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Il était sept heures moins dix, un mardi de la mi-octobre, et l'eau de la douche refusait de s'écouler. Claire s'est penchée, a soulevé la grille chromée de la bonde avec l'ongle. Dessous, une boule sombre, mouillée, enroulée sur elle-même. Elle l'a tirée entre deux doigts, l'a regardée longtemps, puis a coupé l'eau sans finir de se rincer.
Une salle de bains tranquille, une chevelure dont elle ne parlait jamais
Claire a quarante et un ans et travaille comme comptable dans une coopérative agricole, à vingt minutes de chez elle. Elle vit dans une maison mitoyenne avec Julien, son compagnon, et leur fille de onze ans. Ses cheveux, châtain foncé, lui tombent sous les épaules depuis toujours. Elle ne leur accorde pas beaucoup d'attention, pour être franche. Un shampoing doux, un après-shampoing quand elle y pense, un coup de séchoir pressé le matin.
Sa coiffeuse s'appelle Nadia, elle tient un petit salon sur la place du marché depuis bientôt quinze ans. Claire y va deux fois par an, au printemps et à l'automne, pour une coupe et parfois un soin. Elles se tutoient, parlent des enfants, des travaux de la rue, des vacances. Nadia connaît sa tête par cœur, la mèche rebelle à gauche, l'épi derrière la couronne. Jamais, en dix ans, elle ne lui a signalé le moindre souci de cheveux.
Cet été encore s'était déroulé sans histoire. Trois semaines en Ardèche, des baignades dans la rivière, beaucoup de soleil, des journées entières dehors. Claire avait les cheveux secs au retour, un peu rêches au bout, rien d'anormal. En septembre, la rentrée a repris son rythme habituel, avec les cartables, les réunions et les factures. Rien ne laissait présager que sa salle de bains deviendrait, quelques semaines plus tard, le centre de toutes ses inquiétudes.
Le premier réflexe, celui que tout le monde aurait eu
Ce mardi matin, Claire a d'abord pensé à un hasard, un jour de mauvaise brosse peut-être. Mais le lendemain, la bonde était de nouveau bouchée, et le surlendemain aussi. En se coiffant, elle voyait des cheveux rester dans les dents du peigne, par dizaines. Sur l'oreiller, sur le col de son manteau, sur le dossier de sa chaise au bureau. Elle a commencé à les compter, discrètement, puis elle a arrêté parce que ça l'angoissait davantage.
Le vendredi soir, elle a passé une heure sur son téléphone, allongée sur le canapé. Les forums parlaient de carence en fer, de thyroïde, de stress, de calvitie féminine. Chaque page semblait plus alarmante que la précédente. Julien, qui regardait un match, lui a dit d'arrêter de lire n'importe quoi. Elle lui a répondu qu'il avait beau jeu, lui, avec ses cheveux courts. Elle a éteint l'écran, mais l'idée ne la quittait plus.
Le samedi, en faisant les courses, elle est entrée dans la pharmacie de la galerie commerciale. Une préparatrice lui a présenté une boîte d'ampoules antichute, une cure de trois mois. Quarante euros, posés sur le comptoir sans vraiment réfléchir. Claire a payé, avec le sentiment d'agir enfin, de reprendre la main sur quelque chose. Elle a aussi pris un shampoing fortifiant, pour faire bonne mesure. En rentrant, elle a rangé tout ça bien en vue sur le lavabo.
« Ça me fait ça tous les ans, je ne m'en inquiète plus, je ramasse et j'attends que ça passe. »
Un détail qu'elle avait sous les yeux depuis le début
Les ampoules avaient une odeur de plante et d'alcool, et il fallait masser le cuir chevelu chaque soir. Claire s'y tenait avec application, avant de se coucher, assise au bord de la baignoire. Pourtant, au bout d'une semaine, la bonde se bouchait toujours autant. Elle s'est dit qu'il fallait du temps, que la notice parlait de plusieurs semaines. Mais une petite chose la dérangeait, sans qu'elle arrive à mettre le doigt dessus.
C'est sa collègue Sophie, à la machine à café, qui a lâché la remarque. Elle aussi perdait ses cheveux en ce moment, elle en retrouvait partout dans sa voiture. Elle en riait, en haussant les épaules, comme d'une vieille habitude. Ça me fait ça tous les ans, je ne m'en inquiète plus, a-t-elle dit en remuant son sucre. Claire a souri poliment, persuadée que son cas à elle était différent, plus grave, plus soudain.
Le soir même, sa mère au téléphone a dit à peu près la même chose. Elle se souvenait d'avoir vu Claire, adolescente, se plaindre de cheveux dans le lavabo à l'automne. Claire ne s'en souvenait pas du tout. Elle a raccroché agacée, avec l'impression qu'on minimisait ce qu'elle vivait. Pourtant, deux personnes qui ne se connaissaient pas venaient de prononcer le même mot. Tous les ans. Elle l'a noté dans un coin de sa tête, sans y croire.
Quinze jours d'ampoules, de doutes et de rendez-vous ratés
Au bout de deux semaines, Claire a voulu voir son médecin traitant. Le cabinet n'avait pas de créneau avant le mois suivant, sauf urgence, et ce n'en était pas une. Elle a laissé son nom sur une liste d'attente, au cas où un rendez-vous se libérerait. En attendant, elle a changé de brosse, baissé la température de son séchoir, arrêté la queue-de-cheval serrée. Rien ne semblait faire la moindre différence, ce qui l'inquiétait encore plus.
Elle évitait désormais de se regarder de trop près dans le miroir de l'entrée. Elle observait sa raie, cherchait des zones plus claires, imaginait le pire. Sa fille lui a demandé un soir pourquoi elle passait autant de temps dans la salle de bains. Claire a menti, a parlé d'un nouveau soin pour la peau. Soyons honnêtes, on connaît tous cette façon de se taire quand on a peur d'entendre une réponse.
Son rendez-vous d'automne chez Nadia approchait, fixé depuis le printemps comme chaque année. Claire a hésité à l'annuler, de peur que la coiffeuse découvre l'étendue des dégâts. Julien l'a convaincue d'y aller, justement pour avoir un avis de quelqu'un qui voit des cheveux toute la journée. Le jeudi suivant, elle a poussé la porte du salon avec sa boîte d'ampoules dans le sac. Elle comptait la montrer, demander si elle avait bien choisi.
« J'ai posé quarante euros sur le comptoir sans réfléchir, juste pour avoir l'impression de faire quelque chose. »
Nadia regarde le calendrier et compte sur ses doigts
Nadia l'a installée au bac, a commencé à lui laver les cheveux en silence. Claire a fini par tout raconter d'une traite, la bonde, les forums, la pharmacie, les quarante euros. La coiffeuse a hoché la tête, a examiné le cuir chevelu, la raie, les tempes. Puis elle a levé les yeux vers le calendrier des postes accroché près du miroir. Elle a souri, et Claire n'a pas compris tout de suite pourquoi elle souriait.
Tu as fait quoi en juillet, a demandé Nadia. Claire a parlé de l'Ardèche, du soleil, des longues journées. Nadia a compté sur ses doigts, juillet, août, septembre, octobre. Elle lui a expliqué ce qu'elle voit chaque année, à la même période, chez des dizaines de clientes. Pendant l'été, une partie des cheveux passe en phase de repos, puis tombe environ trois mois plus tard. Le pic arrive à l'automne, tout simplement.
Chaque octobre, j'ai le même défilé de clientes inquiètes, et en novembre plus personne n'en parle, a-t-elle dit en rinçant. Elle lui a montré les petits cheveux courts qui repoussaient déjà sur le devant, fins comme du duvet. Claire ne les avait jamais remarqués. Nadia a ajouté qu'elle n'était pas médecin, qu'elle parlait de ce qu'elle observait dans son fauteuil. Mais chez Claire, rien ne ressemblait à ce qu'elle avait appris à repérer comme anormal.
Ce qui reste des quarante euros et d'un mois d'angoisse
Claire est rentrée chez elle plus légère, avec une coupe raccourcie de trois centimètres. Elle a reposé la boîte d'ampoules dans le placard, à moitié entamée. Elle ne savait plus trop si elle la finirait, ni si elle avait servi à quelque chose. Ce qu'elle savait, c'est que ces quarante euros avaient surtout acheté un peu de calme. Elle en rit aujourd'hui, un peu jaune, en racontant l'histoire à ses amies.
Fin novembre, la bonde se bouchait nettement moins souvent, puis presque plus. Le rendez-vous chez le médecin s'est libéré au même moment, et elle l'a gardé par précaution. Son médecin lui a dit que, dans son cas, une chute qui s'arrête en quelques semaines ne l'inquiétait pas. Il lui a conseillé de revenir si cela durait plusieurs mois ou s'accompagnait de plaques. Claire a retenu une chose simple : regarder la durée, pas la quantité d'un seul matin.
Désormais, elle a noté un rappel dans son téléphone, à la mi-octobre, avec un seul mot. Automne. Elle sait que la bonde se remplira peut-être encore, l'an prochain, sans drame. J'ai dépensé quarante euros pour un phénomène qui avait une date de début et une date de fin, résume-t-elle. Sa fille, elle, a fini par apprendre la vérité sur le prétendu soin pour la peau. Elle lui a demandé si elle aussi perdrait ses cheveux en octobre.
« Chaque octobre, j'ai le même défilé de clientes inquiètes, et en novembre plus personne n'en parle. »
- Repérer la période : une chute marquée entre septembre et novembre suit souvent l'été de trois mois environ.
- Observer la durée sur plusieurs semaines plutôt que compter les cheveux d'une seule douche.
- Chercher les petits cheveux courts qui repoussent sur le devant et aux tempes.
- Éviter les achats impulsifs de cures coûteuses avant d'avoir laissé passer quelques semaines.
- Consulter un médecin si la chute se prolonge au-delà de quelques mois ou laisse des zones dégarnies.
- En parler à sa coiffeuse, qui voit chaque année les mêmes cycles chez ses clientes.
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