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Six heures dix, la salle de bains encore froide, le carrelage qui mord les pieds nus. Gérard tourne le mitigeur vers la gauche, comme chaque matin depuis vingt ans, et attend la vapeur. Elle ne vient pas. L'eau coule, propre, régulière, mais tiède, à peine plus chaude que la main. Dehors, dans la rue de Mulhouse, un camion poubelle recule en bipant.
Vingt ans de douches brûlantes dans la petite maison du Rebberg
Gérard a 64 ans et il a passé sa vie à l'usine automobile, du côté de Sausheim, avant une retraite qu'il voulait tranquille. Avec Monique, ils habitent une maison mitoyenne des années soixante, achetée au début des années deux mille. Le jardin est petit, le garage sert surtout d'atelier, et la cave abrite la chaudière fioul retirée depuis longtemps. À sa place trône un ballon électrique de deux cents litres, posé sur un socle en béton par un artisan du quartier.
Ce ballon, Gérard ne le regardait jamais. Il chauffait la nuit, pendant que la maison dormait, et le matin l'eau sortait presque trop chaude. Monique se plaignait parfois qu'il fallait mélanger longtemps pour ne pas se brûler. Les factures restaient raisonnables, parce que l'abonnement heures pleines heures creuses faisait son travail sans que personne y pense. On connaît tous ça, ces appareils qui marchent si bien qu'on oublie qu'ils existent, jusqu'au jour où ils nous rappellent leur présence.
Leur routine était réglée comme une horloge. Gérard se levait le premier, prenait sa douche, préparait le café et allait chercher le pain à pied. Monique se douchait vers huit heures, puis lançait parfois une machine. Le soir, la vaisselle se faisait à la main, avec l'eau chaude du robinet. Rien de tout cela n'avait changé depuis des années, et c'est précisément ce qui rendait la suite si déroutante. Car cet automne, rien n'avait bougé chez eux, absolument rien, et pourtant l'eau avait changé.
Le choix raisonnable d'un contrat qu'on ne relit jamais
Quand ils avaient fait installer le ballon, l'électricien leur avait conseillé l'option heures creuses. Il avait expliqué que le contacteur, un petit boîtier dans le tableau électrique, déclenchait la chauffe uniquement pendant les heures moins chères. Gérard avait trouvé l'idée maligne. Il avait signé, rangé le contrat dans le classeur bleu du buffet, et n'y avait plus touché. Le compteur avait ensuite été remplacé par un Linky vert, posé par un technicien pressé un matin de printemps.
Ce jour-là, Gérard s'était méfié, comme beaucoup de voisins. On racontait des choses sur ces compteurs, sur les factures qui grimpaient, sur les données envoyées on ne savait où. Mais rien de spécial ne s'était produit. Le ballon chauffait toujours la nuit, la facture restait stable, et le petit écran clignotait dans le placard de l'entrée sans déranger personne. Il en avait conclu que tout cela était beaucoup de bruit pour pas grand-chose, et il avait rangé le sujet avec le reste.
Soyons honnêtes, personne ne lit les courriers de son fournisseur d'électricité avec attention. Monique triait le courrier, mettait les publicités de côté et posait les enveloppes officielles sur la table. Gérard les ouvrait, regardait le montant, et les classait. Il y a quelques mois, une lettre parlait d'une évolution des plages horaires. Il l'avait parcourue en diagonale, entre deux gorgées de café. Le mot réforme l'avait fait soupirer, il avait pensé à une hausse de prix, et il était passé à autre chose.
« Vingt ans que je me douche à six heures, et il fallait que ce soit le soleil qui me la refroidisse. »
Un matin d'octobre, l'eau refuse de fumer sous le pommeau
La première douche tiède, Gérard l'a mise sur le compte d'un hasard. Monique avait peut-être lancé une machine la veille, ou leur fille, venue dîner, avait pris un long bain. Il s'est lavé vite, en grognant, et n'en a parlé à personne. Le lendemain, c'était pareil, peut-être un peu mieux. Le surlendemain, franchement froid à la fin. Il a commencé à écourter ses douches, à couper l'eau pendant qu'il se savonnait, comme au camping dans sa jeunesse.
Monique, elle, ne remarquait presque rien. À huit heures, l'eau était tiède, mais elle préférait de toute façon moins chaud. C'est le soir que le mystère s'épaississait. Vers dix-neuf heures, en faisant la vaisselle, l'eau du robinet sortait brûlante, au point qu'il fallait mettre des gants. Gérard a regardé cette eau fumante avec méfiance. Comment un ballon pouvait-il être froid le matin et chaud le soir, alors qu'il était censé chauffer pendant la nuit, entre les deux ?
Il a d'abord pensé au thermostat. Peut-être s'était-il déréglé, peut-être la résistance fatiguait-elle après vingt ans de service. Il est descendu à la cave avec une lampe torche, a posé la main sur la cuve. Elle était tiède. Il a écouté, sans rien entendre de particulier. Il a dit à Monique, en remontant : c'est le ballon, il est en train de nous lâcher, vingt ans c'est déjà pas mal. Elle a haussé les épaules et parlé du prix d'un ballon neuf.
Le plombier, le voisin et le thermostat innocent
Gérard a appelé le plombier qui entretenait la maison depuis longtemps, un homme d'une cinquantaine d'années nommé Patrick. Il est passé un mardi matin, a démonté le capot, mesuré la résistance, vérifié le thermostat et l'anode. Tout fonctionnait. Il a même fait un petit essai en forçant la chauffe, et l'eau est montée normalement. Il est reparti en disant que le ballon avait encore de belles années devant lui. Gérard a payé le déplacement, à moitié soulagé, à moitié agacé.
Le voisin, Hervé, a sa propre théorie. Il est persuadé que c'est le Linky qui fait des siennes, qu'il coupe le courant sans prévenir. Il raconte avoir lu des histoires sur internet, des gens privés d'eau chaude après la pose. Gérard l'écoute en fumant une cigarette sur le pas de la porte. Il n'est pas convaincu, mais il n'a pas de meilleure explication. Le soir, il ouvre le tableau électrique et regarde le contacteur, sans vraiment savoir ce qu'il cherche.
Il remarque quand même un détail. Le petit voyant du contacteur, qu'il croyait allumé la nuit, est éteint quand il se lève pour boire un verre d'eau vers trois heures. Il revient le vérifier le lendemain après-midi, en rentrant des courses vers quinze heures. Le voyant est allumé. Il appelle Monique pour qu'elle constate. Elle le regarde, perplexe : tu vas me dire que notre ballon a décidé de faire la sieste comme toi ? Il ne sait pas quoi répondre.
« C'est le ballon, il est en train de nous lâcher, vingt ans c'est déjà pas mal. »
Le classeur bleu et une lettre lue trop vite
C'est leur fille, Sandrine, qui a trouvé la clé. Elle travaille dans une agence immobilière et entend parler de ces sujets avec ses clients. Un dimanche, en écoutant son père, elle a demandé à voir le dernier courrier du fournisseur. Gérard a sorti le classeur bleu. La lettre était là, rangée entre deux factures. Elle annonçait un changement des plages d'heures creuses, lié à une réforme décidée par la Commission de régulation de l'énergie, l'autorité qui encadre le marché.
Sandrine a lu à voix haute. Pour mieux coller aux moments où l'électricité solaire est abondante, une partie des heures creuses est désormais placée l'après-midi, et non plus seulement la nuit. Le déploiement s'étale dans le temps et chaque foyer reçoit ses nouveaux horaires. Chez ses parents, une partie de la plage nocturne avait glissé vers le début d'après-midi. Le contacteur, lui, obéissait simplement au signal du compteur. Il lançait la chauffe quand le Linky lui disait que l'heure était creuse.
Gérard est resté silencieux un long moment, le papier entre les doigts. Ce n'était ni la résistance, ni le thermostat, ni le compteur qui faisait des caprices. Le ballon chauffait bien, mais au mauvais moment pour leurs habitudes. L'eau chauffée l'après-midi refroidissait doucement pendant la nuit, et le matin il n'en restait que de la tiède. Il a fini par rire, un peu jaune : vingt ans que je me douche à six heures, et il fallait que ce soit le soleil qui me la refroidisse.
Ce que Gérard regarde désormais avant de se doucher
Sandrine a aidé son père à se connecter à son espace client pour lire les nouvelles plages. Ils ont aussi appris à faire défiler l'écran du Linky avec le bouton, pour voir quel index était en cours selon l'heure. Gérard a noté les horaires sur un papier scotché dans le placard de l'entrée. Il a découvert qu'en réalité, la facture n'avait pas bougé et que l'électricité restait payée au tarif réduit. Seul le confort du matin avait changé, sans que personne ne le prévienne vraiment.
Patrick, rappelé pour un conseil, a proposé plusieurs pistes. Monter légèrement la température de consigne pour que l'eau tienne jusqu'au matin, vérifier l'isolation de la cuve et des tuyaux dans la cave froide. Gérard a choisi de décaler sa douche, et il le dit en souriant : je me lave le soir maintenant, comme un jeune, et je dors mieux. Monique, elle, a déplacé ses machines vers le début d'après-midi. Ils ont adapté leurs habitudes plutôt que de changer de matériel.
Dans la rue, l'histoire a fait le tour. Hervé a vérifié son propre contrat et découvert le même glissement d'horaires. D'autres voisins ont sorti leurs classeurs. Gérard ne se méfie plus du compteur vert, mais il lit désormais les courriers jusqu'au bout. Pour ceux qui reconnaissent leur matin tiède, voici ce qu'il conseille de regarder chez soi, calmement, avant d'appeler qui que ce soit. Il y a gagné une leçon simple : quand rien n'a changé chez soi, c'est parfois que tout a changé ailleurs.
« Je me lave le soir maintenant, comme un jeune, et franchement je dors mieux. »
- Relire le dernier courrier de son fournisseur sur l'évolution des plages d'heures creuses.
- Consulter ses horaires d'heures creuses exacts dans son espace client ou sur son contrat.
- Faire défiler l'écran du compteur Linky pour voir quel index est actif selon l'heure.
- Observer le voyant du contacteur heures creuses dans le tableau électrique la nuit et l'après-midi.
- Demander à un professionnel s'il faut ajuster la température de consigne ou isoler le ballon.
- Décaler douches et machines vers les nouveaux créneaux si l'eau manque le matin.
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