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Un samedi d'avril, vers huit heures, la tondeuse de Gérard toussait de l'autre côté du grillage. Thierry, mug de café à la main, regardait la rangée de bambous qu'il avait plantée deux ans plus tôt, haute désormais de trois mètres. Le feuillage bruissait doucement dans le vent venu de la Garonne. Puis la tondeuse s'est arrêtée net, et Gérard a appelé son nom.
Un pavillon tranquille à Léognan et un voisin un peu trop présent
Thierry a 58 ans et travaille comme technicien de maintenance dans une entreprise de la zone de Mérignac. Avec Sandrine, sa femme, il a acheté ce pavillon de Léognan en 2009, au bout d'une impasse bordée de chênes. Le jardin fait un peu plus de six cents mètres carrés, avec une terrasse en bois qu'il a posée lui-même. Le soir, ils y dînent dès que la météo le permet, souvent jusqu'à la fin septembre. C'était leur coin à eux, celui où l'on oublie la rocade et les bouchons.
De l'autre côté du grillage vit Gérard, retraité de la SNCF, veuf depuis quelques années et grand amateur de pelouse impeccable. Il tond deux fois par semaine, ramasse les feuilles à la main et arrose au petit matin. Les deux hommes s'entendent bien, sans plus, à coups de bonjour et de remarques sur le temps. Mais le terrain de Gérard est légèrement surélevé, et sa terrasse donne directement sur celle de Thierry. Chaque repas se faisait donc sous un regard, même bienveillant, même distrait.
Sandrine le disait sans méchanceté, en riant à moitié, entre deux assiettes. Elle avait l'impression de manger en vitrine, surtout l'été quand Gérard lisait son journal dehors. Le grillage vert d'un mètre vingt ne cachait rien, et les deux arbustes plantés à l'arrivée n'avaient jamais vraiment pris. Thierry, lui, ne voulait pas de mur, trop cher et trop triste à son goût. Il cherchait quelque chose de vivant, de rapide, qui ferait écran sans brouiller les relations avec le voisin. On connaît tous ce genre de petit inconfort qu'on finit par vouloir régler une bonne fois.
La solution miracle trouvée un dimanche dans une jardinerie
C'est au printemps 2021, dans une grande jardinerie de Gradignan, que Thierry a trouvé ce qu'il cherchait. Une allée entière de bambous en pots, verts, élancés, avec des étiquettes promettant une haie dense en deux saisons. Le vendeur lui a parlé de croissance rapide, de feuillage persistant, de résistance au gel bordelais. Thierry a pris huit pieds d'une variété traçante, moins chère que les bambous dits cespiteux qui poussent en touffe. Il a payé un peu moins de quatre cents euros, et il était content de son affaire.
Il a planté la rangée le week-end suivant, à une cinquantaine de centimètres du grillage, sur toute la longueur de la terrasse. Il a creusé, amendé la terre, arrosé copieusement pendant tout l'été, comme indiqué sur la fiche. Gérard est passé voir, a hoché la tête, a dit que ce serait joli. Personne n'a évoqué les racines, ni le vendeur ni le voisin, ni Thierry lui-même. Il avait lu vaguement qu'il fallait une protection, mais il pensait que c'était une précaution pour les grands parcs.
Le résultat a dépassé ses espérances, il faut le reconnaître. Dès le deuxième été, les cannes atteignaient deux mètres cinquante et formaient un rideau presque opaque. Sandrine a pu dîner sans se sentir observée, et le bruissement des feuilles couvrait même un peu la rocade. Thierry en parlait aux collègues, montrait des photos sur son téléphone. Il conseillait la même chose à tous ceux qui se plaignaient d'un vis-à-vis. Pour lui, c'était sans doute la meilleure dépense qu'il ait faite pour la maison depuis la terrasse.
« Je voulais juste dîner tranquille avec ma femme, pas déclencher une guerre souterraine avec Gérard. »
Une petite pointe verte dans le gazon que personne ne remarque
Le premier signe est apparu à l'automne 2022, et Thierry ne l'a même pas vu. C'est Gérard qui a mentionné, un matin, une drôle de pousse près de son massif de rosiers. Une tige pointue, raide, d'un vert très vif, sortie de nulle part à un mètre du grillage. Il l'a arrachée, a pensé à une graine apportée par les oiseaux, puis il a oublié. Thierry a répondu que ça ressemblait à du bambou, en souriant, sans y prêter davantage attention.
Dans les semaines suivantes, deux ou trois autres pointes sont sorties, toujours côté Gérard. Le retraité les coupait à la tondeuse, comme de mauvaises herbes un peu coriaces. Il trouvait juste que sa lame s'émoussait plus vite que d'habitude. Côté Thierry, rien de particulier, sinon quelques nouvelles cannes au pied de la haie, ce qui semblait normal. Personne n'a fait le lien entre ces jeunes pousses et ce qui se passait sous la terre. Il faut dire qu'en surface, tout paraissait encore très anodin.
L'hiver a passé, doux et humide comme souvent en Gironde. Au printemps 2023, Gérard a remarqué que sa pelouse se soulevait par endroits, formant de légères bosses. Il a d'abord accusé les taupes, puis la sécheresse de l'été précédent qui aurait fissuré le sol. Il a posé des pièges, sans rien attraper du tout. Une phrase lui est revenue en tête, qu'il a répétée à sa fille au téléphone : je ne sais pas ce qui pousse là-dessous, mais ce n'est pas une taupe.
Des bosses, des pièges vides et un samedi matin qui dérape
C'est ce fameux samedi d'avril que tout a basculé, quand la tondeuse s'est bloquée net. Gérard a retourné la machine et découvert une canne de bambou épaisse comme un pouce, plantée au milieu de sa pelouse. Elle avait poussé en quelques jours, à près de quatre mètres du grillage. Il a appelé Thierry, qui est passé par le portillon, son mug encore à la main. Les deux hommes sont restés un moment silencieux devant cette tige qui n'avait rien à faire là.
Thierry a d'abord proposé de couper les pousses lui-même, chaque semaine, pour rendre service. Il a passé un après-midi entier côté voisin, sécateur et bêche en main. Mais en creusant, il a trouvé des racines blanches, dures, segmentées, qui couraient horizontalement sous le gazon. Elles partaient dans tous les sens, certaines jusqu'à la bordure de la terrasse de Gérard. Il a appelé la jardinerie, où un vendeur lui a parlé de rhizomes et lui a conseillé un désherbant, sans grande conviction.
Le désherbant n'a rien donné, sinon une plaque jaunie dans la pelouse. Gérard a commencé à s'agacer, poliment d'abord, puis franchement quand une pousse est apparue entre deux lames de sa terrasse. Sa fille, qui travaille dans une agence immobilière, lui a dit que ça pouvait faire baisser la valeur d'une maison. Thierry, de son côté, se sentait coupable et dépassé. Il a fini par contacter un paysagiste de Pessac, spécialisé dans les bambous, qui a accepté de venir sur place la semaine suivante.
« Je ne sais pas ce qui pousse là-dessous, mais ce n'est pas une taupe, j'en mettrais ma main à couper. »
Ce qu'un paysagiste a découvert à soixante centimètres de profondeur
Le paysagiste s'appelle Yannick, la quarantaine, les mains abîmées par des années de chantier. Il a fait creuser une tranchée le long du grillage, d'abord côté Thierry, puis côté Gérard. À soixante centimètres, il a montré un véritable réseau de rhizomes, entremêlés comme un filet. Selon lui, la variété choisie était l'une des plus traçantes du marché, capable d'avancer de plusieurs mètres par an. Il a dit simplement : votre haie n'est pas chez vous, elle est déjà à moitié chez le voisin.
Ce n'était donc ni des taupes, ni la sécheresse, ni une mauvaise herbe tenace. C'était la haie elle-même, qui s'étendait sous terre depuis le premier été. Yannick a expliqué à Thierry que la seule protection efficace, à son avis, était une barrière anti-rhizomes enterrée à soixante-dix centimètres. Une sorte de film épais et rigide, posé verticalement autour des pieds, qui dépasse un peu du sol. Sans elle, a-t-il insisté, les traçants passent sous n'importe quelle bordure et finissent toujours par sortir ailleurs.
Restait la question qui fâchait, celle des responsabilités. Gérard s'était renseigné entre-temps auprès d'une association de consommateurs de Bordeaux. On lui avait signalé l'article 673 du Code civil, qui permet au voisin de couper lui-même les racines qui avancent sur son terrain. Thierry n'avait pas son mot à dire là-dessus. On lui avait aussi indiqué que le propriétaire des bambous restait responsable des dégâts causés chez autrui. Soyons honnêtes, Thierry n'avait jamais imaginé qu'une haie achetée en jardinerie puisse l'exposer à ce genre d'histoire.
Une facture, une tranchée et une haie qui recule
Les deux voisins ont choisi d'éviter les avocats et de s'arranger autour d'une table. Thierry a pris en charge l'arrachage des rhizomes chez Gérard, le rebouchage et le regazonnement de la pelouse. Il a aussi payé la réparation de deux lames de terrasse soulevées. Avec la pose de la barrière, la facture a dépassé trois mille deux cents euros. Gérard, lui, a gardé le droit de couper toute pousse qui sortirait encore, ce que la loi lui permettait de toute façon.
Yannick a conseillé de reculer la haie d'un mètre, de conserver seulement cinq pieds et de les entourer complètement. La barrière enterrée à soixante-dix centimètres dépasse désormais de cinq centimètres hors du sol, pour éviter que les rhizomes passent par-dessus. Chaque automne, Thierry fait le tour de la bordure pour sectionner ce qui tente de s'échapper. Sandrine dit qu'elle préfère encore un peu de vis-à-vis à une nouvelle dispute. Le rideau vert est moins dense, mais il cache toujours la terrasse.
Gérard a retrouvé une pelouse à peu près lisse, même s'il guette encore chaque pointe verte suspecte. Les deux hommes se parlent toujours, peut-être même un peu plus qu'avant, autour de ce chantier partagé. Thierry, lui, ne recommande plus les bambous à ses collègues sans ajouter une longue mise en garde. Il vérifie désormais l'étiquette de chaque plante avant de l'acheter. Pour ceux qui ont déjà une haie de ce type, quelques gestes simples peuvent éviter la même mésaventure, et ils tiennent en quelques lignes.
« Votre haie n'est pas chez vous, elle est déjà à moitié chez le voisin, croyez-moi. »
- Vérifier sur l'étiquette si le bambou est traçant ou cespiteux avant tout achat.
- Poser une barrière anti-rhizomes enterrée à 70 cm, dépassant de quelques centimètres du sol.
- Planter à distance de la limite et contrôler la bordure chaque automne.
- Savoir que le voisin peut couper lui-même les racines qui passent chez lui (article 673 du Code civil).
- Garder en tête que le propriétaire des bambous reste responsable des dégâts chez le voisin.
- Privilégier un accord amiable écrit si des réparations sont nécessaires.
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