Il accompagne sa femme à chaque course depuis sa retraite près d’Avignon : un soir d’octobre, elle lui demande de lui rendre ses mardis

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Il est dix-neuf heures passées, ce mardi d'octobre, dans la cuisine d'une maison de Morières-lès-Avignon. La soupe de potiron frémit, le chat gratte à la porte-fenêtre. Gérard essuie les verres en racontant la queue à la pharmacie, celle qu'ils ont faite ensemble le matin. Martine pose sa cuillère, regarde la nappe, puis lui dit doucement qu'elle voudrait récupérer ses mardis.

Trente-huit ans de vie réglée entre l'entrepôt et la maison

Gérard a travaillé trente-huit ans dans une coopérative fruitière de la plaine du Comtat, d'abord au quai, puis comme chef d'équipe. Il partait à six heures, rentrait vers dix-sept heures, l'odeur des pommes encore accrochée à sa veste. Martine, elle, avait arrêté son poste de secrétaire médicale à cinquante-huit ans, deux ans avant lui. Leur maison, achetée en 1991, donne sur un petit jardin avec un figuier et un potager qu'elle entretient avec soin.

Pendant ces deux années, Martine s'était construit une semaine bien à elle. Le lundi, la piscine de Vedène avec une voisine. Le mardi, le marché d'Avignon, un café avec sa sœur Josiane, puis la bibliothèque. Le jeudi, la chorale paroissiale, où elle chante l'alto depuis toujours. Le soir, quand Gérard rentrait, elle lui racontait tout cela, et lui écoutait en retirant ses chaussures de sécurité, content de la voir si occupée.

Ils formaient, disaient leurs enfants, un couple tranquille, sans éclat mais sans orage. Chacun connaissait les habitudes de l'autre, ses manies, ses silences du dimanche. Gérard aimait le football à la radio, Martine les romans policiers scandinaves. Ils partageaient les repas, les petits-enfants le mercredi, et une semaine à Collioure chaque mois de juin. Rien, dans cet équilibre patiemment construit, ne laissait deviner qu'il tenait surtout à une chose très simple : les heures où Gérard n'était pas là.

Le premier lundi sans réveil, il décide de l'accompagner

Le pot de départ a eu lieu un vendredi de mars, avec des chouquettes et une canne à pêche offerte par l'équipe. Le lundi suivant, Gérard s'est réveillé à six heures pile, par réflexe, et n'a pas su quoi faire de son corps. Il a bu son café debout, regardé le jardin encore gris, puis attendu que Martine se lève. Quand elle a pris son sac de piscine, il a proposé de la conduire, simplement pour rendre service.

L'idée lui semblait généreuse, et elle l'était sans doute. Il avait passé des années à rater les rendez-vous chez le dentiste, les courses du samedi, les visites chez la belle-mère. Désormais il avait le temps, et il voulait être présent, rattraper ce qu'il appelait ses années d'absence. Alors il a pris l'habitude de la suivre partout, au supermarché, à la banque, chez le kiné, et même au marché du mardi.

Je me disais que c'était ça, la retraite à deux, raconte-t-il aujourd'hui. On avait travaillé pour ça, pour enfin profiter l'un de l'autre. Martine, au début, a trouvé la chose touchante. Elle aimait qu'il porte les cabas, qu'il discute avec le fromager, qu'il gare la voiture pendant qu'elle choisissait les tomates. Elle se disait que c'était une période, que les choses allaient se trouver d'elles-mêmes. Soyons honnêtes, personne n'ose dire à son mari fraîchement retraité qu'il prend trop de place.

« Je croyais lui faire plaisir en l'accompagnant partout, en fait je lui prenais tout ce qu'elle avait construit seule. »

Un café avec Josiane qui devient soudain un déjeuner à trois

Le premier signe est passé presque inaperçu. Un mardi de mai, Josiane attendait sa sœur à la terrasse habituelle, place Pie, et l'a vue arriver avec Gérard. Elle a souri, commandé un troisième café, et la conversation a dérivé vers les impôts, la voiture, les tarifs de l'autoroute. Les confidences ordinaires entre sœurs, les soucis de santé, les histoires de famille, sont restées au fond des tasses. En partant, Josiane a embrassé Martine un peu plus longtemps que d'habitude.

Puis il y a eu la chorale. Gérard la déposait, attendait sur le parking en écoutant la radio, et la récupérait à vingt et une heures précises. Martine a commencé à écourter le verre qui suivait la répétition, pour ne pas le faire patienter. À la piscine, elle nageait moins longtemps, parce qu'elle le savait assis sur un banc. Rien de dramatique, juste une série de petits renoncements qu'elle ne nommait pas encore.

Gérard, lui, ne voyait rien. Il trouvait sa femme un peu fatiguée, un peu sèche parfois, et mettait cela sur le compte de l'été qui arrivait. Un soir de juillet, elle s'est agacée parce qu'il commentait le choix de ses yaourts au rayon frais. Il a ri, elle n'a pas ri. On connaît tous ces petites piques qu'on oublie le lendemain, sauf qu'ici, le lendemain, elles revenaient sous une autre forme.

Les silences s'allongent, et Gérard cherche une maladie

À la fin de l'été, Martine dormait mal et parlait de moins en moins pendant les repas. Gérard s'est inquiété pour de bon. Il a pensé à la thyroïde, à une déprime, à quelque chose qu'elle lui cacherait. Il a pris rendez-vous chez leur médecin traitant pour elle, sans lui demander, puis a insisté pour l'y accompagner. Dans la salle d'attente, elle fixait le mur avec une patience qui ressemblait à de l'épuisement.

Le médecin n'a rien trouvé d'inquiétant, a parlé de stress et conseillé de marcher. Gérard a donc proposé des balades quotidiennes au bord de la Durance, toujours à deux évidemment. Il a appelé leur fille Céline, qui vit à Lyon, pour lui demander si sa mère lui avait confié quelque chose. Céline a hésité au téléphone, puis a répondu prudemment que maman avait peut-être simplement besoin d'air, sans préciser lequel.

Je tournais en rond, je cherchais ce qui n'allait pas chez elle, avoue Gérard. Il a même vérifié les relevés bancaires, se demandant s'il existait un souci d'argent dont elle n'aurait pas parlé. Il a rangé le garage deux fois, repeint le portail, mais les journées restaient longues et creuses. Plus il se sentait inutile, plus il se rapprochait de Martine, comme d'un repère. Et plus il se rapprochait, plus elle reculait, sans qu'aucun des deux ne comprenne vraiment pourquoi.

« Rends-moi mes mardis, je t'en prie, ce n'est pas contre toi, c'est pour que je me retrouve un peu. »

Ce soir d'octobre où elle a enfin posé les mots

C'est donc autour de cette soupe de potiron que tout a basculé. Martine avait répété sa phrase dans la voiture, en revenant de la pharmacie. Elle lui a expliqué qu'elle ne lui reprochait rien, qu'elle l'aimait, mais qu'elle ne savait plus où elle se trouvait elle-même. Ses mardis, c'était sa sœur, ses livres, ses pensées à voix basse. Elle voulait les retrouver sans avoir à se justifier ni à s'excuser.

Gérard a d'abord eu mal, puis il a eu honte, puis il a compris quelque chose de plus profond. Ce n'était pas elle qui allait mal, c'était lui qui avait perdu son cadre. Ses horaires, ses collègues, ses responsabilités avaient disparu en un vendredi, et il s'était accroché à la seule structure qui restait. Sans le vouloir, il avait occupé tout l'espace que sa femme avait mis deux ans à construire.

Quelques semaines plus tard, une conseillère de sa caisse de retraite, rencontrée lors d'un atelier gratuit, lui a confirmé que leur histoire était banale. Selon elle, le départ à la retraite bouscule souvent l'équilibre du couple : l'un perd ses repères et se raccroche à l'autre, qui perd alors son territoire. Gérard s'est senti étrangement soulagé d'apprendre qu'il n'était ni égoïste ni malade, seulement désorienté comme beaucoup d'autres.

Un tableau sur le frigo et des mardis qui reviennent

La conseillère leur a recommandé ce qu'elle conseille à la plupart des jeunes retraités : se fixer des activités séparées et tenir un planning partagé, dès les premiers mois. Gérard a acheté un tableau blanc, aimanté sur le frigo, avec deux colonnes et une troisième pour les moments communs. Le mardi, côté Martine, est écrit en vert et personne n'y touche. Lui s'est inscrit au club de pétanque et propose ses bras à une association de jardins partagés.

Le changement a un coût, modeste mais réel : une licence de club, quelques outils, l'essence d'une seconde sortie dans la semaine. Le vrai prix, dit Gérard, a été d'accepter de rester seul à la maison certains matins. Les premiers mardis, il ne savait pas quoi faire et regardait l'horloge. Aujourd'hui, il retrouve trois anciens collègues au bar du village et prépare le repas du soir. Martine, elle, rentre du marché avec des histoires qu'il n'a pas vécues.

Elle a retrouvé sa voix, celle qu'elle avait à la chorale, dit-il en souriant. Les balades au bord de la Durance existent toujours, mais le samedi, et ils s'y racontent leur semaine. Céline trouve ses parents plus légers au téléphone. Pour ceux qui vivent ce passage, quelques points méritent d'être regardés tôt, avant que les silences ne s'installent. Gérard les a résumés pour ses copains de pétanque, et certains, paraît-il, ont discrètement acheté un tableau blanc.

« Le lundi de mon départ, je me suis levé à six heures et j'ai compris que je n'avais plus d'horaire. »

  • Fixer dès les premiers mois au moins une activité régulière chacun, sans l'autre.
  • Afficher un planning partagé avec les temps séparés et les temps communs.
  • Parler franchement de ses besoins d'espace avant que la tension ne s'installe.
  • Se renseigner sur les ateliers de préparation à la retraite proposés par sa caisse.
  • Garder un rythme de lever et des rendez-vous fixes pour remplacer le cadre du travail.
  • Retrouver un lien social hors du couple : club, association, anciens collègues.

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Emilie Morlaes, les bohémiennes coiffure
Emilie Morlaes

Ancienne gérante du salon Les Bohémiennes Coiffure, Émilie partage son expérience de la coiffure, des soins capillaires et de la beauté. Elle décrypte les tendances et propose des conseils pratiques issus de son expérience du terrain.

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