Il quitte l’usine de Saint-Étienne après quarante-deux ans de service : fin octobre, son compte bancaire n’a pas reçu un seul euro

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Le dernier vendredi de septembre, la sirène de seize heures a sonné comme d'habitude sur le parking de l'usine. Gérard a rangé ses gants dans le casier métallique, a refermé le cadenas une dernière fois, puis l'a laissé pendre sans le verrouiller. Dehors, l'air sentait le gasoil et la pluie fine de Saint-Étienne. Ses collègues l'attendaient avec un carton de bouteilles et un gâteau.

Quarante-deux ans d'atelier et un pot de départ sous la pluie

Gérard a 62 ans, des mains larges et une épaule qui grince quand le temps change. Il est entré à l'usine à vingt ans, comme ajusteur, à l'époque où l'on embauchait encore le lundi matin sans entretien. Il y a vu passer trois directeurs, deux plans sociaux et une bonne centaine d'apprentis. Il connaît chaque machine par son bruit, et il sait reconnaître une pièce mal usinée rien qu'en la soupesant.

Ce soir-là, sous l'auvent de tôle, on a trinqué avec des gobelets en plastique. Le chef d'atelier a fait un petit discours, maladroit et sincère, qui a fait rire tout le monde. On lui a offert une canne à pêche et un bon pour un restaurant de Firminy. Gérard a serré des mains pendant une heure, la gorge un peu nouée, en promettant de repasser boire le café à la pause.

Chez lui, dans le pavillon de La Talaudière, Josiane avait préparé un pot-au-feu. Elle travaille encore à mi-temps à la cantine d'une école, pour deux ans au moins. Leur maison est payée depuis longtemps, la voiture a dix ans mais tient la route. Ils ne roulent pas sur l'or, ils ne manquent de rien non plus. Gérard s'est assis dans son fauteuil et a dit qu'il allait enfin dormir après six heures.

Un dossier rempli avec soin, des comptes faits au centime

Gérard n'est pas du genre à laisser traîner les papiers. Six mois avant son départ, il avait déposé sa demande de retraite en ligne, aidé par sa fille Aurélie, qui s'y retrouve mieux dans les espaces personnels. Il avait vérifié ses trimestres, ses années d'apprentissage, ses périodes de chômage partiel. Tout était carré. Il avait reçu la notification avec le montant de sa pension de base, et celui de sa complémentaire.

Avec Josiane, ils s'étaient installés un dimanche à la table de la cuisine, avec une calculatrice et un bloc de papier quadrillé. Ils avaient aligné les charges du mois, le prélèvement de l'assurance, l'électricité, le téléphone, les courses. Ils avaient soustrait le salaire de Gérard et ajouté sa pension. La différence était supportable, à condition de lever le pied sur les sorties et de reporter le changement de chaudière.

Rassuré, Gérard avait même pris une décision qui lui semblait raisonnable. Avec sa prime de départ, il avait réglé d'un coup la révision complète de la voiture et un petit voyage en Ardèche prévu pour mi-octobre. Soyons honnêtes, après quarante-deux ans de réveils à cinq heures, il estimait l'avoir mérité. Le compte courant restait juste, mais la pension tomberait à la fin du mois, comme le salaire. Du moins, c'est ce qu'il croyait.

« Le dernier salaire tombe fin septembre, la pension tombe le 9 novembre, et entre les deux, il y a tout octobre à tenir. »

Le relevé de fin octobre affiche un grand vide

Le voyage en Ardèche s'est bien passé, avec des châtaignes grillées et des balades au bord du Chassezac. En rentrant, Gérard a pris l'habitude de consulter son compte sur la tablette, le matin, avec son café. Le 25 octobre, rien n'était arrivé, mais il ne s'en est pas inquiété. À l'usine, la paie tombait parfois le 28, parfois le 30, selon les jours fériés et l'humeur du service comptable.

Le 31 octobre, il a rafraîchi l'écran trois fois. Toujours les mêmes lignes : la carte bancaire à la station-service, le prélèvement de l'électricité, un retrait au distributeur de la place. Aucun virement de la caisse de retraite, aucune ligne de complémentaire non plus. Il a d'abord pensé à un problème de banque. Puis il s'est dit qu'un dossier avait peut-être été égaré quelque part, entre deux services.

Josiane, elle, a vu tout de suite qu'il avait changé de couleur. Elle a regardé l'écran par-dessus son épaule, puis a sorti son propre relevé de la cantine. Il restait un peu plus de trois cents euros sur le compte commun, et le prélèvement de l'assurance habitation était prévu le 5 novembre. Gérard a reposé la tablette et a dit à voix basse qu'ils n'allaient pas pouvoir faire le mois.

Des appels en attente et une banque qui ne sait rien

Le lundi suivant, Gérard a appelé la caisse de retraite dès l'ouverture. Il a écouté une musique d'attente pendant vingt-cinq minutes, le téléphone coincé contre l'oreille, en tournant autour de la table. Quand une conseillère a enfin décroché, la communication a coupé au moment où il donnait son numéro de sécurité sociale. Il a rappelé, a attendu encore, puis a renoncé en début d'après-midi, les nerfs à vif.

Il est alors passé à l'agence bancaire du centre-ville. Le conseiller, un jeune homme poli, a consulté son écran et confirmé qu'aucun virement n'était en attente sur le compte. Il a proposé une autorisation de découvert, moyennant des frais, en attendant que la situation se débloque. Gérard est ressorti avec un dépliant à la main et l'impression désagréable d'être devenu, du jour au lendemain, un client à risque.

Le soir, Aurélie est venue dîner avec les enfants. Elle s'est connectée à l'espace personnel de son père sur son téléphone, en fronçant les sourcils. Le dossier indiquait bien une retraite attribuée, avec une date d'effet au 1er octobre. Gérard a tapé du plat de la main sur la table. Tu vois bien, ils m'ont oublié, a-t-il lancé, quarante-deux ans de cotisations et ils m'oublient le premier mois.

« J'ai rafraîchi l'écran trois fois, comme si ça allait faire apparaître le virement, c'est idiot mais on le fait. »

Le paiement d'octobre arrive en novembre, comme prévu

C'est finalement une voisine, Monique, retraitée de La Poste depuis quatre ans, qui a remis les choses à l'endroit. Elle passait déposer des œufs quand Gérard lui a raconté son histoire, encore énervé. Elle a souri doucement et lui a demandé s'il avait regardé le calendrier des paiements. Elle-même avait vécu exactement la même chose, et elle se souvenait d'avoir passé un mois à compter chaque plein d'essence.

Monique lui a expliqué ce que personne ne lui avait vraiment dit. Une pension de retraite de base n'est pas payée comme un salaire. Elle est versée à terme échu, c'est-à-dire après le mois concerné, autour du 9 du mois suivant. La pension d'octobre est donc versée début novembre. Ce n'est ni une erreur de la caisse ni un dossier perdu. C'est simplement le rythme normal des versements.

Gérard a mis un moment à digérer l'information. Son dernier salaire, versé fin septembre, couvrait septembre. Sa première pension, celle d'octobre, arriverait en novembre. Entre les deux, octobre entier passait sans le moindre revenu de sa part. Le 9 novembre au matin, il a ouvert la tablette avant même de faire couler le café. Le virement était là, au centime près, accompagné peu après de celui de la complémentaire.

Ce que Gérard aurait voulu savoir avant le pot de départ

Au bout du compte, l'histoire s'est bien terminée, mais elle a coûté. Il y a eu les frais de découvert, une trentaine d'euros, et un prélèvement rejeté qu'il a fallu régulariser. Il y a surtout eu dix jours de nuits courtes et d'angoisse sourde. Gérard reconnaît qu'avec un peu d'anticipation, il aurait gardé sa prime de côté et décalé l'Ardèche d'un mois.

Depuis, il en parle à tous ceux qui approchent du départ. Il est repassé à l'usine, comme promis, et a pris à part deux collègues qui partent au printemps. On connaît tous ça, ce réflexe de croire que l'argent tombe à la même date qu'avant. Pour lui, l'essentiel tient en une idée simple : il faut prévoir un mois entier sans revenu, et le préparer comme une dépense à part.

Josiane a recopié quelques règles sur une feuille aimantée sur le frigo, pour leur fille et leurs amis. Garder l'équivalent d'un mois de charges sur le compte, vérifier la date d'effet de la retraite, prévenir les créanciers si besoin. Gérard, lui, a trouvé une autre consolation. Il a enfin étrenné la canne à pêche offerte par l'atelier, un matin de novembre, au bord de la Loire, l'esprit tranquille.

« Moi aussi j'ai cru qu'ils m'avaient oublié, et puis non, c'est juste que la retraite se paie après le mois. »

  • Vérifier la date d'effet de sa retraite dans son espace personnel, plusieurs mois avant le départ.
  • Retenir que la pension de base est versée à terme échu, autour du 9 du mois suivant.
  • Mettre de côté au moins un mois de charges courantes pour couvrir le premier mois sans revenu.
  • Ne pas engager la prime de départ avant d'avoir reçu le premier versement de pension.
  • Repérer les prélèvements prévus début de mois et, si besoin, demander leur report.
  • Se renseigner séparément sur la date de versement de la retraite complémentaire.

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Emilie Morlaes, les bohémiennes coiffure
Emilie Morlaes

Ancienne gérante du salon Les Bohémiennes Coiffure, Émilie partage son expérience de la coiffure, des soins capillaires et de la beauté. Elle décrypte les tendances et propose des conseils pratiques issus de son expérience du terrain.

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