Ne manquez aucune actuSuivez-nous sur Google News
Il était un peu plus de vingt et une heures, rue Solférino, quand Karim a posé la boîte sur la table du salon. Le carton sentait encore l'entrepôt, le scotch crissait sous ses doigts. Dans la pièce d'à côté, le radiateur cliquetait doucement. Il a sorti la perceuse, l'a soupesée, puis l'a regardée longtemps, sans vraiment savoir s'il allait la garder.
Un appartement lillois, des étagères à poser et une soirée tranquille
Karim a trente-huit ans et travaille comme comptable dans une mutuelle du centre de Lille. Avec sa compagne Elsa, il loue depuis quatre ans un deux-pièces au troisième étage, près de la place Philippe-Lebon. L'appartement est clair, un peu bruyant, avec des murs en brique que personne n'a jamais osé percer. Les cartons de livres s'empilent encore dans un coin, faute d'étagères. Depuis l'automne, Elsa répète qu'il faudrait enfin les installer, avant que la pile ne devienne un meuble à part entière.
Karim n'est pas bricoleur, soyons honnêtes. Il possède un tournevis, une boîte de chevilles dépareillées et un marteau hérité de son père. Mais il fait ses achats en ligne depuis des années, sans jamais avoir eu de problème. Il compare les prix, lit les avis, attend les promotions. Pour lui, commander sur internet relève d'une routine aussi banale que faire les courses du samedi au marché de Wazemmes, avec un café au retour.
Ce soir-là de janvier, il s'installe donc sur le canapé avec son ordinateur portable. Elsa regarde une série, le son baissé. Il tape perceuse à percussion dans la barre de recherche et fait défiler les modèles, les puissances, les coffrets avec forets. Il hésite entre plusieurs marques, ouvre une dizaine d'onglets. Il se dit qu'il trouvera bien, et que de toute façon, s'il se trompe, il pourra toujours la renvoyer.
Le choix d'un modèle puissant, au cas où la brique résisterait
Il finit par choisir une perceuse à 129 euros, vendue par un site spécialisé dans l'outillage. Le modèle est plus puissant que nécessaire, mais un vendeur sur un forum assurait que la brique lilloise ne pardonne rien. La livraison standard coûte 6,90 euros, il accepte sans réfléchir. Il coche la case des conditions générales de vente, comme tout le monde, sans les ouvrir. Le paiement passe en quelques secondes et un courriel de confirmation arrive aussitôt.
Il se souvient vaguement d'avoir vu passer une ligne sur les retours, en petits caractères sous le bouton de commande. Quelque chose sur les frais, peut-être. Il ne s'y arrête pas. Dans son esprit, la règle est simple et rassurante : quatorze jours pour changer d'avis. Il l'a lu cent fois, il l'a entendu à la radio, ses collègues en parlent. C'est la loi, se dit-il, et la loi protège l'acheteur, point final.
Je me suis dit qu'au pire, je la renvoyais et on n'en parlait plus, raconte-t-il aujourd'hui en haussant les épaules. Elsa, elle, trouvait l'achat un peu excessif pour trois étagères. Elle avait suggéré d'emprunter la perceuse du voisin du dessous, un retraité qui bricole le dimanche. Karim avait refusé, par fierté autant que par commodité. Il voulait son propre outil, rangé dans son placard, prêt pour la prochaine fois.
« Je me suis dit qu'au pire, je la renvoyais et on n'en parlait plus. »
Un voisin, une perceuse prêtée et un carton qui reste fermé
Le colis arrive trois jours plus tard, déposé chez la gardienne. Karim l'ouvre le soir même, comme dans la scène du début, et range la machine sans l'essayer. Le week-end suivant, il croise justement Gérard, le voisin du dessous, dans la cage d'escalier. La conversation dérive sur les étagères, et Gérard propose de monter avec sa propre perceuse et ses forets à béton. En une heure, les trois planches sont fixées, droites, solides, sans une seule fissure dans la brique.
Le soir, Karim regarde le carton neuf posé près de l'entrée. Il se rend compte qu'il n'en aura sans doute plus besoin avant des années. Elsa, sans méchanceté, lui fait remarquer que 129 euros dorment désormais dans le placard. Il se laisse quelques jours pour réfléchir, puis la décision s'impose. Il remet la perceuse dans son emballage, glisse la notice, referme le tout avec soin, en prenant garde de ne rien abîmer.
Le douzième jour après la livraison, il remplit le formulaire de rétractation sur le site du vendeur. Une étiquette de retour s'affiche, à imprimer. Il note bien une mention indiquant que le retour est à la charge du client, mais il pense à une formalité. Il dépose le colis dans un point relais près de la gare Lille-Flandres, garde le récépissé dans son portefeuille, et rentre chez lui avec le sentiment du devoir accompli.
Le virement tombe, et le compte n'est pas rond
Une dizaine de jours plus tard, une notification bancaire s'allume sur son téléphone pendant la pause de midi. Remboursement du vendeur. Il ouvre l'application, distrait, puis fronce les sourcils. Le montant affiché n'est pas celui qu'il attendait. Il avait payé 135,90 euros au total, livraison comprise. Le virement indique 121,90 euros. Il refait le calcul deux fois sur un coin de serviette en papier, à la cafétéria de la mutuelle, sous le regard amusé d'un collègue.
Quatorze euros manquent. Pour un comptable, l'écart a quelque chose d'insupportable, même modeste. Il pense d'abord à une erreur de saisie, puis à des frais bancaires, puis à un remboursement en deux fois. Le soir, il fouille ses courriels et retrouve celui du vendeur, laconique, mentionnant une déduction pour frais de retour. Rien d'autre. Pas de détail, pas d'explication. J'avais l'impression qu'on me faisait payer d'avoir changé d'avis, dit-il.
Il écrit au service client, poliment d'abord, en rappelant le délai de quatorze jours. La réponse arrive deux jours plus tard, automatique, renvoyant vers les conditions générales. Il rappelle le numéro indiqué, attend vingt minutes avec une musique en boucle, tombe sur une conseillère courtoise mais ferme. Elle maintient la retenue. Karim raccroche agacé, persuadé d'être face à une pratique abusive. Il envisage de laisser un avis assassin, et même de signaler le site.
« J'avais l'impression qu'on me faisait payer d'avoir changé d'avis, alors que j'étais dans les temps. »
Ce que disaient vraiment les petits caractères sous le bouton
C'est Elsa qui, un dimanche matin, ouvre enfin les conditions générales du site, café à la main. Elle lit à voix haute, lentement. Le texte précise que l'acheteur dispose de quatorze jours pour se rétracter, que les frais de retour restent à sa charge, et il en donne le montant forfaitaire. L'information figurait aussi sur la page de commande, juste avant le paiement. Karim se tait un moment. Il avait été prévenu, simplement il n'avait pas lu.
Ce qu'il découvre en se renseignant ensuite, sur les sites officiels d'information des consommateurs, change sa lecture de l'histoire. Le droit de rétractation lui permettait bien de renvoyer la perceuse sans se justifier. Mais le vendeur peut laisser les frais de retour à l'acheteur, à condition de l'en avoir informé avant l'achat. C'était le cas. En revanche, les frais de livraison initiaux, au tarif standard, doivent être remboursés. Et justement, les 6,90 euros figuraient bien dans le virement.
On connaît tous ça, ce réflexe de croire que la règle des quatorze jours règle tout. Karim en rit un peu aujourd'hui, avec une pointe de gêne. Je pensais qu'on m'avait volé quatorze euros, en fait j'avais signé pour les payer, résume-t-il. Le vendeur n'avait commis aucune faute. Il avait même remboursé la livraison aller, comme il le devait. La seule erreur, si l'on peut dire, tenait à une case cochée trop vite, un soir de janvier.
Quatorze euros de leçon et une nouvelle habitude avant de payer
La somme n'a rien de dramatique, Karim le reconnaît volontiers. Mais elle a modifié sa façon d'acheter. Désormais, avant de valider un panier, il cherche la ligne consacrée aux retours. Il vérifie si le site propose un retour gratuit, payant, ou à organiser soi-même. Il compare parfois deux vendeurs uniquement sur ce critère, à prix égal. Pour un objet encombrant ou lourd, une perceuse, un meuble, un aspirateur, il sait que l'addition peut grimper vite.
Il a aussi compris ce qu'il pouvait exiger. Si un jour le vendeur oublie de rembourser la livraison standard, il saura le réclamer. Si les frais de retour n'ont jamais été annoncés avant la commande, il sait qu'ils ne peuvent pas lui être imposés. Et il garde systématiquement ses récépissés de dépôt, au cas où un colis se perdrait. Elsa le taquine en l'appelant l'expert du retour, ce qu'il prend plutôt bien, finalement.
Dans le salon, les étagères de Gérard tiennent toujours, chargées de romans et de classeurs. La perceuse, elle, est repartie vers un entrepôt quelque part en France. Quant à Gérard, il a refusé qu'on le dédommage, se contentant d'un pack de bières belges. La prochaine fois, je frappe d'abord en bas avant de commander, conclut Karim. Et s'il faut vraiment acheter, il lira cette fois la ligne qu'il avait ignorée, celle qui lui a coûté quatorze euros.
« Je pensais qu'on m'avait volé quatorze euros, en fait j'avais signé pour les payer. »
- Avant de payer, cherchez la mention des frais de retour sur la page de commande.
- Le délai de rétractation de 14 jours permet de renvoyer un article sans justification.
- Les frais de retour peuvent rester à votre charge si le vendeur vous en a informé avant l'achat.
- Le vendeur doit rembourser les frais de livraison initiaux au tarif standard.
- Conservez le récépissé de dépôt du colis jusqu'au remboursement complet.
- Pour un objet lourd, comparez les vendeurs aussi sur le coût du retour.
Suivi de l'histoire
- 7 Oct 2026Elle écrit chaque lundi quinze tâches sur un carnet à spirale : chaque vendredi soir, il en reste huit, toujours les mêmes, barrées nulle part
- 7 Oct 2026Elle pense que son vieux tableau électrique lâche chaque soir de novembre : l’électricien venu le remplacer repart sans toucher un seul fil
- 7 Oct 2026Elle ne dort plus depuis que son voisin a posé une pompe à chaleur : il répète qu’elle est « dans les normes »
- 7 Oct 2026Blocage des lycées : pourquoi la journée de grève du 6 octobre pourrait marquer le début d’une convergence des luttes
- 7 Oct 2026Ils louent leur camping-car à un couple de Belges pour trois semaines : au retour, une rayure de deux mètres et un assureur qui ne répond plus
- 7 Oct 2026Blocus des lycées le 6 octobre : manifestations à Nice, Toulon et Draguignan, cours en distanciel dans 28 établissements azuréens







