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Il était un peu plus de neuf heures, ce samedi 8 novembre, et le moteur de la Golf ronronnait dans la montée. Sur la banquette arrière, un carton de bocaux, deux sacs de linge et le thermos de café encore tiède. Dehors, une bruine fine, pas un flocon. Au rond-point, juste avant les premiers lacets, une silhouette en gilet jaune a levé la main.
Trente ans d'allers-retours entre Dijon et le Haut-Jura
Bernard a 58 ans, il est technicien dans une entreprise de chauffage à Dijon, et il connaît cette route par cœur. Depuis presque trente ans, il monte un week-end sur deux vers la petite maison que ses parents ont achetée près de Morbier. Une ferme basse au toit de tôle, une cheminée qui fume mal, un jardin qui descend vers les sapins. Il y passe ses samedis à bricoler, à couper du bois, à remettre en état ce que l'hiver précédent a abîmé.
Sa femme, Claudine, l'accompagne une fois sur deux, quand elle n'est pas de garde à la pharmacie où elle travaille. Ce samedi-là, elle était restée en ville, et Bernard était parti seul, avec l'idée de vidanger les tuyaux avant les grands froids. C'est une routine bien rodée chez eux. On ferme l'eau, on purge les radiateurs, on rentre le salon de jardin, on vérifie que les volets tiennent. Ensuite seulement, on peut dormir tranquille jusqu'au printemps.
La route, il la fait en deux heures et demie, toujours la même. L'autoroute jusqu'à Poligny, puis Champagnole, puis la nationale qui grimpe vers le col de la Savine. Il connaît chaque virage, chaque radar, chaque boulangerie ouverte le dimanche. Il sait où la chaussée gèle en premier, à l'ombre des épicéas, et où les camions ralentissent. Soyons honnêtes, après trente ans, il ne regardait plus vraiment la route comme un endroit où quelque chose pouvait encore le surprendre.
Des pneus neige achetés une fois, puis laissés au garage
Il y a une dizaine d'années, Bernard avait pourtant acheté un train de pneus hiver. Un hiver de grosse neige, il avait patiné dans la côte de Morbier et fini dans le fossé, sans casse mais avec une bonne frayeur. Le lendemain, il était passé chez un garagiste de Champagnole et avait fait monter quatre pneus neige. Pendant trois ou quatre saisons, il avait fait le changement chaque automne, consciencieusement, en notant les dates dans un petit carnet rangé dans la boîte à gants.
Puis les hivers ont changé. Moins de neige, des redoux en plein janvier, des week-ends de décembre où l'on montait en manches de chemise. Les pneus hiver sont restés empilés au fond du garage dijonnais, sous une bâche, et Bernard a fini par ne plus les monter du tout. Il s'était fait un raisonnement simple, presque raisonnable. S'il neigeait vraiment, il ne monterait pas. S'il ne neigeait pas, ses pneus d'été suffisaient largement, et il économisait le prix du montage deux fois par an.
Claudine l'avait taquiné une ou deux fois sur le sujet, sans insister. Elle-même conduisait une petite citadine qui ne quittait jamais la ville. Il lui avait répondu que la route était dégagée en novembre, que le chasse-neige passait tôt et qu'il n'était pas un débutant. Je regarde la météo la veille, je ne suis pas fou, avait-il dit en riant. Et pendant plusieurs automnes, cette logique a tenu, sans le moindre incident, ce qui a fini de le convaincre qu'il avait raison.
« Je regarde la météo la veille, je ne suis pas fou, il n'y a pas de neige en novembre ici. »
Un panneau rond au bord de la route, jamais vraiment lu
Le premier détail, il l'avait vu sans le voir. Depuis deux ou trois hivers, un panneau était apparu à l'entrée de certaines communes, un rond blanc cerclé de rouge avec un pneu et une chaîne dessinés dessus. Bernard l'avait remarqué comme on remarque une nouvelle enseigne de supermarché. Il pensait vaguement à une recommandation, un rappel de prudence pour les touristes parisiens qui montent skier sans savoir ce qu'est une route de montagne en janvier.
Un collègue de travail, Patrice, lui en avait parlé à la machine à café, l'automne précédent. Il avait évoqué une histoire de loi, d'obligation, de dates précises, mais il mélangeait tout, les départements, les stations, les autoroutes. Bernard avait hoché la tête poliment avant de retourner à son chantier. On connaît tous ça : une information à moitié entendue, qu'on range dans un coin de la tête en se disant qu'on vérifiera plus tard, et qu'on oublie dans l'heure qui suit.
Ce samedi de novembre, en passant Champagnole, il a de nouveau croisé le panneau rond, et cette fois une petite pancarte en dessous indiquait des dates. Il a lu un premier novembre, puis la voiture était déjà passée. Il a pensé à la neige, a regardé le ciel gris, la chaussée mouillée mais noire, et il a haussé les épaules. Il n'y avait rien sur la route, pas une trace blanche sur les bas-côtés. Il a remis la radio un peu plus fort.
Au rond-point, le gilet jaune lui fait signe de se garer
Les gendarmes s'étaient installés sur le parking d'une ancienne scierie, juste avant les lacets. Deux voitures bleues, quatre hommes, des plots orange disposés en entonnoir. Bernard a d'abord cru à un contrôle d'alcoolémie, comme il en voit parfois le dimanche soir dans la vallée. Il a ralenti, baissé sa vitre, préparé machinalement son permis dans le vide-poche. Il n'avait bu que du café depuis le matin et n'avait aucune raison de s'inquiéter, du moins le croyait-il.
Le gendarme, un homme d'une trentaine d'années, poli et visiblement fatigué de répéter la même chose, ne lui a pas tendu d'éthylotest. Il a contourné la voiture, s'est accroupi près de la roue avant droite et a longuement regardé le flanc du pneu. Puis il est revenu à la portière. Vous avez des chaînes ou des chaussettes dans le coffre, monsieur, a-t-il demandé. Bernard a mis quelques secondes à comprendre la question, tant elle lui paraissait déplacée sous la bruine.
Il a ouvert le coffre, plein de cartons, d'un sac de croquettes pour le chat des voisins et d'une caisse à outils. Pas de chaînes. Il les avait pourtant achetées un jour, il en était presque sûr, mais elles dormaient sans doute au garage avec les pneus neige. Il a tenté d'expliquer qu'il n'y avait pas de neige, qu'il connaissait la route depuis trente ans, que sa maison était à dix minutes. Le gendarme l'a écouté sans l'interrompre, puis a sorti son terminal.
« Trente ans que je monte, et je ne savais même pas que ma propre commune était sur la liste. »
Ce n'était pas la neige qui comptait, mais le calendrier
Ce que Bernard découvrait, sur ce parking humide, c'est que la neige n'avait rien à voir dans l'affaire. Le gendarme lui a expliqué calmement le principe de la loi Montagne. Du 1er novembre au 31 mars, dans les communes listées par un arrêté du préfet, les voitures doivent être équipées de pneus hiver ou transporter des chaînes ou des chaussettes à neige. Peu importe la météo du jour, peu importe que la route soit sèche, noire ou détrempée. Seul compte le calendrier.
Bernard a demandé si ses pneus d'été, presque neufs, ne faisaient pas l'affaire. Le gendarme lui a montré le flanc d'un pneu de la voiture de service, où l'on voyait un petit pictogramme : une montagne à trois pics avec un flocon au centre. C'est le marquage 3PMSF, lui a-t-il dit, et c'est lui qui est reconnu aujourd'hui. Sans ce symbole sur les quatre roues, il faut des équipements amovibles dans le coffre. Sinon, c'est 135 euros d'amende, et on peut vous empêcher de continuer.
Bernard est resté un moment silencieux, les mains sur le toit de sa Golf. Trente ans que je monte, et je ne savais même pas que ma propre commune était sur la liste, a-t-il fini par dire. Le gendarme a eu un petit sourire las et lui a répondu qu'il entendait cette phrase dix fois par matinée. Il a rédigé l'avis de contravention et lui a conseillé de redescendre jusqu'à Champagnole, où un centre auto vendait des chaussettes textiles le samedi.
Ce qu'il a fini par vérifier en rentrant à Dijon
Bernard est redescendu, a acheté une paire de chaussettes à neige pour un peu moins de soixante euros et les a glissées dans son coffre, sous les cartons. Il est remonté vers midi, est passé devant le même parking, a fait un petit signe au gendarme, qui ne l'a pas reconnu. Le soir, devant la cheminée qui fumait toujours un peu, il a fait ses comptes. L'amende, les chaussettes, l'essence de l'aller-retour supplémentaire : près de deux cents euros pour une matinée perdue.
De retour à Dijon, il a cherché la carte des communes concernées, consultable en ligne, et a découvert que toute la zone autour de sa maison y figurait, comme une bonne partie du massif. Il a appelé Claudine dans la cuisine pour lui montrer l'écran. Je croyais que c'était pour les stations de ski, pas pour le village du boulanger, a-t-il dit. Le dimanche suivant, il a retiré la bâche du garage et vérifié ses vieux pneus hiver, désormais trop usés pour servir encore.
Il a fini par en commander quatre neufs, avec le fameux pictogramme bien visible sur le flanc, et il garde les chaussettes dans le coffre en secours. Il en a parlé à Patrice, qui a ri sans méchanceté, puis à ses voisins du hameau, dont deux n'étaient pas au courant non plus. Aujourd'hui, avant chaque premier novembre, il note la date sur le calendrier de la cuisine. Bernard le dit sans détour : ce n'est pas la montagne qui a changé, c'est lui qui regardait ailleurs.
« Je croyais que c'était pour les stations de ski, pas pour le village du boulanger. »
- L'obligation court du 1er novembre au 31 mars, quelle que soit la météo du jour.
- Elle s'applique dans les communes listées par arrêté préfectoral, à vérifier sur la carte en ligne.
- Pneus hiver acceptés : ceux qui portent le marquage 3PMSF, montagne à trois pics et flocon.
- À défaut, des chaînes ou des chaussettes à neige doivent se trouver dans le coffre.
- L'absence d'équipement est sanctionnée d'une amende de 135 euros, avec possible arrêt du véhicule.
- Pensez à vérifier l'usure de pneus hiver stockés depuis plusieurs saisons.
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