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Le rouleau de joint mousse crissait sous les ciseaux, posé sur le rebord de la fenêtre de la cuisine. Dehors, un samedi d'octobre à Roubaix, la pluie fine tapait contre les briques rouges de la rue. Monique, 67 ans, passait le doigt le long du cadre pour sentir le moindre filet d'air. Elle souriait déjà en pensant à la facture de gaz de l'hiver.
Une maison de briques qu'elle connaît par cœur depuis trente ans
Monique habite la même maison de ville depuis 1994, une façade étroite comme on en voit partout dans le quartier de l'Épeule. Deux étages, une cour minuscule, un escalier raide qui grince à la troisième marche. Ancienne secrétaire dans une filature, elle connaît chaque bruit de la maison, chaque radiateur qui cogne au démarrage. Son mari, Gérard, est parti il y a six ans, et depuis elle gère tout seule, avec méthode et un carnet à spirale.
Dans ce carnet, elle note tout depuis des années : les relevés du compteur, les dates d'entretien de la chaudière, les prix du gaz. L'hiver dernier, la colonne des dépenses lui a fait mal au ventre. Sa petite retraite ne suit plus, et elle a pris l'habitude de chauffer à dix-huit degrés en gardant un gilet. Sa fille Sandrine, qui vit à Lille, lui répète de ne pas se priver, mais Monique a son orgueil.
Le soir, elle s'installe dans le fauteuil du salon, la radio allumée, une tasse de tisane posée sur l'accoudoir. Elle aime cette maison et ses habitudes tranquilles. Elle aère le matin, un peu, quand elle y pense, et fait sécher son linge sur l'étendoir près du radiateur de la chambre. Rien de tout cela ne lui a jamais posé de problème. C'est du moins ce qu'elle se disait, en tournant les pages de son carnet bien rangé.
Le samedi où elle décide de traquer chaque courant d'air
L'idée lui est venue en regardant une émission sur les économies d'énergie, un dimanche après-midi. Un artisan y montrait comment l'air froid entre par les moindres interstices et fait fuir la chaleur. Monique a pris des notes, puis elle est allée au magasin de bricolage du boulevard avec une liste précise. Joint mousse adhésif, bande de calfeutrage, ruban isolant et même un boudin de porte en forme de teckel, pour rire un peu.
Elle a commencé par la cuisine, puis le salon, puis les deux chambres de l'étage. Partout, elle a collé le joint autour des ouvrants, en appuyant fort avec le pouce. Sur les fenêtres de la chambre, posées en 2008, elle a remarqué de petites grilles en plastique en haut du cadre. Elle sentait l'air froid passer par ces fentes. Sans hésiter, elle les a recouvertes de ruban adhésif gris, soigneusement, sur toute la longueur.
Dans la salle de bains, la bouche d'aération au plafond faisait un léger sifflement les jours de vent. Elle a découpé un carré de carton et l'a scotché par-dessus. Le soir même, elle a fait le tour de la maison, la main tendue devant chaque fenêtre, satisfaite. Plus aucun souffle. Elle a appelé Sandrine pour lui raconter. Je t'assure, ma maison est devenue une bouteille thermos, a-t-elle dit en riant au téléphone.
« Je t'assure, ma maison est devenue une bouteille thermos, je n'ai jamais eu aussi chaud pour si peu. »
Une buée tenace sur les vitres que personne ne remarque vraiment
Les premières semaines de novembre lui ont donné raison, du moins en apparence. La maison semblait plus douce, le thermostat restait bas, et Monique notait avec fierté des relevés de gaz légèrement plus faibles. Elle a même relevé le chauffage d'un degré, pour se faire plaisir. Le matin, pourtant, les vitres de la chambre étaient couvertes de buée épaisse, avec des gouttes qui coulaient jusqu'au rebord et formaient de petites flaques.
Elle essuyait tout avec une éponge, en se disant que c'était normal en hiver. On connaît tous ça, la buée sur les fenêtres quand il fait froid dehors. Dans la salle de bains, le miroir restait embué longtemps après la douche, et la serviette ne séchait plus vraiment. Elle trouvait aussi que l'air avait une odeur un peu lourde au réveil, comme dans une cave. Mais elle mettait ça sur le compte du temps gris.
Sandrine est venue déjeuner un dimanche et a froncé le nez en entrant dans la chambre où elle déposait son manteau. Ça sent le renfermé chez toi, maman, a-t-elle lâché sans y penser davantage. Monique a haussé les épaules et ouvert la fenêtre deux minutes, par politesse. Le linge séchait toujours sur l'étendoir, à côté du lit. Personne n'a fait le lien, et la conversation est vite passée aux petits-enfants.
Derrière l'armoire, un mur noir qu'elle croit d'abord venu du voisin
C'est le 12 décembre qu'elle a déplacé l'armoire de la chambre, pour retrouver une boucle d'oreille tombée derrière. Le meuble en chêne, hérité de sa belle-mère, n'avait pas bougé depuis des années. En le tirant de quelques centimètres, elle a vu le mur. Une large zone grise, tachée de points noirs serrés, montait du plinthe jusqu'à mi-hauteur. Le papier peint se décollait, humide sous les doigts, et l'odeur était saisissante.
Sa première pensée a été pour le voisin. Le mur est mitoyen, et elle s'est imaginé une fuite chez lui, une canalisation percée. Elle a sonné le soir même chez Karim, qui l'a accueillie en pantoufles, surpris. Il l'a fait entrer, lui a montré sa propre chambre, sèche et sans aucune trace. Il a même vérifié son chauffe-eau devant elle. Rien du tout. Monique est rentrée chez elle, plus perdue qu'avant.
Elle a ensuite pensé au toit, à une gouttière bouchée, et a appelé un couvreur qui est passé trois jours plus tard. Il est monté, a regardé les tuiles, a inspecté la gouttière, puis il est redescendu en secouant la tête. Votre toiture est saine, madame, ça ne vient pas d'en haut, a-t-il dit en essuyant ses mains. Il a refusé d'être payé. Le soir, Monique a frotté le mur à l'eau de Javel, en vain.
« J'ai cru que c'était le voisin, puis le toit, jamais je n'aurais pensé que ça venait de moi. »
Ce que le technicien a trouvé en soulevant le ruban adhésif gris
C'est Sandrine qui a insisté pour faire venir un technicien spécialisé en ventilation, recommandé par une collègue. Il s'appelait Julien, une trentaine d'années, un hygromètre à la main. Il a fait le tour de la maison en silence, puis il s'est arrêté devant la fenêtre de la chambre. Il a passé le doigt sur le ruban adhésif gris et a demandé depuis quand les grilles étaient fermées. Monique a répondu fièrement : depuis octobre.
Julien a alors expliqué, sans élever la voix, ce qui s'était passé. Ces grilles sont des entrées d'air, prévues pour laisser entrer un peu d'air neuf en permanence, pendant que la bouche de la salle de bains l'extrait. En bouchant les deux, elle avait arrêté le renouvellement de l'air. Or une maison produit chaque jour beaucoup de vapeur d'eau : la respiration, la cuisine, la douche, et surtout le linge qui sèche à l'intérieur.
Cette vapeur n'avait plus nulle part où aller, a-t-il poursuivi. Elle se condense sur les surfaces les plus froides, les vitres, et ce mur mitoyen derrière l'armoire, où l'air ne circule jamais. L'hygromètre affichait 78 % d'humidité dans la chambre. Ce n'était ni une fuite ni le toit, c'était votre propre air, a-t-il conclu. Monique est restée assise sur le lit, le ruban adhésif encore collé au bout des doigts.
Grilles rouvertes, un hygromètre sur la commode et une facture
Julien a retiré lui-même le ruban et le carton de la salle de bains, puis il a laissé un hygromètre sur la commode. Pour lui, l'objectif est simple : garder l'air de la maison entre 40 et 60 % d'humidité. Au-delà, les moisissures trouvent un terrain idéal. Il a aussi conseillé à Monique de garder ses joints sur les ouvrants, car calfeutrer les fuites n'est pas un problème. Le problème, c'est de boucher les entrées d'air prévues.
La note a été salée, soyons honnêtes. Entre le passage du technicien, le traitement du mur et le nouveau papier peint posé par un artisan du quartier, Monique a dépensé près de 900 euros. Bien plus que les économies de gaz espérées pour tout l'hiver. Elle a aussi dû jeter un vieux carton de photos rangé derrière l'armoire, gondolé et piqué de noir. C'est ce qui lui a fait le plus de peine, dit-elle.
Aujourd'hui, elle regarde son hygromètre chaque matin comme elle regardait autrefois son compteur. Les grilles restent ouvertes, le linge sèche dans la cour quand il fait beau, ou dans la salle de bains, porte fermée et ventilation en marche. Elle aère dix minutes chaque jour, même par grand froid. Le chiffre oscille désormais autour de 52 %. Dans son carnet à spirale, une nouvelle colonne est apparue, juste à côté de celle du gaz.
« Quand il a soulevé le ruban adhésif, j'ai compris tout de suite, et j'avais honte, franchement. »
- Ne jamais boucher les grilles d'entrée d'air en haut des fenêtres ni les bouches d'extraction.
- Calfeutrer les fuites des ouvrants avec du joint, sans toucher aux aérations prévues.
- Placer un hygromètre dans la chambre et viser entre 40 et 60 % d'humidité.
- Aérer en grand environ dix minutes par jour, même en plein hiver.
- Faire sécher le linge dehors ou dans une pièce ventilée, porte fermée.
- Décoller les meubles des murs froids de quelques centimètres pour laisser l'air circuler.
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