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Samedi, neuf heures, un ciel gris posé sur les toits de Joué-lès-Tours. Gérard, 67 ans, tire sur le lanceur de la tronçonneuse, une fois, deux fois, puis le moteur hurle. Au-dessus de lui, les branches du chêne voisin pendent sur sa pelouse, lourdes de feuilles rousses. Dans la gouttière, l'eau de la nuit stagne encore, noire, immobile.
Trente ans sous l'ombre d'un chêne qui n'est pas le sien
Gérard a acheté sa maison en 1994, une longère basse au bout d'une impasse, à quelques kilomètres de Tours. Il était alors technicien chez un fabricant de chaudières, et sa femme Martine enseignait le français au collège voisin. Le chêne était déjà là, de l'autre côté du grillage, planté bien avant les lotissements. À l'époque, il n'en voyait que les avantages : l'ombre l'été, les oiseaux au printemps, et ce bruit de feuillage qui couvrait la rocade.
Le terrain d'à côté appartient à Bernadette, une veuve de 81 ans qui vit seule avec un vieux chat tigré. Les deux familles se saluent par-dessus la haie, échangent des courgettes en août, se prêtent parfois une échelle. Rien d'une amitié, mais une cordialité solide, construite sur trois décennies de voisinage sans histoire. Personne n'a jamais parlé de l'arbre, qui faisait partie du paysage comme la colline ou le clocher.
Chaque automne pourtant, le même rituel revient. Gérard monte sur son échelle, un seau accroché au barreau, et vide les gouttières à la main, poignée après poignée. Les feuilles de chêne sont épaisses, cireuses, elles se tassent et pourrissent vite. Pendant longtemps, il l'a fait sans râler, comme on sort les poubelles ou on taille les rosiers. C'était le prix d'un beau jardin, pensait-il, et le prix lui semblait raisonnable.
Le jour où l'échelle devient de trop, la solution paraît évidente
L'an dernier, Gérard est tombé. Pas de très haut, un mètre peut-être, mais assez pour se tordre le poignet et passer deux semaines avec une attelle. Martine lui a fait promettre de ne plus grimper sur le toit. Il a promis, en grognant, puis il a regardé le chêne autrement. Les branches qui dépassaient chez lui, celles qui surplombaient directement la gouttière, lui sont soudain apparues comme le vrai problème à régler.
Il a fait ses calculs dans la cuisine, un café refroidi devant lui. Trois grosses branches, peut-être quatre, toutes de son côté du grillage. S'il les coupait, la moitié des feuilles tomberait ailleurs. Il avait une tronçonneuse dans l'abri, achetée pour le bois de cheminée. Et puis, se disait-il, ces branches étaient au-dessus de son terrain, donc un peu chez lui. Qui pourrait lui reprocher d'entretenir sa propre propriété, après tout ?
Il en a parlé à son beau-frère, Alain, au téléphone. Tu fais ce que tu veux au-dessus de ta pelouse, lui a répondu celui-ci sans hésiter. Gérard n'a pas prévenu Bernadette. Il ne voulait pas l'inquiéter, ni ouvrir une discussion qu'il jugeait inutile. Dans sa tête, c'était un petit travail de jardinage, réglé en une matinée, sans conséquence pour personne. Il a choisi un samedi sec et affûté la chaîne la veille.
« Je me disais que ce qui était au-dessus de ma pelouse, c'était un peu chez moi, voilà tout. »
Trois branches au sol et un rideau qui bouge en face
La première branche est tombée vers neuf heures et quart, dans un craquement sec qui a fait taire les merles. Gérard l'a débitée en tronçons, les a empilés près de l'abri. La deuxième a été plus difficile, plus épaisse, et il a dû s'y reprendre à trois fois. Quand il a coupé le moteur pour souffler, il a remarqué que le rideau de la cuisine de Bernadette avait bougé, puis s'était refermé.
Il n'y a pas prêté attention. Bernadette se levait tôt, elle regardait souvent dehors, c'était son habitude. Il a terminé la troisième branche, ramassé la sciure, rangé l'outil. Le chêne présentait maintenant un flanc nu, avec trois plaies claires et nettes qui suintaient un peu de sève. Vu de son jardin, l'arbre avait l'air déséquilibré, comme un homme à qui on aurait rasé une seule joue.
Le lendemain, Bernadette n'est pas sortie arroser ses géraniums. Le surlendemain non plus. Martine a fini par le remarquer au petit déjeuner. Tu crois qu'elle est malade, a-t-elle demandé. Gérard a haussé les épaules, il a parlé d'un rhume, de la saison. Mais quelque chose le gênait, une sensation diffuse, celle d'avoir fait un geste trop rapide. Il ne savait pas encore que sa voisine avait déjà téléphoné à son fils, avocat à Orléans.
Une lettre recommandée, des coups de fil et des réponses contradictoires
Trois semaines plus tard, le facteur a sonné avec un avis de passage. Gérard est allé chercher le pli à la poste, persuadé qu'il s'agissait des impôts. C'était une lettre recommandée, signée du fils de Bernadette, Thierry. Elle évoquait une atteinte à la propriété, des branches coupées sans autorisation, et demandait une indemnisation pour le préjudice subi par l'arbre. Gérard l'a relue trois fois sur le parking, les mains un peu tremblantes.
Il a d'abord rappelé Alain, qui a changé de discours en deux phrases. Ah, si c'est son arbre, c'est peut-être différent, a-t-il admis. Gérard a ensuite cherché sur internet, tard le soir, et s'est perdu entre des forums qui disaient tout et son contraire. Certains affirmaient qu'on pouvait couper ce qui dépasse, d'autres parlaient d'amendes, d'expertises, de procès qui duraient des années. Il a fermé l'ordinateur plus inquiet qu'avant.
Martine, elle, a proposé la solution la plus simple : aller voir Bernadette. Gérard a traversé l'impasse un mardi après-midi, une boîte de chocolats sous le bras. La vieille dame a ouvert, mais elle est restée sur le seuil. Cet arbre, c'est mon mari qui l'aimait, Gérard, il fallait juste me demander, a-t-elle dit doucement. Il n'a rien trouvé à répondre, et elle a refermé la porte sans colère, ce qui était pire.
« Cet arbre, c'est mon mari qui l'aimait, Gérard, il fallait juste me demander. »
Chez le conciliateur, Gérard apprend que son geste était interdit
Sur les conseils d'une amie de Martine, Gérard a pris rendez-vous avec le conciliateur de justice, à la mairie. C'est un service gratuit, et l'homme, un ancien greffier aux cheveux blancs, l'a reçu dans un petit bureau qui sentait le papier. Il a écouté toute l'histoire sans l'interrompre, puis il a sorti un Code civil corné et l'a ouvert à l'article 673, qu'il a lu à voix haute.
Le texte est clair, a-t-il expliqué. Celui sur la propriété duquel avancent les branches du voisin peut contraindre celui-ci à les couper. Autrement dit, Gérard avait bien le droit d'exiger la coupe, et ce droit ne disparaît pas avec le temps. Mais il devait le demander à Bernadette, par écrit si nécessaire, puis saisir le juge en cas de refus. Couper lui-même, c'était se faire justice seul, ce que la loi ne permet pas.
Pour les racines, ronces et brindilles qui dépassent, c'est différent, a précisé le conciliateur : celles-là, le voisin peut les couper lui-même à la limite. Les branches, non. Quant aux feuilles, a-t-il ajouté, elles relèvent en général du trouble normal de voisinage, quand on vit près d'un arbre. Ce n'est qu'en cas de nuisance excessive, prouvée, qu'un juge peut envisager autre chose. Gérard est ressorti sonné, son dossier sous le bras.
Un accord signé à la mairie et une gouttière enfin protégée
La conciliation a eu lieu un mois plus tard, avec Bernadette et son fils. Gérard a reconnu son erreur, sans chercher d'excuse. Thierry a renoncé à réclamer une grosse somme, mais Gérard a accepté de payer l'intervention d'un élagueur professionnel pour cicatriser les coupes et rééquilibrer l'arbre. La facture s'est élevée à 680 euros. J'aurais pu demander poliment et ne rien payer du tout, a-t-il soupiré en signant.
Bernadette, de son côté, a accepté de faire tailler régulièrement les branches qui avancent au-dessus de chez Gérard, comme la loi le prévoit. Le chêne restera, personne n'a jamais parlé de l'abattre. Gérard, lui, a fait poser des grilles pare-feuilles sur ses gouttières, pour un peu moins de deux cents euros. Soyons honnêtes, il aurait pu commencer par là. Les feuilles tombent toujours, mais elles glissent désormais jusqu'au sol.
Aujourd'hui, les deux voisins se resaluent par-dessus la haie. Les courgettes ont repris leurs allers-retours en août. Gérard garde la lettre recommandée dans un tiroir, comme un rappel. Quand un ami lui parle d'un arbre gênant, il répète la même chose : on demande d'abord, on écrit ensuite, on ne touche à rien. On connaît tous ça, ce réflexe de régler soi-même un petit souci. Mais ici, la tronçonneuse coûte plus cher que la patience.
« J'aurais pu demander poliment et ne rien payer du tout, c'est ça le plus bête. »
- Les branches qui dépassent chez vous : demandez au voisin de les couper, sans le faire vous-même (article 673 du Code civil).
- Racines, ronces et brindilles qui avancent : vous pouvez les couper vous-même, à la limite de votre terrain.
- Commencez par une discussion, puis une lettre recommandée si rien ne bouge.
- Le conciliateur de justice, gratuit et joignable en mairie, peut aider avant tout procès.
- Les feuilles qui tombent restent en général un trouble normal de voisinage, sauf nuisance excessive.
- Des grilles pare-feuilles sur les gouttières limitent l'entretien et les montées sur l'échelle.
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