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Sur le quai de la gare de Lons-le-Saunier, à sept heures du matin, Gérard tapait des pieds pour se réchauffer. Sa valise à roulettes grinçait sur le bitume givré. Dans la poche de son manteau, il serrait les clés de sa maison, celle de Saint-Laurent, qu'il venait de fermer à double tour. Le thermostat était réglé sur douze degrés. Il partait pour Marseille, chez sa fille, jusqu'au printemps.
Une maison de pierre, quarante hivers et des habitudes bien rodées
Gérard a soixante et onze ans et il habite la même maison depuis plus de quarante ans. C'est une bâtisse de pierre au bord du village, avec un toit pentu et un poêle à bois dans le salon. Ancien menuisier, il connaît chaque planche, chaque porte qui frotte, chaque radiateur qui cogne au démarrage. Sa femme est partie il y a six ans, et depuis, les hivers lui paraissent plus longs. La neige tombe tôt, les routes deviennent glissantes, et les journées s'étirent dans le silence.
Sa fille Claire vit à Marseille avec son mari et leurs deux garçons. Depuis trois ans, elle lui répète la même phrase au téléphone dès que novembre arrive. Elle lui dit de descendre, de profiter du soleil, de ne pas rester seul là-haut. La première année, il a refusé par fierté. La deuxième, il est resté un mois. Cette fois, il a accepté de passer tout l'hiver dans le Sud, de décembre jusqu'à la fin mars, dans la petite chambre au fond de l'appartement.
Avant de partir, il a fait le tour de la maison comme on fait le tour d'un vieux camarade. Il a fermé les volets, débranché la télévision, vidé le réfrigérateur et laissé la clé de secours chez Monique, sa voisine. Il a vérifié la chaudière au fioul, révisée en octobre par le chauffagiste du canton. Tout lui semblait en ordre, rangé, prévu. Il est monté dans le train avec ce sentiment tranquille d'avoir pensé à tout, comme il l'avait toujours fait.
Douze degrés sur le thermostat, une décision prise par prudence
Le choix des douze degrés, Gérard l'avait mûri pendant plusieurs jours. Couper complètement le chauffage lui paraissait dangereux, avec les nuits à moins quinze qu'on connaît dans le Haut-Jura. Le laisser à dix-neuf aurait coûté une fortune en fioul pour une maison vide. Douze degrés, c'était le compromis raisonnable, celui que lui avait conseillé un ancien collègue. Assez pour que rien ne gèle, pensait-il, et assez bas pour que la cuve tienne jusqu'au printemps sans mauvaise surprise.
Il n'a pas coupé l'eau. L'idée lui a traversé l'esprit, mais il l'a écartée presque aussitôt. Le robinet d'arrêt se trouve dans la cave, derrière l'établi, et il n'avait pas été manipulé depuis des années. Gérard craignait qu'il casse ou qu'il fuie au moment de le rouvrir. Et puis, avec la chaudière en route, les tuyaux restaient tièdes. Il s'est dit que vidanger toute l'installation, c'était une affaire de plombier, pas une précaution pour un simple séjour chez sa fille.
Soyons honnêtes, beaucoup de gens raisonnent exactement comme lui. On chauffe un peu, on ferme bien, on confie la clé à quelqu'un, et on part l'esprit léger. Gérard a même pensé à laisser la porte de la salle de bains entrouverte pour que l'air circule. Dans sa tête, la maison était protégée, surveillée, chauffée. Il ne s'est jamais posé la question de son contrat d'assurance habitation, signé il y a bien longtemps et rangé dans une chemise cartonnée du buffet.
« Gérard, ça ruisselle de partout chez toi, le plafond goutte et le carrelage est sous l'eau. »
Un coup de fil de Monique et une flaque sous la porte
À Marseille, les premières semaines passent vite. Gérard accompagne ses petits-fils à l'école, marche sur la Corniche, découvre le marché du cours Julien. Il appelle Monique tous les dimanches pour prendre des nouvelles du village. Fin janvier, elle lui raconte une vague de froid très dure, avec des nuits à moins dix-huit. Elle lui dit que les volets sont fermés, que la neige s'accumule devant son portail. Gérard l'écoute distraitement, rassuré par ses douze degrés et la chaudière révisée.
Le grain de sable arrive par un détail qu'il ne remarque même pas. Mi-février, il reçoit sur son téléphone un courriel de son fournisseur d'énergie. Sa consommation d'électricité a nettement baissé ces derniers jours, sans explication. Il hausse les épaules, pense à un compteur mal relevé, et supprime le message. Il ne sait pas encore qu'une coupure de courant pendant la tempête a arrêté le brûleur de la chaudière, qui ne s'est jamais remis en route tout seul.
Le vingt février, à dix heures du matin, son téléphone sonne pendant qu'il épluche des légumes avec Claire. C'est Monique, et sa voix tremble un peu. En passant devant la maison, elle a vu de l'eau qui coulait sous la porte de la cuisine et qui gelait sur les marches. Elle a ouvert avec la clé de secours. Gérard, ça ruisselle de partout chez toi, le plafond goutte et le carrelage est sous l'eau, lui dit-elle, presque en chuchotant.
Huit cents kilomètres de distance et des appels qui sonnent dans le vide
Gérard reste debout au milieu de la cuisine de sa fille, le couteau encore à la main. Il demande à Monique de descendre à la cave et de fermer le robinet d'arrêt derrière l'établi. Elle s'y reprend à trois fois, le volant est grippé, elle finit par y arriver avec une pince. Pendant ce temps, Claire cherche sur internet un plombier dans le secteur de Saint-Laurent. Les deux premiers ne répondent pas, le troisième annonce une semaine d'attente à cause du gel.
Le soir même, Gérard appelle son assureur. Il tombe sur une plateforme, attend vingt minutes avec une musique en boucle, puis explique la situation à une conseillère polie. Elle enregistre la déclaration de sinistre, lui donne un numéro de dossier et lui conseille de prendre des photos. Monique les envoie dans la nuit : le tuyau éclaté sous l'évier, le plafond gondolé, les meubles de cuisine gonflés d'eau, le parquet du couloir déjà soulevé.
Le lendemain, Gérard prend le premier train pour Lyon, puis la correspondance vers le Jura. Il arrive de nuit, dans une maison glacée qui sent l'humidité et le plâtre mouillé. Le thermostat affiche quatre degrés. Il tourne dans les pièces avec une lampe frontale, incapable de se coucher. J'ai bâti la moitié de ces meubles de mes mains, et ils partent à la benne, dit-il à Claire au téléphone. Il dort finalement dans le salon, enroulé dans deux couvertures, près du poêle rallumé.
« J'ai bâti la moitié de ces meubles de mes mains, et ils partent à la benne. »
L'expert de l'assurance ouvre le contrat à la page des exclusions
L'expert mandaté par l'assurance passe dix jours plus tard. C'est un homme d'une cinquantaine d'années, méthodique, qui photographie chaque pièce et prend des mesures d'humidité dans les murs. Il pose beaucoup de questions. Depuis quand la maison était-elle inoccupée, quelle température était réglée, l'eau avait-elle été coupée. Gérard répond franchement, persuadé que sa bonne foi suffit. Il parle des douze degrés, de la chaudière révisée, de la coupure de courant pendant la tempête.
Quelques semaines plus tard, la lettre arrive. L'assureur cite une clause des conditions générales que Gérard n'avait jamais lue. En cas d'absence prolongée pendant la période de gel, l'assuré doit couper l'eau et vidanger les canalisations et les installations de chauffage non protégées. Faute de quoi, les dommages causés par le gel peuvent ne pas être pris en charge, ou l'indemnité peut être réduite. Dans son cas, l'assureur propose une indemnisation fortement diminuée, en invoquant le non-respect de cette obligation.
Ce n'était donc ni le froid exceptionnel ni la chaudière en panne qui posaient vraiment problème. C'était ce robinet de la cave, resté ouvert pendant trois mois. Gérard relit la lettre plusieurs fois, assis à la table de la cuisine dévastée. Je croyais que chauffer, c'était protéger, et en fait je n'ai rien fait de ce qu'ils demandaient, confie-t-il à Monique. Il a tenté de discuter, de faire valoir la coupure électrique, mais la clause était là, noir sur blanc.
Ce que Gérard vérifie désormais avant de fermer la porte
Les travaux ont duré jusqu'en juin. Il a fallu remplacer le plafond de la cuisine, refaire le parquet du couloir, changer les meubles bas et une partie de la tuyauterie. Gérard évalue le reste à sa charge à plusieurs milliers d'euros, une somme qui a sérieusement entamé ses économies. Avec l'aide de Claire, il a contacté un conciliateur, sans grand résultat pour l'instant. Il a surtout appris à lire son contrat, ligne par ligne, avec une loupe et un crayon à papier.
On connaît tous ces contrats qu'on signe sans les lire, épais, rédigés en petits caractères. Beaucoup prévoient pourtant des obligations précises en cas d'absence ou de gel, et elles varient d'un assureur à l'autre. Certains fixent une durée d'inoccupation au-delà de laquelle les règles changent. D'autres acceptent un chauffage maintenu à une température minimale comme alternative à la vidange. Le seul moyen de savoir, c'est d'ouvrir ses conditions générales, ou d'appeler son assureur avant de partir.
Cet hiver, Gérard redescendra à Marseille, mais pas de la même manière. Il a fait changer le robinet d'arrêt de la cave par un plombier, qui lui a montré comment vidanger les canalisations. Il a demandé par écrit à son assureur ce qu'il attendait de lui pendant son absence. Monique passera une fois par semaine, avec une liste. Maintenant, je pars avec le contrat dans la valise et le robinet bien fermé, dit-il, presque en souriant, devant sa cuisine neuve.
« Je croyais que chauffer, c'était protéger, et en fait je n'ai rien fait de ce qu'ils demandaient. »
- Relire les conditions générales de son contrat habitation, rubrique dégâts des eaux et gel, avant toute absence.
- Vérifier la durée d'inoccupation au-delà de laquelle des obligations particulières s'appliquent.
- Repérer et tester le robinet d'arrêt général, et le faire remplacer s'il est grippé.
- Couper l'eau et vidanger les canalisations exposées au gel si le contrat l'exige.
- Demander par écrit à son assureur si un chauffage maintenu suffit ou si la vidange reste obligatoire.
- Confier une clé à un voisin et lui demander des passages réguliers pendant les périodes de grand froid.
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