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Il était sept heures et quart, ce samedi de novembre, et le thermomètre du tableau de bord affichait deux degrés. Bernard venait de passer Murat, la radio en sourdine, une thermos de café calée entre les sièges. Au bord de la départementale, un gyrophare bleu tournait lentement dans le brouillard. Un gendarme leva la main, et Bernard sentit son pied quitter l'accélérateur.
Trente ans de samedis entre Clermont et la maison de Dienne
Bernard a cinquante-huit ans et il a fait ce trajet plus de fois qu'il ne pourrait le compter. Chaque vendredi soir de l'automne, il prépare le sac, le pain, les journaux, et le samedi à l'aube il quitte Clermont-Ferrand. Sa femme, Martine, le rejoint parfois, mais le plus souvent il part seul. La maison de Dienne appartenait à ses parents, une bâtisse de pierre au toit de lauzes, avec un poêle qu'il faut rallumer à chaque visite.
En novembre, il monte surtout pour fermer la maison avant l'hiver. Il purge les tuyaux, rentre le bois, vérifie que les volets tiennent. C'est un rituel qu'il aime, soyons honnêtes, plus qu'il ne l'avoue à ses collègues du cabinet comptable. La route, il la connaît par cœur, chaque virage après Saint-Flour, chaque plaque de verglas qui se forme toujours au même endroit, à l'ombre des sapins, avant le dernier col.
Sa voiture est un break gris de dix ans, entretenu sans excès mais avec régularité. Il fait la vidange au garage du quartier, il change les essuie-glaces quand ils grincent. Il n'a jamais eu d'accident sérieux en montagne. Il dit volontiers qu'il conduit lentement, qu'il préfère arriver tard que pas du tout. Dans le coffre, il garde une couverture, une pelle pliante et une lampe frontale, comme son père le faisait déjà dans les années soixante-dix.
Le jour où il a choisi des pneus quatre saisons
Il y a quatre ans, Bernard en a eu assez de changer ses roues deux fois par an. Le garagiste lui facturait le montage, il fallait stocker les pneus d'été dans le garage de la résidence, et Martine se plaignait de l'odeur de caoutchouc. Un vendeur lui a parlé des pneus toutes saisons. C'était plus simple, moins cher sur la durée, et ils portaient bien, sur le flanc, les lettres M+S, pour boue et neige.
Il se souvient d'avoir passé le doigt sur ces deux lettres en relief, le jour du montage. Pour lui, c'était la garantie qu'il pourrait monter au Cantal tranquillement. Il avait lu quelque part que la loi Montagne obligeait désormais les automobilistes à s'équiper l'hiver dans certaines communes. Il s'était dit qu'il était en règle, puisque ses pneus étaient marqués pour la neige. Personne, à l'époque, ne lui avait dit le contraire.
Le premier hiver, tout s'est bien passé. Il a monté ses courses sous la neige fondue sans glisser, il a même dépanné un voisin coincé dans un fossé. Il en parlait au bureau avec une certaine fierté. J'ai mis des M+S, je suis tranquille jusqu'en avril, disait-il en servant le café. On connaît tous ça, cette petite satisfaction d'avoir réglé une question pour de bon, de ne plus avoir à y penser chaque automne.
« J'ai passé le doigt sur les lettres M+S le jour du montage, et je me suis dit que j'étais tranquille pour des années. »
Un panneau rond à l'entrée du département qu'il ne lisait plus
Depuis quelques hivers, un panneau blanc cerclé de rouge se dresse à l'entrée de la zone montagneuse. On y voit un pneu et une chaîne, avec la mention des dates, du premier novembre au trente et un mars. Bernard passe devant chaque samedi. Il l'a lu une fois, la première année, puis il a cessé de le regarder. Il pensait que ce panneau concernait les autres, ceux qui roulaient encore avec des pneus d'été.
L'automne dernier, son neveu Julien, qui travaille dans un centre auto à Aurillac, lui avait pourtant glissé une remarque pendant un repas de famille. Tes pneus, tonton, ils ont le petit sapin dessus, avait-il demandé. Bernard avait ri, sans comprendre de quoi il parlait. Julien avait commencé à expliquer, puis quelqu'un avait apporté le fromage, et la conversation avait dérivé vers autre chose. Personne n'y était revenu ce soir-là.
Il y avait eu aussi un article dans le journal local, que Martine avait découpé et laissé sur la table de la cuisine. Bernard l'avait parcouru en diagonale, un matin, entre deux tartines. Il était question de la fin d'une tolérance, d'un changement au premier novembre. Il avait reposé la feuille en se disant qu'il regarderait plus tard. Le papier avait fini sous une pile de factures, puis dans le bac de recyclage.
Sur le bord de la route, la lampe torche du gendarme
Ce samedi-là, le gendarme était jeune, poli, emmitouflé dans un blouson fluorescent. Il demanda les papiers, puis fit le tour du break avec une lampe torche, lentement. Bernard le vit s'accroupir près de la roue avant gauche, éclairer le flanc du pneu, puis passer à la roue arrière. Il entendait le moteur tourner au ralenti et le bruit mat de ses propres doigts qui tapotaient le volant. Le brouillard collait aux vitres.
Vous avez des chaînes ou des chaussettes dans le coffre, monsieur, demanda le gendarme. Bernard répondit que non, qu'il n'en avait pas besoin, que ses pneus étaient des M+S. Le gendarme hocha la tête, sans ironie. Il expliqua que ce marquage seul ne suffisait plus depuis la fin de l'année 2024. Bernard crut d'abord à une erreur, à un excès de zèle. Il proposa même de montrer la facture du garage, rangée dans la boîte à gants.
Il appela Martine depuis le bas-côté, le téléphone collé à l'oreille, la voix plus haute qu'il ne l'aurait voulu. Elle ne savait pas non plus. Il essaya de joindre son garagiste, qui ne répondait pas le samedi matin. Il pensa à Julien, à cette histoire de petit sapin. Une file de voitures passait lentement à côté de lui, et il avait l'impression que chaque conducteur le regardait, comme un écolier pris en faute devant la classe.
« Le gendarme était poli, il m'a montré ses propres pneus avec sa lampe, et là j'ai vu la petite montagne qui me manquait. »
Le petit sapin à trois pointes qui manquait sur le flanc
Le gendarme prit le temps de lui montrer. Sur son propre véhicule de service, il éclaira le flanc d'un pneu, où l'on voyait, à côté des lettres M+S, un petit pictogramme : une montagne à trois sommets avec un flocon de neige au milieu. C'est ça, le symbole 3PMSF, dit-il. Bernard se pencha. Sur ses pneus à lui, il n'y avait que les deux lettres, rien d'autre, aucun dessin, aucune montagne.
Le gendarme expliqua la règle simplement. Dans les communes classées par le préfet au titre de la loi Montagne, du premier novembre au trente et un mars, il faut soit des pneus portant ce symbole, soit des chaînes ou des chaussettes à neige dans le coffre. Pendant trois hivers, les pneus seulement marqués M+S avaient été tolérés. Cette tolérance avait pris fin à l'automne 2024. Depuis, le marquage M+S seul ne compte plus du tout.
Bernard comprenait enfin ce que Julien avait voulu dire. Le M+S, c'est une déclaration du fabricant, expliqua le gendarme, alors que le petit sapin suppose que le pneu a passé un test sur la neige. Ce matin-là, Bernard repartit avec un simple avertissement et le conseil de s'équiper avant la prochaine montée. Je croyais être en règle depuis quatre ans, je ne l'étais que par tolérance, répétait-il en remontant dans sa voiture.
Une paire de chaussettes dans le coffre, et un nouveau rituel
Le lundi suivant, Bernard est passé au centre auto de Julien. Son neveu lui a montré les options sans le sermonner. Changer les quatre pneus pour des modèles toutes saisons portant le symbole, il en avait pour plusieurs centaines d'euros, montage compris. Acheter des chaussettes à neige conformes à la norme, c'était beaucoup moins, autour d'une cinquantaine d'euros. Bernard a choisi les chaussettes pour cet hiver, en attendant l'usure naturelle de ses pneus actuels.
Il a fait un essai dans le parking de la résidence, un dimanche après-midi, sous l'œil amusé d'un voisin. Il lui a fallu huit minutes la première fois, quatre la deuxième. Martine filmait avec son téléphone pour qu'il puisse revoir les gestes. Pour lui, ce n'est pas tant l'amende qui l'a fait réfléchir que l'idée d'avoir roulé tranquille pendant des années sans savoir. Il en parle désormais à tous ceux qui montent au Cantal.
Il a aussi regardé de près les pneus de Martine, ceux de sa fille, ceux d'un collègue qui skie au Lioran. Deux voitures sur quatre n'avaient que le marquage M+S. Maintenant, avant chaque départ, je m'accroupis et je cherche la petite montagne, dit-il en riant à moitié. La maison de Dienne est fermée pour l'hiver, les volets tiennent, le bois est rentré. Et dans le coffre du break, à côté de la pelle, il y a une housse noire.
« Mon neveu m'en avait parlé à table, le petit sapin, et moi j'ai ri sans même lui demander ce que ça voulait dire. »
- Regardez le flanc de vos pneus : il faut le pictogramme montagne à trois sommets avec flocon, dit 3PMSF.
- Le seul marquage M+S ne suffit plus depuis la fin de la tolérance à l'automne 2024.
- L'obligation court du 1er novembre au 31 mars dans les communes classées par arrêté préfectoral.
- À défaut de pneus 3PMSF, gardez dans le coffre des chaînes ou des chaussettes à neige conformes.
- Entraînez-vous à poser chaînes ou chaussettes à l'abri, avant d'en avoir besoin sur la route.
- Consultez le site de la préfecture pour connaître la liste des communes concernées.
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