte, seulement quand la machine remplit son tambour. L'eau glisse le long de la plinthe, passe sous le carrelage et disparaît dans le plancher. Personne ne la voyait, parce qu'elle ne coulait que pendant les deux heures où l'appartement était vide.
Julien ferme le robinet, éponge, s'excuse dix fois. Il se sent coupable, et il a peur de la facture, surtout quand il voit le plafond d'Odile le lendemain. Je me voyais déjà payer un peintre de ma poche, raconte-t-il, et peut-être même le parquet d'en dessous. Il appelle son propriétaire, qui lui répond de voir avec son assurance. Il appelle son assurance, tombe sur une plateforme, attend vingt minutes de musique d'ascenseur, puis raccroche parce qu'il doit repartir sur un chantier.
Il réessaie le soir, et la conseillère lui pose une seule question précise : avez-vous rempli un constat amiable de dégât des eaux avec votre voisine ? Julien ne savait même pas qu'un tel document existait pour autre chose que les voitures. Il pensait devoir envoyer des photos, une lettre d'excuses, peut-être un devis de peinture. Il pensait surtout que c'était à lui, responsable de la fuite, de tout organiser et de prévenir les autres. Il raccroche sans être vraiment rassuré, un formulaire à télécharger en tête.
« À mon âge, on ne se précipite plus pour une tache, on lui laisse le temps de s'expliquer. »
Le téléphone sonne, et ce n'est pas son assureur au bout du fil
Le constat, ils le remplissent un samedi matin, sur la table de la cuisine d'Odile, entre deux tasses de thé sauvées du placard. Chacun indique son assureur, son numéro de contrat, l'origine de la fuite, la date de découverte. Julien coche la case qui le désigne comme l'occupant de l'appartement d'où vient l'eau. Ils signent tous les deux, chacun garde un exemplaire et l'envoie à sa compagnie. Odile, méthodique, rappelle qu'il faut le faire vite, dans les cinq jours ouvrés, comme le lui a dit sa fille.
Dix jours plus tard, le téléphone de Julien sonne pendant sa pause déjeuner. Une voix se présente, au nom d'une compagnie qu'il ne connaît pas. C'est l'assureur d'Odile. Julien croit d'abord à une réclamation, à une demande de remboursement, presque à une menace. La conseillère lui explique au contraire qu'elle a besoin de confirmer un détail du constat et de savoir si la fuite est bien réparée. Le dossier, précise-t-elle, c'est sa compagnie à elle qui le gère, et elle s'occupera d'indemniser sa cliente.
Julien reste un moment silencieux, le sandwich à la main. Il ne comprend pas pourquoi ce n'est pas son propre assureur qui prend les choses en main. La conseillère lui parle alors d'une convention signée entre les compagnies, la convention IRSI, en vigueur depuis 2018. Pour un dégât des eaux dont les dommages restent sous cinq mille euros hors taxes dans un logement, c'est l'assureur de l'occupant du local sinistré qui pilote le dossier. Autrement dit, ici, l'assureur d'Odile, et non celui de Julien.
Ce que la fuite a vraiment coûté, et ce qu'il surveille désormais
Un expert passe chez Odile début décembre, mesure la tache, photographie le placard et la corniche. Le devis du peintre arrive à un peu plus de neuf cents euros. L'assureur d'Odile l'indemnise directement, sans qu'elle ait à courir après personne. Julien, lui, n'avance pas un centime pour le plafond de sa voisine. Son propre assureur, lui explique-t-on, n'interviendra pas sur ce dossier : sous un certain montant, les compagnies ne se réclament rien entre elles, et au-delà, elles se règlent leurs comptes sans passer par l'assuré.
Ce que Julien paie, c'est surtout un nouveau meuble bas et un raccord neuf, posé cette fois par un plombier. Il a aussi perdu quelques soirées à se ronger les sangs, persuadé qu'il allait tout devoir rembourser. Moi, j'aurais juste voulu qu'on me dise dès le début que mon rôle, c'était de signer ce papier, dit-il. Odile, elle, a retrouvé son blanc cassé, et elle lui a offert une boîte de thé neuve, avec un petit mot glissé sous le couvercle.
Depuis, Julien ne lance plus jamais sa machine en partant. Il ferme le robinet d'arrivée après chaque lavage, et il a collé un rappel au-dessus de l'évier. Il a relu son contrat d'assurance en entier, pour la première fois, un dimanche après-midi. Il en a tiré quelques réflexes qu'il répète désormais à tous ceux qui déménagent autour de lui. Dans l'immeuble de la Krutenau, plusieurs voisins ont déjà vérifié leurs raccords, et le gardien garde quelques constats vierges dans son tiroir, juste au cas où.
« Quand l'assureur de ma voisine m'a appelé, j'ai cru qu'on allait me réclamer de l'argent. »
- Fermer le robinet d'arrivée de la machine à laver après chaque lavage.
- Éviter de faire tourner un appareil à eau quand le logement est vide.
- Vérifier régulièrement le raccord et le tuyau derrière la machine.
- Remplir et signer un constat amiable dégât des eaux avec le voisin touché.
- Envoyer le constat à son assureur dans les cinq jours ouvrés.
- Savoir que sous 5 000 euros HT, l'assureur du logement sinistré gère le dossier.
Suivi de l'histoire
- 5 Nov 2026Un bol à 5 euros fabriqué par une potière de Bormes : la Fête de la Soupe fait son retour à l’Ayguade, à Hyères
- 5 Nov 2026Dans « Les Disparus des Argonnes » sur France 2, la reconstitution des années 1980 accompagne en 4 épisodes le combat d’une mère
- 5 Nov 2026Insert, poêle ou foyer fermé : les trois équipements qui permettent encore de se chauffer au bois dans 657 communes françaises
- 5 Nov 2026Elle baisse son chauffage à 16 °C chaque nuit près de Colmar : en février, sa facture dépasse celle de l’hiver précédent de 140 euros
- 5 Nov 2026Elle garde intacte la maison de sa mère en Bretagne sans y dormir : un avis de taxe d’habitation arrive en octobre
- 5 Nov 2026Il lance une machine avant de partir au travail à Strasbourg : trois semaines plus tard, c’est l’assureur de sa voisine qui l’appelle, vous lisez







