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Il était un peu plus de neuf heures, un samedi de septembre, et les feuilles du noyer crissaient sous les sandales de Claire. Sur la table de jardin, une tache brune s'étalait encore, laissée par les brous tombés pendant la nuit. Elle a posé sa tasse, regardé les branches au-dessus d'elle, puis elle est allée chercher l'escabeau dans le cabanon.
Une terrasse à Joué-lès-Tours, un noyer et quinze ans de calme
Claire a cinquante-huit ans et elle habite depuis quinze ans une maison des années soixante-dix, à Joué-lès-Tours. Elle travaille à mi-temps dans une pharmacie du centre et rentre à vélo par les bords du Cher. Le jardin est petit, mais la terrasse en pierre claire, refaite il y a trois ans, est sa fierté. C'est là qu'elle prend son café le matin, qu'elle lit l'après-midi, qu'elle reçoit sa fille et ses deux petits-enfants le dimanche.
De l'autre côté du grillage vit Bernard, un retraité de l'équipement, veuf, discret et plutôt aimable. Ils se saluent par-dessus la haie, échangent des tomates en août et des nouvelles du quartier. Dans son jardin pousse un noyer planté par son père, un arbre immense, large, magnifique au printemps. Pendant des années, Claire ne s'en est jamais plainte, parce que l'ombre était agréable et que les branches restaient de son côté à lui.
Mais un arbre grandit sans demander l'avis de personne. Depuis deux étés, trois grosses branches se sont avancées au-dessus de la terrasse, jusqu'à couvrir presque la moitié de la table. En septembre, les noix tombent, les brous noircissent la pierre, les feuilles bouchent la gouttière. Claire frotte, balaie, peste un peu, puis recommence le lendemain. Soyons honnêtes, elle a laissé traîner, parce qu'on n'aime pas déranger un voisin avec qui tout se passe bien.
Elle choisit de régler le problème seule, sans faire d'histoires
Au printemps, elle en avait touché un mot à Bernard, presque en s'excusant. Il avait hoché la tête, promis de regarder ça avec son neveu, et puis l'été était passé sans que rien ne bouge. Claire ne voulait pas relancer, ni passer pour la voisine pénible qui compte les feuilles mortes. Elle se disait qu'un homme de soixante-seize ans n'allait pas grimper dans un arbre, et qu'il lui rendrait peut-être service en lui évitant cette corvée.
Ce samedi-là, la tache sur la pierre neuve a fait déborder le vase. Elle a sorti l'escabeau, la scie d'élagage achetée pour ses rosiers, et une paire de gants épais. Bernard était parti la veille chez sa sœur, à Amboise, pour le week-end. Elle s'est dit que c'était l'occasion de faire propre, vite, sans le déranger, et qu'elle lui expliquerait tout à son retour. Dans sa tête, c'était même une forme de gentillesse.
Elle a coupé net, à l'aplomb du grillage, en prenant soin de ne pas dépasser la limite. Trois branches, dont une de la grosseur d'un bras, ont fini en tas sur sa pelouse. Il lui a fallu deux heures, des courbatures et un passage à la déchetterie de la rue de Chantepie. Le soir, la terrasse baignait dans la lumière. J'avais l'impression d'avoir récupéré mon jardin, a-t-elle raconté plus tard à sa fille au téléphone.
« J'avais l'impression d'avoir récupéré mon jardin, j'étais presque fière de moi ce soir-là. »
Le dimanche soir, un silence derrière la haie qui ne ressemble à rien
Bernard est rentré le dimanche en fin d'après-midi. Claire l'a entendu claquer la portière de sa vieille Clio, puis plus rien pendant un long moment. D'habitude, il passait la tête au-dessus de la haie pour dire bonsoir. Ce soir-là, elle l'a aperçu immobile au pied de son noyer, les mains dans les poches, regardant les moignons de bois clair encore humides de sève. Il n'a pas levé les yeux vers elle.
Le lundi, elle lui a fait signe en sortant son vélo, il a répondu d'un mouvement de tête très bref. Elle a mis ça sur le compte de la fatigue du voyage. Le mercredi, elle a laissé un petit mot dans sa boîte, pour expliquer qu'elle avait juste dégagé la terrasse et qu'elle avait emporté les branches. Pas de réponse. Elle s'est dit qu'il boudait un peu, qu'il fallait laisser passer quelques jours.
Une amie de la pharmacie, à qui elle racontait l'histoire en riant, a froncé les sourcils. Tu lui as demandé avant, quand même ? Claire a répondu qu'elle lui en avait parlé au printemps, et que de toute façon les branches étaient chez elle. On connaît tous ça, cette certitude tranquille que ce qui pend au-dessus de notre terrain nous appartient un peu. Elle a balayé la remarque, et elle est repartie servir un client.
Huit jours plus tard, le facteur sonne avec un avis de passage
Le samedi suivant, exactement huit jours après la taille, le facteur a sonné. Une lettre recommandée avec accusé de réception, au nom de Bernard. Claire a signé le petit écran en sentant son ventre se serrer. À l'intérieur, deux pages tapées à l'ordinateur, sans doute par le neveu, qui lui reprochaient d'avoir coupé sans autorisation des branches de son arbre, de l'avoir abîmé, et qui évoquaient des dommages et une possible action en justice.
Elle a d'abord cru à une erreur, puis à une colère passagère. Elle a frappé chez Bernard, qui a ouvert à peine la porte. Mon père l'avait planté en cinquante-huit, cet arbre, vous l'avez massacré, a-t-il dit d'une voix blanche. Elle a tenté d'expliquer, les brous, la terrasse, sa promesse du printemps. Il a répondu qu'il comptait le faire tailler par un élagueur en novembre, au bon moment, et que maintenant les plaies allaient laisser entrer les maladies.
Rentrée chez elle, Claire a passé la soirée sur internet, de forum en forum, où chacun affirmait le contraire de son voisin. Elle a appelé son gendre, qui lui a assuré qu'elle était dans son droit. Puis sa sœur, qui pensait l'inverse. Elle a dormi très mal. Le lundi, elle a pris rendez-vous au point d'accès au droit de la mairie, où une juriste recevait gratuitement, le jeudi matin, sur rendez-vous.
« Mon père l'avait planté en cinquante-huit, cet arbre, vous l'avez massacré. »
Au point d'accès au droit, la juriste lui lit l'article 673
La juriste, une femme d'une quarantaine d'années aux lunettes rouges, a écouté Claire sans l'interrompre. Puis elle a ouvert un gros Code civil et posé le doigt sur l'article 673. Elle lui a lu le texte lentement. Celui sur la propriété duquel avancent les branches des arbres du voisin peut contraindre celui-ci à les couper. Les racines, en revanche, il a le droit de les couper lui-même, à la limite de la ligne séparative.
Claire est restée un moment silencieuse. Elle avait toujours cru l'inverse, ou plutôt que tout ce qui dépassait se valait. Pour les racines, chacun peut agir seul chez soi. Pour les branches, on peut exiger du propriétaire qu'il coupe, et ce droit ne disparaît pas avec le temps, mais on ne tient pas la scie soi-même. Si le voisin refuse, il faut passer par une mise en demeure, une conciliation, puis au besoin le juge.
Donc j'avais raison de me plaindre, mais tort de couper, a résumé Claire. La juriste a acquiescé. Elle lui a expliqué qu'elle aurait pu, dès le printemps, envoyer elle-même un courrier recommandé demandant l'élagage, et saisir ensuite un conciliateur de justice. Le noyer de Bernard reste son arbre, ses branches restent les siennes, même au-dessus de la terrasse. Ce n'était ni la hauteur ni la distance de plantation qui comptait, mais simplement la main qui tenait la scie.
Un café, un élagueur payé à deux et une leçon gardée
Sur les conseils de la juriste, Claire a écrit à Bernard une lettre simple, reconnaissant son erreur et proposant de rencontrer un conciliateur ou de régler les choses autour d'une table. Bernard a mis dix jours à répondre. Puis un après-midi, il a sonné, une boîte de noix à la main. Je ne voulais pas d'un procès, je voulais qu'on me demande, a-t-il dit sur le pas de la porte. Ils ont pris un café sur la terrasse.
Ils ont fait venir ensemble un élagueur de Saint-Avertin en novembre. Il a repris les coupes de Claire, posé un mastic cicatrisant, allégé le reste de la ramure côté terrasse. La facture s'élevait à quatre cent quatre-vingts euros, que Claire a proposé de payer pour moitié, en dédommagement. Le noyer devrait s'en remettre, d'après le professionnel, même s'il gardera longtemps la trace de ce samedi de septembre. Bernard a retiré sa menace par écrit.
Claire balaie toujours quelques feuilles à l'automne, mais elle n'en veut plus à personne. Elle dit qu'elle a perdu deux semaines de sommeil pour une scie et une certitude fausse. Aujourd'hui, quand une voisine lui parle d'une haie qui déborde, elle sort la phrase de la juriste qu'elle connaît par cœur. Avant de toucher à quoi que ce soit chez soi, elle conseille surtout de regarder d'où vient l'arbre, et à qui il appartient vraiment.
« Donc j'avais raison de me plaindre, mais tort de couper, c'est bien ça ? »
- Racines qui dépassent : vous pouvez les couper vous-même à la limite de votre terrain (article 673 du Code civil).
- Branches qui dépassent : vous ne les coupez pas, vous demandez au propriétaire de le faire.
- Commencez par une demande orale, puis un courrier recommandé avec accusé de réception.
- En cas de refus, sollicitez gratuitement un conciliateur de justice avant tout procès.
- Si rien ne bouge, le juge peut ordonner l'élagage aux frais du propriétaire de l'arbre.
- Ramasser fruits tombés naturellement chez vous est permis, les cueillir sur l'arbre ne l'est pas.
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