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Six heures quarante, la chambre est encore bleue. Sur la table de nuit, le téléphone vibre contre le bois, une petite mélodie de harpe monte dans le noir. Une main sort de la couette, tâtonne, trouve l'écran et appuie sur « répéter ». Camille se retourne contre le mur, le visage dans l'oreiller tiède, et soupire de plaisir. Neuf minutes encore, se dit-elle.
Camille, ses neuf minutes volées et ses petits matins bleus
Camille a trente-quatre ans et travaille comme assistante dans un cabinet d'architectes, à Nantes, depuis bientôt six ans. Elle habite un deux-pièces au troisième étage, avec un parquet qui grince et une fenêtre qui donne sur une cour plantée de bambous. Chaque matin ressemble au précédent, et elle aime cette régularité qui la rassure. Le bus de sept heures cinquante passe au coin de la rue, elle le prend presque toujours. Au bureau, elle arrive la première, allume la machine à café et ouvre les volets de la salle de réunion.
Elle se décrit volontiers comme une personne organisée, avec un agenda papier rempli de couleurs et des listes partout. Le soir, elle lit une vingtaine de pages, puis elle éteint vers vingt-trois heures, rarement plus tard. Sur le papier, ses nuits sont correctes, autour de sept heures et demie de sommeil. Pourtant, depuis l'automne, elle traîne une fatigue sourde qu'elle met sur le compte des journées qui raccourcissent. On connaît tous ça, ces mois où l'on se lève dans le noir et où le corps semble protester sans dire pourquoi.
Son rituel du matin, elle l'a construit peu à peu, sans vraiment y réfléchir. Le réveil sonne à six heures quarante, puis elle le repousse, encore et encore, jusqu'à sept heures. Cinq sonneries, toujours la même harpe, toujours le même geste du pouce sur l'écran. Elle ne voit là rien d'anormal, plutôt une petite douceur qu'elle s'accorde avant d'affronter la journée. Ses collègues font pareil, sa sœur aussi, et personne n'en parle comme d'un problème. Ce sont ses vingt minutes à elle, un sas entre le rêve et le bus.
Une habitude douce, adoptée pour de très bonnes raisons
Au départ, tout est venu d'une bonne intention, et Camille le raconte en riant un peu. Il y a deux ans, elle se levait directement à sept heures, d'un bond, avec le cœur qui cognait fort. Elle détestait cette brutalité, ce passage sans transition de la chaleur des draps au carrelage froid de la salle de bains. Une amie lui a conseillé d'avancer son réveil et de se laisser émerger doucement. Ça m'a paru plein de bon sens, se souvient-elle, comme on laisse chauffer un moteur avant de rouler.
Elle a donc avancé l'alarme de vingt minutes et pris l'habitude de la repousser par tranches de neuf minutes. L'idée lui plaisait beaucoup, car elle avait l'impression de se réveiller par paliers, en douceur, sans sursaut. Entre deux sonneries, elle glisse dans une somnolence épaisse, parfois peuplée de petits rêves très nets. Elle rêve de bus manqués, de réunions absurdes, d'une plage où elle n'est jamais allée. Ces images fugaces lui donnent la sensation d'avoir dormi encore longtemps, et elle se réveille presque fière d'avoir grappillé ce temps.
Son compagnon, Hugo, qui part travailler à six heures, ne voit jamais ce manège, puisqu'il est déjà sur la route. Quand il dort chez elle le week-end, il grogne un peu à la troisième sonnerie, puis il se rendort. Elle lui répond que c'est son moment, qu'elle en a besoin pour démarrer. Je ne pouvais pas imaginer que ce soit mauvais, ça me faisait tellement de bien sur le moment, explique-t-elle. Pendant des mois, elle a défendu ce rituel comme d'autres défendent leur premier café, avec une conviction tranquille et sincère.
« Ça m'a paru plein de bon sens, comme on laisse chauffer un moteur avant de rouler. »
Ces matins de grève où tout allait étrangement mieux
Le premier détail qui cloche arrive un jeudi de novembre, un jour de grève des transports. Ce matin-là, son téléphone s'est éteint pendant la nuit, faute de batterie, et l'alarme n'a jamais sonné. Camille ouvre les yeux à sept heures pile, réveillée par un camion de livraison dans la cour. Paniquée, elle saute du lit, s'habille en quatre minutes et part à pied vers le bureau. Elle s'attend à passer une journée épouvantable, à moitié endormie, avec ce départ précipité et ce ventre vide.
Or c'est l'inverse qui se produit, et elle le remarque sans comprendre. À dix heures, elle est parfaitement lucide, elle boucle un dossier qu'elle repoussait depuis une semaine. Elle n'a pas ce brouillard habituel derrière les yeux, cette lourdeur dans les épaules qui l'accompagne d'ordinaire jusqu'au déjeuner. Elle en parle à sa collègue Sophie, qui hausse les épaules et lui parle d'adrénaline. Sur le moment, l'explication lui convient, après tout, elle a couru une bonne partie du trajet.
Puis la scène se répète, à d'autres occasions, sans qu'elle fasse tout de suite le lien. Un samedi, Hugo la réveille d'un baiser à sept heures et demie, et elle se lève aussitôt pour aller au marché. Elle se sent légère toute la matinée, alors qu'elle a dormi à peu près autant que d'habitude. À l'inverse, les jours ordinaires, après ses cinq sonneries, elle reste vaseuse jusqu'à midi. Soyons honnêtes, elle préfère alors accuser le temps gris, la saison, ou ce café du bureau qu'elle trouve trop léger.
Vitamines, tisanes et prise de sang, sans le moindre résultat
En décembre, la fatigue devient franchement pénible, et Camille commence à s'inquiéter sérieusement. À dix heures, elle relit trois fois le même courriel sans en saisir le sens, et elle oublie des rendez-vous. Elle se met à boire quatre cafés par matinée, ce qui lui donne des palpitations sans dissiper le brouillard. Le soir, elle se couche plus tôt, vers vingt-deux heures, convaincue qu'elle manque tout simplement de sommeil. Mais les matins ne changent pas, et elle se réveille toujours aussi lourde, la tête dans du coton.
Elle essaie alors tout ce qu'on lui suggère autour d'elle, avec la bonne volonté des gens fatigués. Sa mère lui envoie un colis de tisanes à la verveine, sa sœur lui recommande une cure de magnésium. Elle achète une lampe de luminothérapie qu'elle pose sur son bureau, à côté de l'écran. Je testais tout, j'avais l'impression d'être un laboratoire ambulant, raconte-t-elle en levant les yeux au ciel. Rien n'y fait vraiment, et elle commence à se demander si elle ne couve pas quelque chose de plus grave.
Elle finit par prendre rendez-vous chez son médecin généraliste, un homme calme d'une soixantaine d'années. Il l'écoute, l'examine et lui prescrit une prise de sang pour vérifier son fer et sa thyroïde. Les résultats reviennent une semaine plus tard, et tout est normal, sans la moindre anomalie. Camille ressort du laboratoire presque déçue, car une carence aurait au moins donné un nom à son épuisement. Le soir même, elle s'effondre sur le canapé, en répétant à Hugo qu'elle ne comprend plus rien à son propre corps.
« Je testais tout, j'avais l'impression d'être un laboratoire ambulant, et rien ne changeait le matin. »
Le vrai coupable dormait sur sa table de nuit
La réponse vient d'une question toute simple, posée lors d'un second rendez-vous chez le médecin. Il lui demande comment se passent ses réveils, précisément, minute par minute. Elle raconte la harpe, les cinq sonneries, les petits rêves entre deux alarmes, sans y voir de malice. Le médecin sourit et lui explique ce que vit son cerveau, selon lui, dans ces vingt minutes. À chaque fois qu'elle se rendort, son organisme amorce un nouveau cycle de sommeil, qu'il n'a pas le temps de terminer.
Neuf minutes plus tard, la sonnerie vient couper ce début de cycle, puis tout recommence, cinq fois de suite. Le médecin lui parle d'inertie du sommeil, cet état de lenteur qu'on ressent au réveil, quand le cerveau n'est pas encore pleinement allumé. En se rendormant sans cesse, elle prolongerait cette phase pénible au lieu de l'abréger. Vous vous réveillez cinq fois au lieu d'une, et vous payez la facture à dix heures, lui dit-il avec douceur. Ces rêves si nets, ajoute-t-il, montrent justement qu'elle replongeait à chaque fois.
Camille reste un long moment silencieuse dans le cabinet, les mains posées sur son sac. Tout s'éclaire d'un coup, la grève, le marché du samedi, ces matins où elle se levait d'un seul geste. Ce n'était pas l'adrénaline, ni la saison, ni le café trop léger, mais ce rituel qu'elle croyait si doux. J'avais l'impression de me faire un cadeau, en fait je me sabotais chaque matin, souffle-t-elle. Le médecin lui conseille simplement de régler son réveil à l'heure où elle compte vraiment se lever, et de s'y tenir.
Un seul réveil à sept heures, et des matinées retrouvées
Le lendemain, Camille règle son téléphone sur sept heures, désactive la fonction répétition et pose l'appareil sur la commode, loin du lit. La première semaine est rude, elle l'admet volontiers, car ses vingt minutes lui manquent terriblement. Elle doit se lever pour éteindre l'alarme, et le parquet froid finit de la réveiller. Pour adoucir le choc, elle ouvre les rideaux tout de suite et boit un grand verre d'eau. Hugo, amusé, lui envoie chaque matin un message pour savoir si elle a tenu bon.
Au bout de dix jours, la différence devient évidente, et ses collègues finissent par la remarquer. À dix heures, elle n'a plus ce voile devant les yeux, elle est revenue à deux cafés par jour. Elle a même rangé la lampe de luminothérapie dans un placard et offert les tisanes à sa voisine. Ça ne m'a rien coûté, juste une mauvaise habitude à défaire, et j'ai retrouvé mes matinées, résume-t-elle. Elle dort toujours autant, mais d'un sommeil continu, sans ces vingt minutes hachées qui la vidaient.
Aujourd'hui, Camille raconte son histoire à qui veut l'entendre, surtout à sa sœur, qui repousse encore son réveil sept fois. Elle ne prétend pas détenir une vérité valable pour tout le monde, elle parle seulement de ce qui a marché pour elle. Elle conseille de regarder d'abord ses propres matins, honnêtement, avec un peu de recul. Combien de sonneries, combien de rêves fugaces, quelle forme à dix heures. Pour elle, le changement tenait en peu de chose, quelques gestes simples à essayer chez soi, sans rien acheter.
« J'avais l'impression de me faire un cadeau, en fait je me sabotais chaque matin sans le savoir. »
- Régler le réveil à l'heure réelle du lever plutôt que vingt minutes avant.
- Désactiver la fonction répétition sur le téléphone ou le radio-réveil.
- Poser le réveil loin du lit pour devoir se lever et l'éteindre.
- Ouvrir les rideaux et boire un verre d'eau dès le lever.
- Noter pendant une semaine sa forme à dix heures selon le type de réveil.
- En cas de fatigue persistante, en parler à son médecin.
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