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Le thermos de café cliquetait contre la portière, coincé entre le siège et le frein à main. Il était un peu plus de neuf heures, ce samedi de Toussaint, et la route grimpait doucement au-dessus de la vallée, entre les sapins encore humides de rosée. Sur la banquette arrière, les deux enfants comptaient les vaches. Personne, dans la voiture, n'avait pensé une seconde à la neige.
Un week-end de Toussaint chez la grand-mère, comme chaque année
Julien, 41 ans, conduit la même berline familiale depuis six ans, un diesel gris qui affiche plus de cent quarante mille kilomètres au compteur. Il est comptable dans une petite entreprise de transport près de Dijon, et sa femme, Claire, enseigne le français dans un collège de la banlieue. Chaque automne, ils montent passer le long week-end de la Toussaint chez la mère de Claire, installée depuis toujours dans un village du Haut-Jura, à plus de neuf cents mètres d'altitude.
Le trajet, ils le connaissent par cœur, presque virage par virage. Deux heures et quelque de route, une pause boulangerie à Champagnole, puis la montée vers le plateau, où l'air devient d'un coup plus vif et plus froid. Les enfants, Lou et Noé, attendent ce moment avec impatience, parce que la grand-mère prépare toujours une tarte aux myrtilles et laisse les petits veiller tard. Pour eux, la Toussaint, c'est surtout ça, les cartes à jouer et l'odeur du feu de bois.
Cette année, tout semblait encore plus simple que d'habitude, parce que le temps restait étonnamment doux pour la saison. Claire avait regardé la météo la veille au soir, sur son téléphone, avant de boucler les valises. Douze degrés en journée sur le plateau, du soleil, aucune précipitation annoncée de tout le week-end. Elle avait même hésité à emporter les doudounes des enfants, avant de les glisser quand même au fond du sac, par réflexe de mère prudente plus que par réelle inquiétude.
Ce changement de pneus repoussé à plus tard, pour de bonnes raisons
Les pneus hiver, Julien en avait pourtant acheté un jeu complet trois ans plus tôt, montés sur des jantes en tôle. Ils dormaient dans le garage, empilés contre le mur du fond, sous une vieille bâche bleue. D'habitude, il les faisait monter vers la mi-novembre, chez le garagiste du quartier, quand les premières gelées blanchissaient les pare-brise le matin. Cette année, le garagiste était débordé, et le premier rendez-vous disponible tombait seulement le 18 novembre.
Soyons honnêtes, Julien n'avait pas vraiment cherché à avancer la date. Il trouvait même que ça tombait plutôt bien, puisque la douceur de l'automne rendait la question presque théorique. Rouler en pneus hiver par quinze degrés use la gomme plus vite, lui avait expliqué un jour un vendeur, et il gardait cette phrase en tête comme une règle de bon sens. Pourquoi abîmer des pneus qui coûtent cher pour un week-end où l'on annonce du grand soleil sur tout le massif.
Il en avait parlé à Claire, la semaine précédente, pendant le dîner. Elle avait simplement demandé s'il y avait un risque, et il avait répondu que non, que la route était bien entretenue et que de toute façon, en cas de neige, ils ne bougeraient pas de chez sa mère. On fera les pneus en rentrant, avait-il conclu en débarrassant la table. Les chaînes, elles, étaient restées accrochées à un clou du garage, dans leur boîte en carton jaunie, à côté des raquettes de badminton.
« Il n'y a pas un flocon à cent kilomètres, je ne vois vraiment pas pourquoi on aurait besoin de chaînes aujourd'hui. »
Un panneau rond au bord de la route, à peine remarqué
Juste après Champagnole, au moment où la route commençait vraiment à grimper, Lou a demandé ce que voulait dire le panneau qu'ils venaient de dépasser. Un disque blanc cerclé de rouge, avec une petite roue et une chaîne dessinées dessus, et en dessous un panonceau que personne n'avait eu le temps de lire. Julien a haussé les épaules en jetant un œil au rétroviseur. Il a dit que c'était sûrement pour les jours de neige, et que ce matin ça ne les concernait pas.
Claire, elle, s'est souvenue avoir vu passer quelque chose à ce sujet, sur les réseaux sociaux, l'hiver précédent. Une histoire d'équipement obligatoire en montagne, des départements entiers concernés, des listes de communes publiées. Elle n'avait pas cliqué, parce que ce genre de message circule tous les ans et qu'on finit par ne plus y prêter attention. On connaît tous ça, ces alertes partagées en boucle, qu'on survole entre deux photos de vacances sans jamais vraiment les lire jusqu'au bout.
La route restait parfaitement sèche, le bitume gris clair sous le soleil, les bas-côtés couverts de feuilles rousses. Aucune trace de sel, aucun chasse-neige garé sur une aire, rien qui ressemble de près ou de loin à l'hiver. Julien roulait tranquillement, à soixante-dix dans les lacets, la radio réglée sur une station locale qui annonçait un marché de producteurs. Le petit panneau rond était déjà sorti de leurs têtes quand ils ont aperçu, au sommet du col, deux motos bleues et un gilet jaune.
Au sommet du col, un gendarme lève la main vers eux
Le gendarme a fait signe de ralentir, puis de se ranger sur le parking gravillonné, devant un chalet fermé pour la saison. Deux autres voitures étaient déjà arrêtées, une immatriculée dans le Rhône, l'autre en Belgique. Julien a coupé le moteur en vérifiant machinalement sa ceinture, persuadé qu'il s'agissait d'un contrôle d'alcoolémie de routine. Il n'avait rien bu, il n'avait pas dépassé les limitations, il se sentait parfaitement serein en baissant la vitre pour saluer l'agent.
Le gendarme a demandé les papiers, puis s'est penché vers la roue avant gauche, l'a observée un moment en silence. Ensuite il est revenu à la portière et a posé une question que personne n'attendait. Vous avez des chaînes ou des chaussettes dans le coffre, monsieur. Julien a souri, croyant à une plaisanterie, et a montré du doigt le ciel bleu au-dessus des sapins. Il n'y a pas un flocon à cent kilomètres, a-t-il répondu, un peu trop vite, en sentant Claire se raidir à côté de lui.
Il a fallu ouvrir le coffre, sous le regard des enfants collés à la lunette arrière. Les valises, le sac de courses, la tarte achetée à Champagnole en renfort, mais aucune chaîne, évidemment. Julien a tenté d'expliquer, le rendez-vous chez le garagiste, la météo, la grand-mère qui les attendait à vingt minutes de là. Claire a sorti son téléphone pour chercher le fameux message de l'hiver dernier. À côté, le conducteur belge discutait lui aussi avec un second gendarme, les bras écartés, visiblement aussi surpris qu'eux.
« C'est le calendrier qui fait la règle, monsieur, pas la météo du jour, même s'il fait grand soleil ici. »
Ce n'était pas la neige qui comptait, mais la date
Le gendarme a pris le temps d'expliquer, sans hausser le ton. Depuis l'hiver 2021, une obligation issue de la loi Montagne s'applique dans une partie des massifs français, du 1er novembre au 31 mars. Dans les communes désignées par arrêté du préfet, les véhicules doivent soit être équipés de quatre pneus hiver, soit transporter dans le coffre des chaînes ou des chaussettes textiles capables d'équiper au moins deux roues motrices. Et cela vaut quel que soit le temps qu'il fait, même par grand soleil.
C'est le calendrier qui fait la règle, pas la météo du jour, a résumé le gendarme en rendant les papiers. Julien est resté un moment sans rien dire, la main encore posée sur le hayon ouvert. Ils avaient franchi l'entrée de la zone concernée sans le savoir, et le panneau rond aperçu par Lou marquait précisément cette limite. Le 1er novembre, c'était justement ce samedi-là. La veille encore, ils auraient pu monter jusqu'au village sans que personne ne leur demande rien du tout.
Claire a fini par retrouver la carte de la préfecture du Jura sur son téléphone, avec la liste des communes concernées. Le village de sa mère y figurait, comme presque tout le plateau. Le gendarme a précisé que les pneus marqués seulement M+S ne suffisaient plus, et qu'il fallait le symbole d'une montagne à trois pics avec un flocon. Cette fois, ce sera un avertissement, a-t-il dit en refermant son carnet, mais il vous faut un équipement avant de redescendre lundi. Puis il les a laissés repartir.
Ce que ce contrôle a changé dans leur façon de partir
Ils ont roulé jusqu'au village dans un silence un peu gêné, que les enfants ont fini par rompre en réclamant la tarte. Le lendemain matin, Julien est descendu dans une grande surface de Saint-Claude, où il a trouvé une paire de chaussettes textiles pour un peu moins de quatre-vingts euros. Il a vérifié la taille des pneus sur le flanc, deux fois, debout dans le rayon. Il a dit à Claire qu'il se sentait un peu bête, mais surtout soulagé que la journée se soit terminée sur un simple avertissement.
Chez la grand-mère, le sujet est revenu au dîner, et la vieille dame a ri en racontant que le facteur du coin avait été arrêté au même endroit l'année précédente. Ici, tout le monde le sait, a-t-elle dit, ce sont les gens de la ville qui se font prendre. Julien, depuis, a avancé son rendez-vous chez le garagiste, et les chaussettes dorment désormais dans le coffre, sous le tapis, à côté du triangle et des gilets. Il les y laissera jusqu'à la fin du mois de mars, sans plus se poser la question.
Ce qui l'a frappé, c'est d'avoir cru que la règle dépendait du ciel. Il le répète à ses collègues, à ses amis qui partent au ski en février, à son beau-frère qui monte dans les Vosges. Avant de partir vers un massif entre novembre et mars, Claire consulte maintenant le site de la préfecture du département traversé, et regarde la liste des communes. Quelques minutes de lecture, a-t-elle expliqué à sa sœur, alors qu'un contrôle au bord d'un col peut gâcher le début d'un week-end en famille.
« J'avais vu passer le message l'hiver dernier, mais honnêtement je ne l'avais jamais lu jusqu'au bout. »
- L'obligation s'applique du 1er novembre au 31 mars, quelle que soit la météo du jour.
- Seules les communes listées par arrêté préfectoral sont concernées : consultez la carte du département.
- Un panneau rond blanc cerclé de rouge marque l'entrée de la zone, un autre sa sortie.
- Quatre pneus hiver marqués du symbole montagne à trois pics et flocon, ou chaînes ou chaussettes au coffre.
- Les chaînes ou chaussettes doivent pouvoir équiper au moins deux roues motrices.
- Les pneus marqués seulement M+S ne suffisent plus depuis novembre 2024.
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