Elle se promet chaque soir d’éteindre son téléphone à 22 heures : à minuit et demi, ses doigts font encore défiler des vidéos

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Il est minuit trente-sept, et la lumière bleue du téléphone éclaire le plafond de la chambre. À côté d'elle, Thomas respire lentement, un bras replié sous l'oreiller. Claire, 38 ans, a les yeux qui piquent et la nuque raide. Son pouce glisse encore sur l'écran, une vidéo de cuisine, puis un chat, puis une autre, et elle se dit, comme hier : encore une.

Une vie bien réglée dans une petite maison de banlieue lyonnaise

Claire vit à Vénissieux, dans une maison mitoyenne avec un petit jardin où sèche toujours un ballon dégonflé. Elle est comptable dans une entreprise de transport, Thomas est technicien chez un fabricant d'ascenseurs. Ils ont deux enfants, Jules, neuf ans, et Inès, six ans, qui se disputent chaque matin la dernière tartine de pâte à tartiner. La famille fonctionne comme une horloge bien remontée, avec ses rituels, ses horaires et ses petites listes collées sur le frigo.

Le réveil sonne à six heures quarante. Claire prépare les cartables pendant que la cafetière gargouille, dépose les enfants à l'école, puis prend la rocade pour rejoindre son bureau. Elle déjeune souvent devant son écran, un sandwich d'une main et la souris de l'autre. Le soir, elle récupère les enfants au périscolaire vers dix-huit heures, quand la lumière tombe déjà sur les parkings. Elle aime cette vie, sincèrement, même si elle ne s'arrête jamais vraiment.

Pendant longtemps, Claire dormait bien. Elle s'endormait en lisant trois pages d'un roman policier et se réveillait sans se souvenir de ses rêves. Ses amies se plaignaient de leurs nuits hachées, elle hochait la tête avec une pointe de fierté discrète. Elle avait toujours pensé que le sommeil, chez elle, était une affaire réglée. Elle ne se doutait pas qu'un petit geste, presque anodin, allait progressivement grignoter ses nuits jusqu'à les réduire de moitié.

Le petit quart d'heure qu'elle s'accordait après les devoirs

Tout a commencé l'automne dernier, au moment où son service a perdu deux collègues sans être remplacés. Les journées se sont allongées, les dossiers se sont empilés, et les soirées sont devenues une course entre les devoirs, le bain et le repas. Quand les enfants dormaient enfin, vers vingt et une heures trente, il restait encore la vaisselle, le linge et le cahier de liaison à signer. Claire s'asseyait alors au bord du lit, vidée.

Un soir, elle a ouvert une application de vidéos courtes, juste pour se changer les idées. Des recettes en trente secondes, des chiens qui glissent sur du parquet, des femmes qui rangent leur placard en musique. Elle s'est sentie bien, légère, pour la première fois de la journée. Elle s'est dit qu'elle méritait bien ce petit quart d'heure, et franchement, qui pourrait lui reprocher ça après une journée pareille, entre les chiffres et les enfants.

Alors elle a pris une décision raisonnable, presque sage. Chaque soir, elle s'accorderait ce moment, mais avec une limite claire : à vingt-deux heures, le téléphone irait sur la table de nuit, écran retourné. Elle l'a même annoncé à Thomas, en riant. Je me fais mon petit cinéma et après, extinction des feux, a-t-elle dit en enfilant son pyjama. Thomas a souri sans lever les yeux de son match. La règle paraissait simple et parfaitement tenable.

« Je suis crevée mais je n'ai pas envie que la journée soit finie, c'est idiot, non ? »

Vingt-deux heures passent, et le pouce continue de glisser

Les premiers soirs, la règle a tenu, à quelques minutes près. Puis vingt-deux heures sont devenues vingt-deux heures trente, et Claire ne s'en est pas inquiétée. Une vidéo de plus, une recette à garder pour le week-end, rien de grave. On connaît tous ça, ce moment où l'on se dit qu'il est encore tôt alors que l'horloge du téléphone affiche déjà une heure gênante. Elle reposait l'appareil avec un léger agacement, puis l'oubliait aussitôt.

Le détail qui aurait dû l'alerter est venu un mardi matin. En voulant régler l'alarme, elle a vu la notification hebdomadaire de temps d'écran : presque deux heures par soir, en moyenne, après vingt et une heures trente. Elle a fixé le chiffre longtemps, persuadée d'une erreur de calcul de l'application. Deux heures, ce n'était pas possible, elle ne regardait que quelques vidéos. Elle a balayé la notification du doigt et filé préparer les cartables, sans en parler.

Pourtant, quelque chose ne collait pas. Le plus étrange, c'est qu'elle ne s'amusait même plus vraiment devant ces vidéos. Elle les regardait les yeux mi-clos, sans rire, parfois sans retenir ce qu'elle venait de voir. Elle était épuisée, elle le sentait jusque dans ses épaules, et pourtant elle ne voulait pas dormir. Je suis crevée mais je n'ai pas envie que la journée soit finie, avait-elle lâché à Thomas, sans comprendre elle-même ce qu'elle disait.

Des nuits de cinq heures, des tisanes et une application qui échoue

Au bout de trois semaines, Claire dormait à peine cinq heures par nuit. Au bureau, elle relisait trois fois la même ligne de tableur et oubliait les codes des fournisseurs qu'elle connaissait par cœur. Elle s'énervait contre Jules pour une chaussette égarée, puis s'en voulait toute la matinée. Le soir, la même scène recommençait, avec la même promesse et le même échec. Elle avait l'impression de se trahir elle-même, nuit après nuit, sans savoir pourquoi.

Elle a d'abord tenté les solutions qu'on lit partout. Des tisanes à la verveine, un masque pour les yeux, le mode nuit qui jaunit l'écran. Elle a installé une application censée bloquer les réseaux après vingt-deux heures, mais elle a trouvé en deux soirs comment la contourner. Elle a même laissé le téléphone dans la cuisine, avant de redescendre pieds nus à vingt-trois heures le chercher, honteuse, sur le carrelage froid. Rien ne tenait plus de quelques jours.

Elle en a parlé à sa sœur, Sophie, infirmière de nuit à l'hôpital Édouard-Herriot. Sophie l'a écoutée au téléphone, entre deux gardes, puis lui a posé une question qui l'a déstabilisée. Dans ta journée, il y a combien de temps rien que pour toi, vraiment pour toi. Claire a cherché longtemps une réponse honnête. Le trajet en voiture, peut-être, mais elle y écoutait les infos en pensant au planning. Elle a fini par répondre : aucun, en fait. Sophie n'a rien ajouté.

« Je me fais mon petit cinéma et après, extinction des feux, promis cette fois. »

Ce n'était pas le téléphone qu'elle cherchait, mais du temps

Quelques jours plus tard, Sophie lui a envoyé un article sur un phénomène que les chercheurs appellent la procrastination du coucher. Claire l'a lu dans la salle d'attente du pédiatre, et elle s'est reconnue à chaque ligne. Il s'agit de repousser l'heure du sommeil sans raison extérieure, en sachant très bien qu'on le regrettera le lendemain. Ce n'est ni une insomnie ni une simple faiblesse de volonté. C'est une façon de reprendre une liberté qui a manqué.

Le mécanisme, expliqué par ces chercheurs, l'a frappée par sa logique. Quand la journée est entièrement occupée par le travail, les enfants et les tâches, il ne reste aucun espace à soi. La nuit devient alors le seul moment où personne ne réclame rien. Alors on le prolonge, minute après minute, même épuisé, parce que dormir signifie que la journée suivante, tout aussi remplie, va déjà commencer. Le téléphone n'était que l'outil, pas la cause.

Claire a refermé le magazine posé sur ses genoux et regardé Inès dessiner sur un coin de table. Pour la première fois, elle a cessé de se traiter de faible. Elle ne manquait pas de discipline, elle manquait de temps à elle, tout simplement. Je ne volais pas du temps au sommeil par caprice, je volais le seul temps qui me restait, a-t-elle dit à Thomas ce soir-là. Il a posé sa fourchette et l'a regardée autrement.

Une heure libre à vingt heures trente a tout déplacé

Le couple a revu l'organisation de la soirée, assis à la table de la cuisine avec un carnet. Thomas prend désormais le bain et l'histoire trois soirs par semaine, la vaisselle attend parfois le lendemain. Ces soirs-là, de vingt heures trente à vingt et une heures trente, Claire sort marcher, lit dans le jardin ou appelle une amie. Ce n'est pas un temps productif, et c'est justement le principe. Le reste du temps, elle protège au moins vingt minutes, sans écran ni corvée.

Les effets ne sont pas apparus du jour au lendemain, et il y a encore des rechutes. Mais au bout d'un mois, Claire s'endormait le plus souvent avant vingt-trois heures, parfois au milieu d'un chapitre. Le téléphone est resté sur la table de nuit, simplement moins attirant. Elle a retrouvé une humeur plus stable au bureau et une patience nouvelle avec les enfants. Soyons honnêtes, la fatigue n'a pas disparu, mais elle a cessé de s'accumuler semaine après semaine.

Ce que Claire retient, c'est qu'interdire l'écran ne suffisait pas, puisque le besoin restait entier. Il fallait offrir à ce besoin un moment plus tôt, assumé, avant que la nuit ne le récupère de force. Elle en parle aujourd'hui à ses collègues, qui s'y reconnaissent souvent avec un rire gêné. Pour ceux qui se retrouvent dans son histoire, quelques repères simples, issus de son expérience, peuvent aider à regarder ses propres soirées en face, sans culpabilité inutile.

« Je ne volais pas du temps au sommeil par caprice, je volais le seul temps qui me restait. »

  • Regarder son temps d'écran après 21 h 30 pendant une semaine, sans se juger.
  • Se demander honnêtement combien de minutes par jour sont vraiment à soi.
  • Réserver un moment libre plus tôt le soir, même vingt minutes, sans écran ni corvée.
  • Partager les tâches du soir pour libérer ce moment plusieurs fois par semaine.
  • Fixer une heure de coucher réaliste plutôt qu'idéale, et l'ajuster progressivement.
  • Si la fatigue persiste malgré tout, en parler à son médecin traitant.

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Emilie Morlaes, les bohémiennes coiffure
Emilie Morlaes

Ancienne gérante du salon Les Bohémiennes Coiffure, Émilie partage son expérience de la coiffure, des soins capillaires et de la beauté. Elle décrypte les tendances et propose des conseils pratiques issus de son expérience du terrain.

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