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Mardi, midi et quart. Le gratin de courgettes refroidissait dans le plat, la radio parlait de la météo à voix basse. Nadine venait de s'asseoir quand le téléphone fixe a sonné dans l'entrée, trois sonneries sèches. Elle a hésité, la fourchette à la main, puis elle s'est levée en soupirant. Au bout du fil, un jeune homme poli parlait déjà de sa facture d'électricité.
Une petite maison, un compteur, et des habitudes bien rangées
Nadine a cinquante-huit ans et vit seule depuis six ans dans une petite maison de briques, à la sortie de Limoges. Elle travaille à mi-temps comme aide-soignante dans un foyer pour personnes âgées, le matin seulement. Ses après-midi, elle les passe au jardin ou chez sa voisine Josiane, avec qui elle partage les semis de tomates. Elle tient ses comptes dans un cahier à spirale, une colonne pour les dépenses, une colonne pour les rentrées.
Son contrat d'électricité, elle ne l'a jamais changé depuis l'achat de la maison, il y a presque vingt ans. Elle connaît le montant de sa mensualité par cœur et regarde sa facture annuelle avec une attention de comptable. L'hiver dernier, le radiateur de la salle de bains a beaucoup tourné, et la régularisation l'a fait grimacer. Rien de dramatique, mais assez pour qu'elle se promette de regarder les offres, un jour, quand elle aurait le temps.
Ce jour-là, justement, elle n'avait pas le temps de grand-chose, mais elle avait faim et elle était fatiguée. Le matin avait été chargé au foyer, avec une résidente tombée dans le couloir et des familles inquiètes au téléphone. Elle comptait déjeuner tranquillement, puis faire une sieste courte avant d'aller arroser. On connaît tous ces midis où l'on baisse la garde, où l'on répond par réflexe, simplement parce que le téléphone sonne et qu'on a été élevé ainsi.
Une voix aimable qui promet quinze pour cent de moins
Le conseiller s'est présenté avec un prénom, Kevin, et un nom de société qu'elle n'a pas bien saisi sur le moment. Il parlait vite mais gentiment, avec ce ton rassurant qu'on prend pour les personnes qu'on ne veut pas brusquer. Il lui a expliqué que les tarifs allaient évoluer et que son foyer pouvait bénéficier d'une remise. Quinze pour cent de moins sur le prix du kilowattheure, a-t-il précisé, sans travaux, sans coupure, sans changement de compteur.
Nadine a pensé à la régularisation de l'hiver et au cahier à spirale posé sur le buffet. Elle a demandé si c'était bien sérieux, et Kevin a ri doucement en disant qu'il comprenait sa méfiance. Il lui a rappelé que le réseau restait le même, que seul le fournisseur changeait, et que tout se faisait automatiquement. Cela, elle le savait déjà, sa nièce le lui avait expliqué un dimanche. L'argument tenait debout, et la voix au bout du fil semblait honnête.
Il lui a demandé son numéro de point de livraison, inscrit sur sa facture, puis ses coordonnées bancaires pour le prélèvement. Elle est allée chercher le classeur dans le buffet, a dicté les chiffres un par un, en vérifiant deux fois. Je me suis dit que c'était l'occasion, j'avais justement prévu de comparer, a-t-elle raconté plus tard. Au bout de vingt minutes, Kevin l'a remerciée chaleureusement et lui a annoncé qu'elle recevrait un récapitulatif par courriel dans la journée.
« Je me suis dit que c'était l'occasion, j'avais justement prévu de comparer les offres depuis l'hiver. »
Le courriel arrive, mais le nom en haut ne colle pas
Le gratin était froid quand elle a raccroché, et elle l'a mangé quand même, debout près de la fenêtre. Elle se sentait plutôt contente d'elle, comme après une course qu'on repousse depuis des mois et qu'on finit par faire. Vers seize heures, son téléphone portable a vibré sur la table du jardin. Le courriel annoncé était bien là, avec un logo vert et un long document joint, rempli de petits caractères serrés.
C'est en le parcourant le soir, avec ses lunettes, qu'un détail l'a arrêtée. Le nom de la société en haut du document n'était pas celui qu'elle croyait avoir entendu au téléphone. Il s'agissait d'un fournisseur dont elle n'avait jamais entendu parler, avec une adresse dans une autre région. Et la remise de quinze pour cent n'apparaissait qu'en bas de page, accompagnée d'une mention sur une durée limitée aux premiers mois du contrat.
Elle a reposé le téléphone et s'est dit qu'elle avait sans doute mal compris le nom, avec la radio allumée. Après tout, les entreprises changent de marque, se rachètent, portent des noms qui se ressemblent tous. Elle a classé le courriel dans un dossier et n'y a plus pensé de la semaine. Soyons honnêtes, la plupart d'entre nous auraient fait pareil, parce qu'un contrat d'électricité, ce n'est pas le genre de chose qu'on relit deux fois avant de dormir.
Josiane, puis le fils, puis une longue attente au téléphone
Le samedi suivant, en repiquant les tomates, elle en a parlé à Josiane, presque pour plaisanter. Sa voisine s'est redressée, la binette à la main, et lui a demandé si elle avait donné son RIB au téléphone. Nadine a dit oui, et Josiane a fait une tête qu'elle n'oubliera pas. Sa propre sœur, a-t-elle raconté, s'était fait vider son compte après un appel du même genre, deux ans plus tôt, par de faux conseillers.
Le soir même, inquiète, Nadine a appelé son fils Julien, qui travaille dans une banque à Bordeaux. Il lui a demandé de vérifier ses derniers relevés en ligne, ce qu'elle a fait avec lui au bout du fil. Aucun prélèvement suspect, rien d'anormal sur le compte. Maman, c'est peut-être un vrai fournisseur, mais je veux savoir comment ils ont eu ton numéro, lui a-t-il dit. Il lui a demandé de rappeler le numéro inscrit dans le courriel dès le lundi.
Le lundi, elle a composé le numéro du service client et a attendu près de quarante minutes, avec une musique d'ascenseur en boucle. La conseillère qui a fini par décrocher était polie mais visiblement pressée. Elle a confirmé que le contrat était bien enregistré et que le changement de fournisseur interviendrait sous quelques jours. Quand Nadine a demandé d'où venait l'appel du mardi, la conseillère a répondu qu'il s'agissait d'un partenaire commercial, sans donner davantage de précisions.
« Maman, c'est peut-être un vrai fournisseur, mais je veux savoir comment ils ont eu ton numéro. »
Ce n'était pas une escroquerie, c'était un appel interdit
Julien a fait des recherches pendant sa pause déjeuner, puis il a rappelé sa mère le soir avec une voix posée. Ce n'était pas une arnaque au sens où elle l'imaginait, lui a-t-il expliqué. Le fournisseur existait bel et bien, le contrat était réel, l'électricité continuerait d'arriver normalement. Le problème était ailleurs, et il était plus simple qu'elle ne le pensait. Ce Kevin, tout aimable qu'il était, n'avait tout simplement pas le droit de l'appeler ce mardi-là.
Depuis le mois d'août 2026, lui a-t-il raconté, le démarchage téléphonique sans consentement préalable est interdit en France. Avant, il fallait s'inscrire sur une liste d'opposition pour ne plus être dérangé. Désormais, c'est l'inverse : une entreprise ne peut appeler un particulier pour lui vendre quelque chose que s'il a donné son accord avant. Nadine n'avait jamais rien accepté de tel, ni sur un site, ni sur un formulaire, ni au supermarché.
Elle est restée silencieuse un moment, le combiné contre l'oreille, à regarder le gratin du soir qui refroidissait à son tour. Je croyais qu'on m'avait volée, et en fait on m'a juste vendu quelque chose qu'on n'avait pas le droit de me proposer, a-t-elle fini par dire. Julien a ajouté une autre information, plus importante encore pour elle. Le contrat signé par téléphone pouvait être annulé, sans frais et sans justification, pendant quatorze jours.
Quatorze jours pour revenir en arrière, et ce qu'elle surveille désormais
Nadine a compté sur son calendrier de cuisine, celui offert par la pharmacie. L'appel datait du mardi précédent, le courriel de confirmation aussi, il lui restait donc quelques jours. Avec l'aide de Julien, elle a rempli le formulaire de rétractation joint au contrat, puis l'a envoyé en lettre recommandée avec accusé de réception. Elle a aussi gardé une copie, rangée dans le classeur du buffet, juste à côté de son ancienne facture d'électricité.
Dix jours plus tard, un courrier du fournisseur a confirmé l'annulation, sans un mot sur l'appel du fameux Kevin. Son ancien contrat n'avait jamais été interrompu, et elle n'a rien payé. Josiane, elle, a décidé de ne plus décrocher le fixe à l'heure du déjeuner. Julien a conseillé à sa mère de signaler l'appel, en notant la date, l'heure et le nom de la société qui figurait sur le document reçu ce soir-là.
Depuis, Nadine a ajouté une colonne dans son cahier à spirale, intitulée appels bizarres. Elle y note les numéros inconnus, les offres trop belles, les noms de sociétés mal articulés au bout du fil. Elle compare toujours les offres d'électricité, mais à son rythme, sur internet, avec sa nièce le dimanche. La remise de quinze pour cent, elle y pense encore parfois. Mais elle préfère choisir elle-même, plutôt que de laisser une voix aimable choisir à sa place pendant le déjeuner.
« Je croyais qu'on m'avait volée, et en fait on m'a juste vendu quelque chose qu'on n'avait pas le droit de me proposer. »
- Depuis août 2026, un démarcheur ne peut vous appeler que si vous avez donné votre accord avant.
- Ne dictez jamais votre RIB ni votre numéro de point de livraison lors d'un appel non sollicité.
- Relisez le nom exact du fournisseur sur le courriel de confirmation reçu après l'appel.
- Un contrat conclu par téléphone peut être annulé sans frais ni motif pendant quatorze jours.
- Envoyez la rétractation en lettre recommandée avec accusé de réception et gardez une copie.
- Notez la date, l'heure et le nom de la société pour signaler l'appel interdit.
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