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Il est 14 h 40, et le store de la terrasse claque doucement sous le vent qui monte du bassin. Gérard, 66 ans, tire le plaid sur ses jambes et cale le coussin derrière sa nuque. Au loin, une pinasse rentre au port, moteur au ralenti. Dans dix minutes, il dormira, comme chaque jour depuis trois ans.
Trois ans de retraite au bord du bassin, réglés comme une marée
Gérard a passé trente-huit ans dans une agence bancaire de Bordeaux, à jongler entre les rendez-vous et les dossiers urgents. Quand il a pris sa retraite, Martine et lui ont vendu l'appartement des Chartrons pour une petite maison à Arcachon. Elle a des volets bleus, un jardin minuscule et une terrasse orientée plein sud. Le matin, il marche jusqu'à la jetée Thiers, achète le journal et deux chocolatines. L'après-midi appartient au repos, et il en parle comme d'une récompense méritée.
Martine, elle, n'a jamais été une grande dormeuse de jour, et elle préfère ses longues séances de jardinage. Elle laisse donc son mari sur la terrasse et s'occupe de ses hortensias, qu'elle soigne avec une patience presque religieuse. Le soir, ils dînent vers vingt heures, regardent un film, puis montent se coucher vers vingt-trois heures. Pendant trois ans, ce rythme a tenu sans la moindre fausse note. Gérard s'endormait vite et se réveillait reposé, sans réveil, vers sept heures et demie.
Leurs amis les envient un peu, il faut le reconnaître, quand ils viennent passer un week-end au bord de l'eau. La maison respire le calme, et Gérard affiche ce teint hâlé des gens qui ont enfin le temps. Il répète volontiers que la sieste est la meilleure invention de la civilisation. Il cite les Espagnols, les moines, et même son grand-père vigneron, qui dormait sous un chêne après le déjeuner. Personne ne songe à le contredire, et lui moins que quiconque ne s'en inquiète.
L'été finit, et la sieste s'allonge sans qu'il y pense
Au début, la sieste durait une quarantaine de minutes, parfois moins quand le voisin tondait sa pelouse. Puis l'été dernier, avec la chaleur écrasante de juillet, elle s'est étirée naturellement. Gérard s'allongeait vers quinze heures et rouvrait les yeux vers seize heures trente, la bouche sèche. Il se disait que son corps réclamait ce repos, et qu'il avait bien le droit de l'écouter. Après des décennies de nuits courtes à cause du travail, il pensait rattraper enfin une vieille dette.
En septembre, les journées raccourcissent, mais l'habitude reste bien ancrée dans son emploi du temps. Le déjeuner glisse aussi, parce que la marche du matin s'est allongée et qu'il traîne au marché. On mange à treize heures trente, on range, on boit un café, et la sieste commence de plus en plus tard. Certains jours, Gérard ne s'allonge qu'à seize heures. Il dort alors jusqu'à dix-sept heures trente, quand la lumière baisse déjà sur le bassin et que Martine allume la lampe du salon.
Il trouve ça parfait, à vrai dire, puisque rien ne le presse et que personne ne l'attend. « Je suis à la retraite, je dors quand je veux, c'est bien le principe », lance-t-il à sa fille au téléphone. Elle rit et lui souhaite de bonnes vacances perpétuelles. Gérard n'imagine pas un instant que ce plaisir quotidien puisse avoir un prix. La sieste a toujours été son alliée, et il ne voit aucune raison pour que cela change maintenant, en plein automne.
« Je suis à la retraite, je dors quand je veux, c'est bien le principe, non ? »
Un premier réveil à trois heures, mis sur le dos du vent
La première mauvaise nuit arrive un mardi d'octobre, pendant une tempête qui secoue les pins du quartier. Gérard se réveille à trois heures dix, les yeux grands ouverts, l'esprit étonnamment clair. Il écoute les rafales contre les volets et se dit que c'est normal, avec tout ce bruit. Il finit par se rendormir vers cinq heures, d'un sommeil léger et agité. Le lendemain, il raconte l'épisode au petit déjeuner comme une anecdote sans importance, en beurrant tranquillement sa tartine.
Mais le vent tombe, et les nuits blanches continuent pourtant, avec une régularité presque moqueuse. Gérard se couche à vingt-trois heures, éteint la lumière, puis attend un sommeil qui ne vient plus. Il fixe le plafond, où les phares des rares voitures dessinent des rectangles pâles. Il compte, il change de côté, il se relève pour boire un verre d'eau. Vers une heure du matin, il s'endort enfin, pour se réveiller à quatre heures, comme si quelqu'un avait appuyé sur un interrupteur.
Martine remarque bien ses allers-retours, mais elle met cela sur le compte du changement de saison. « Tu ruminais encore tes histoires de placements », lui dit-elle un matin, sans méchanceté. Gérard proteste, parce qu'il ne pense à rien de particulier pendant ces heures-là. Il ne se sent ni anxieux ni malheureux, simplement réveillé, et c'est justement ce qui le déroute. L'après-midi, épuisé par sa nuit, il s'allonge encore plus longtemps sur la terrasse pour récupérer.
Tisanes, café supprimé, nouveau matelas : rien ne marche
Gérard décide alors de mener l'enquête, avec la méthode qu'il appliquait autrefois aux comptes de ses clients. Il commence par supprimer le café de l'après-midi, puis celui du déjeuner, sans aucun résultat visible. Martine lui prépare des infusions de tilleul et de verveine, qu'il boit sans conviction vers vingt-deux heures. Il essaie de lire au lit, puis d'éteindre les écrans plus tôt. Chaque soir, il espère que le remède du jour sera enfin le bon, et chaque nuit le détrompe.
En novembre, il se persuade que le matelas est en cause, puisqu'il a déjà douze ans. Le couple file dans un magasin de Biganos et repart avec un modèle à mémoire de forme, payé presque mille deux cents euros. Les deux premières nuits semblent meilleures, et Gérard crie presque victoire auprès de ses voisins. Puis tout recommence exactement comme avant. On connaît tous ça, ce moment où l'on dépense pour se rassurer, en sachant au fond que le problème est ailleurs.
Fatigué, irritable, il oublie le pain, s'emporte contre une file d'attente à la poste, perd le fil des conversations. Sa fille s'inquiète en l'entendant au téléphone, la voix pâteuse et lente. Elle lui conseille de consulter, et Gérard finit par céder, un peu vexé d'en arriver là. Il prend rendez-vous chez son médecin traitant, persuadé qu'on va lui parler d'âge, de prostate ou de somnifères. Il prépare même une liste de questions, comme on prépare un dossier délicat.
« Je ne pensais à rien de spécial, j'étais juste réveillé, et c'est ça qui me rendait fou. »
Ce n'était pas la vieillesse, c'était l'après-midi
Le docteur Lacoste l'écoute longuement, puis pose une question que Gérard n'attendait pas du tout. Il veut savoir ce qu'il fait entre treize et dix-huit heures, minute par minute. Gérard décrit sa sieste avec fierté, sa durée, son horaire, le plaid et la terrasse. Le médecin hoche la tête et sourit doucement. Selon lui, dans son cas, le coupable dort chaque jour sur la terrasse, et il porte un plaid à carreaux. Gérard reste un moment silencieux, partagé entre le soulagement et l'agacement.
Le médecin lui explique sa situation avec des mots simples. Pendant la journée, le corps accumule un besoin de dormir, une sorte de réserve qui se remplit d'heure en heure. Une longue sieste en fin d'après-midi vide une bonne partie de cette réserve. Le soir venu, il ne reste plus assez de fatigue pour s'endormir et tenir jusqu'au matin. Pour Gérard, une sieste dépassant trente minutes, ou qui commence trop tard, mange tout simplement une partie de sa nuit.
Il ajoute qu'au-delà d'une demi-heure, on glisse vers un sommeil profond, dont on sort lourd et désorienté. C'était précisément cette bouche sèche et cette tête embrumée que Gérard ressentait au réveil sans y prêter attention. « Vous ne dormez pas moins qu'avant, vous dormez simplement au mauvais moment », résume le médecin. Gérard rentre à Arcachon en voiture, la radio éteinte. Il repense à trois ans de siestes heureuses, puis aux deux derniers mois de nuits perdues, et il comprend.
Vingt minutes avant quinze heures, et les nuits reviennent
Le lendemain, Gérard applique le conseil reçu avec une discipline de banquier. Il déjeune à midi et demi, s'allonge à treize heures quarante-cinq, et règle un minuteur sur son téléphone. Vingt minutes, pas une de plus. Les premiers jours, la sonnerie lui semble cruelle, et il traîne sur la terrasse en bâillant. Martine le pousse vers le jardin pour l'occuper. Soyons honnêtes, il grogne beaucoup, mais il tient bon, et il note chaque soir l'heure de son endormissement.
Au bout d'une dizaine de jours, la différence devient évidente pour tous les deux. Gérard s'endort vers vingt-trois heures trente et se réveille rarement avant six heures. Sa courte sieste le laisse frais, sans cette lourdeur qui l'accompagnait jusqu'au dîner. « Vingt minutes, et je repars comme un jeune homme, je n'aurais jamais cru ça », confie-t-il à un voisin. Le matelas neuf, lui, reste dans la chambre, comme un souvenir un peu coûteux de cette mauvaise période.
Aujourd'hui, Gérard raconte son histoire à qui veut l'entendre, au marché ou sur la jetée. Il ne renie pas la sieste, il l'a simplement remise à sa place, courte et tôt. Il a calculé que ces deux mois lui ont coûté un matelas, des dizaines de nuits et quelques disputes inutiles. Il en tire une conviction simple pour lui-même : une sieste courte, avant quinze heures, repose sans voler la nuit. Le store claque toujours sur la terrasse, mais il se réveille désormais avant la pinasse.
« J'ai acheté un matelas à mille deux cents euros alors que le problème dormait sur ma terrasse. »
- Limiter la sieste à vingt ou trente minutes, avec un minuteur pour ne pas glisser dans le sommeil profond.
- La placer tôt, idéalement avant 15 heures, peu après le déjeuner.
- Repérer les signes d'une sieste trop longue : bouche sèche, tête lourde, réveil désorienté.
- Noter quelques jours l'heure de sieste et l'heure d'endormissement pour voir le lien.
- Éviter de compenser une mauvaise nuit par une sieste plus longue, qui entretient le cercle.
- Consulter son médecin si les nuits restent difficiles malgré ces ajustements.
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