Ne manquez aucune actuSuivez-nous sur Google News
Il était sept heures du matin, ce mardi d'octobre, et la porte coulissante du camping-car grinçait comme chaque fois qu'il faisait frais. Gérard a posé la glacière sur le marchepied, puis il a passé un chiffon sur le pare-brise, autour de la petite vignette ronde. Monique vérifiait la bouteille de gaz. Dans l'allée de leur pavillon, à Riom, le moteur tournait déjà doucement.
Un couple de retraités qui part chaque automne vers le soleil
Gérard a 66 ans, il a été chauffeur de car pendant trente ans, et Monique a tenu le secrétariat d'une école primaire jusqu'à sa retraite. Ils ont acheté leur camping-car, un profilé blanc de 2016, il y a cinq ans, avec une partie de l'argent d'une maison de famille vendue. Depuis, chaque automne, ils fuient la grisaille d'Auvergne pour trois ou quatre semaines au bord de la Méditerranée. C'est devenu leur rituel, presque une respiration dans l'année.
Le trajet, ils le connaissent par cœur. Clermont, Millau, Montpellier, puis la frontière au Perthus, et l'Espagne qui s'ouvre avec ses pins parasols et ses stations-service immenses. Monique note tout dans un petit carnet à spirale : les aires de service, les prix du gasoil, les campings où l'accueil était aimable. Gérard, lui, s'occupe de la mécanique et de la paperasse. Il aime que les choses soient en ordre, et il le dit souvent avec une pointe de fierté.
Cette année, la destination finale était Valence, où une cousine de Monique s'est installée il y a dix ans. Elle leur avait promis un emplacement tranquille près de la plage de la Malvarrosa, des paellas le dimanche et des balades dans les rizières de l'Albufera. Le couple avait prévu de prendre son temps, de faire étape à Barcelone deux jours pour revoir la Sagrada Família. Rien d'extraordinaire, juste le plaisir simple de rouler sans montre et de regarder la mer.
La vignette Crit'Air, collée avec soin comme un passeport
Quelques années plus tôt, quand les zones à faibles émissions se sont multipliées en France, Gérard avait commandé la vignette Crit'Air sur le site officiel. Leur camping-car diesel avait obtenu la pastille numéro 2, jaune. Il l'avait collée en bas à droite du pare-brise, exactement comme indiqué sur la notice. Pour lui, l'affaire était réglée. Le véhicule était identifié, classé, autorisé à circuler dans les grandes villes françaises, et il ne voyait pas pourquoi il en irait autrement ailleurs.
Soyons honnêtes, on connaît tous ce raisonnement. Une règle européenne, des normes de pollution européennes, une petite étiquette officielle : tout semble lier ensemble. Gérard s'était dit que l'Espagne, membre de l'Union comme la France, lirait sa vignette sans difficulté. Il avait bien entendu parler de règles locales, au détour d'une conversation sur un camping de Catalogne l'an dernier, mais il avait classé ça dans les histoires de voyageurs qui aiment se faire peur.
Avant le départ, il avait tout de même vérifié l'assurance, la carte grise, le contrôle technique, la carte européenne d'assurance maladie pour Monique et lui. Il avait même acheté un gilet jaune supplémentaire et un deuxième triangle, parce qu'il avait lu que l'Espagne était pointilleuse là-dessus. J'avais fait ma liste, j'avais tout coché, racontera-t-il plus tard en haussant les épaules. Sur cette liste, il n'y avait pas une ligne concernant les zones à faibles émissions espagnoles.
« J'avais fait ma liste, j'avais tout coché, mais il n'y avait pas une ligne sur ces zones espagnoles. »
À Barcelone, un panneau bleu que personne ne regarde vraiment
Ils sont entrés dans Barcelone un jeudi en fin de matinée, par la Ronda de Dalt, dans un flot de voitures et de scooters. Monique tenait le téléphone avec le GPS, Gérard serrait le volant en surveillant les voies qui se croisaient. À un moment, elle a remarqué un grand panneau bleu et blanc avec une inscription en catalan et un dessin de voiture. Elle a lu à voix haute quelques mots, zona de baixes emissions, puis le panneau a disparu dans le rétroviseur.
Gérard a répondu qu'ils avaient la vignette, que c'était fait pour ça. Ils ont continué jusqu'à un parking pour camping-cars près de la gare de Sants, payé deux nuits à l'horodateur, et sont partis à pied vers le centre. Le soir, sur la terrasse d'un petit bar, Monique a quand même évoqué le panneau. Gérard a balayé la question d'un geste, en disant que les Espagnols n'allaient pas embêter des retraités français qui venaient dépenser leur argent chez eux.
Il y a eu un autre détail, que Monique ne racontera qu'après. Au parking, un couple de Belges garé à côté d'eux parlait d'un formulaire à remplir sur internet avant d'entrer en ville. Elle avait entendu le mot registre, sans trop comprendre de quoi il s'agissait. Elle s'est dit que la règle concernait peut-être les Belges, ou les vieux véhicules, ou les gens qui restaient longtemps. Le lendemain matin, ils reprenaient la route vers le sud, et elle n'y a plus pensé.
Le retour à Riom, la boîte aux lettres et une enveloppe étrangère
Le séjour à Valence s'est passé comme prévu, entre les marchés, la plage et les dîners chez la cousine. Ils sont rentrés en Auvergne début novembre, bronzés et un peu fatigués. Trois semaines plus tard, une enveloppe à en-tête espagnol attendait dans la boîte aux lettres. Gérard l'a ouverte debout dans l'entrée, encore en manteau. Le courrier était rédigé en espagnol et en catalan, avec une photo floue de leur camping-car et la plaque parfaitement lisible.
Il a d'abord cru à une arnaque. Il a cherché une erreur, une mauvaise plaque, une date qui ne collait pas. Mais la date correspondait bien à leur passage sur la Ronda, l'heure aussi, à quelques minutes près. Monique a sorti son carnet pour vérifier. Le motif, une fois traduit grossièrement avec une application sur le téléphone, parlait d'une circulation dans la zone à faibles émissions sans être autorisé. Le montant indiqué, dans leur cas, était de deux cents euros, avec une réduction en cas de paiement rapide.
Gérard a appelé la plateforme d'aide de son assurance, qui lui a répondu poliment que les amendes n'étaient pas de son ressort. Il a téléphoné à la mairie de Riom, qui ne savait rien. Un ami ancien gendarme lui a conseillé de ne pas payer, parce qu'une amende étrangère ne serait jamais recouvrée. Je ne voulais pas jouer avec ça, on retourne en Espagne tous les ans, dira Gérard. Il a fini par écrire, dans un espagnol approximatif, à l'adresse mentionnée sur le courrier.
« Les Espagnols ne vont pas embêter des retraités français qui viennent dépenser leur argent chez eux, c'est ce que je pensais. »
Ce que la vignette française ne disait pas aux caméras catalanes
C'est la cousine de Monique, à Valence, qui a fini par démêler l'affaire au téléphone, avec patience. En Espagne, les véhicules ont leur propre classement, des étiquettes délivrées par la DGT, l'administration de la circulation, avec des lettres et des couleurs différentes. Les caméras de Barcelone lisent les plaques et consultent des fichiers. Une plaque française n'y figure pas. La vignette Crit'Air collée sur le pare-brise, aussi soignée soit-elle, n'est pas lue par ce système. Pour la machine, le camping-car était simplement inconnu.
Pour circuler dans la zone de Barcelone, qui couvre une large partie de l'agglomération à l'intérieur des rondes, les véhicules étrangers doivent être inscrits au préalable sur un registre en ligne, en indiquant leurs caractéristiques et en joignant la carte grise. C'est exactement ce dont parlaient les Belges sur le parking. L'inscription permet de vérifier que le véhicule respecte les normes demandées. Leur camping-car, de norme Euro 6, aurait très probablement été accepté. Il lui manquait seulement d'être déclaré avant d'entrer.
Ce n'était donc ni la pollution du moteur, ni un excès de vitesse, ni un stationnement gênant. C'était une simple démarche administrative absente. Et la cousine a ajouté autre chose, qui a fait pâlir Monique. D'autres villes espagnoles ont mis en place leurs propres zones, avec des règles qui varient d'une municipalité à l'autre, certaines demandant une inscription, d'autres l'étiquette espagnole ou un équivalent reconnu. On croyait avoir un passeport, on avait juste un autocollant, a résumé Monique en raccrochant, la voix un peu sèche.
Deux cents euros et une nouvelle ligne dans le carnet à spirale
Gérard a fini par payer, en ligne, au tarif réduit. Il dit que ce n'est pas tant l'argent qui l'a vexé que le sentiment d'avoir été pris en défaut, lui qui préparait tout. Le soir même, il s'est installé devant l'ordinateur avec Monique pour comprendre les règles des villes qu'ils traversent d'habitude. Ils ont découvert que les informations changent souvent, que certaines zones ont des périodes de tolérance et d'autres non, et que les sites officiels sont parfois uniquement en espagnol ou en catalan.
Pour leur prochain voyage, ils ont décidé de procéder autrement. Monique a ouvert une nouvelle page dans son carnet, intitulée simplement zones Espagne, où elle note chaque ville de l'itinéraire avec la démarche à faire et la date de vérification. Gérard compte inscrire le camping-car sur le registre barcelonais plusieurs semaines avant le départ, et garder une copie de la confirmation dans la boîte à gants. Maintenant, je regarde chaque ville avant de l'entrer dans le GPS, dit-il, comme on regarde la météo.
Leur histoire, ils la racontent désormais aux voisins de camping, un peu comme une mise en garde amicale. Beaucoup tombent des nues, persuadés comme eux que la pastille française vaut laissez-passer en Europe. Certains reconnaissent avoir reçu un courrier similaire, sans jamais l'avoir compris. Voici ce que Gérard et Monique regardent désormais avant de franchir la frontière, et ce que chacun peut vérifier chez soi, devant sa carte grise, quelques semaines avant de partir vers le sud avec un véhicule immatriculé en France.
« On croyait avoir un passeport, on avait juste un autocollant sur le pare-brise. »
- Lister toutes les villes espagnoles traversées ou visitées, y compris les simples étapes.
- Consulter le site officiel de chaque municipalité pour connaître les règles de sa zone à faibles émissions.
- Pour Barcelone, inscrire le véhicule étranger sur le registre en ligne avant d'entrer dans la zone.
- Préparer une copie numérique de la carte grise et vérifier la norme Euro indiquée.
- Conserver la confirmation d'inscription dans le véhicule et sur le téléphone.
- Vérifier les règles à nouveau peu avant le départ, car elles évoluent souvent.
Suivi de l'histoire
- 7 Oct 2026Elle écrit chaque lundi quinze tâches sur un carnet à spirale : chaque vendredi soir, il en reste huit, toujours les mêmes, barrées nulle part
- 7 Oct 2026Elle pense que son vieux tableau électrique lâche chaque soir de novembre : l’électricien venu le remplacer repart sans toucher un seul fil
- 7 Oct 2026Elle ne dort plus depuis que son voisin a posé une pompe à chaleur : il répète qu’elle est « dans les normes »
- 7 Oct 2026Blocage des lycées : pourquoi la journée de grève du 6 octobre pourrait marquer le début d’une convergence des luttes
- 7 Oct 2026Ils louent leur camping-car à un couple de Belges pour trois semaines : au retour, une rayure de deux mètres et un assureur qui ne répond plus
- 7 Oct 2026Blocus des lycées le 6 octobre : manifestations à Nice, Toulon et Draguignan, cours en distanciel dans 28 établissements azuréens







