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Sept heures et quart, rue de Belfort, à Limoges. La bouilloire siffle, Monique la retire du feu sans y penser, les yeux posés sur l'enveloppe blanche ouverte la veille. Sur la toile cirée, une tasse, deux lunettes, et ce mot qu'elle relit encore : refus. Dehors, le camion des poubelles recule en bipant, et elle a l'impression que c'est elle qu'on recule.
Quarante ans de vie commune dans une maison de Limoges
Monique a 68 ans et elle vit depuis quarante et un ans dans la même maison de briques, près du quartier des Casseaux. Elle y est arrivée jeune mariée avec Gérard, chauffeur puis chef de quai dans une entreprise de transport. Elle, elle a été secrétaire médicale, d'abord à temps plein, puis à mi-temps quand les enfants sont nés. La maison est payée depuis longtemps, la Clio a douze ans, et le jardin donne encore des tomates en août.
Gérard est parti en février, d'un cœur qui s'est arrêté un soir devant le journal télévisé. Les semaines suivantes ont filé dans un brouillard de papiers, de coups de téléphone et de visites. Leur fille Sandrine est venue de Bordeaux pour aider, elle a trié les classeurs, résilié l'abonnement de foot, prévenu la banque. Monique, elle, faisait ce qu'elle avait toujours fait : le café du matin, les courses du jeudi, la messe de temps en temps.
Ils avaient toujours géré l'argent à deux, mais c'était Gérard qui tenait les comptes sur un cahier à spirale. Monique savait à peu près combien rentrait chaque mois, sans plus. Sa propre retraite tournait autour de mille trois cents euros, celle de Gérard un peu plus. Avec la maison payée, ils vivaient sans compter, mais sans folie non plus. Elle ne s'était jamais vraiment demandé ce qui resterait si l'un des deux partait le premier.
Un dossier rempli en confiance, un seul formulaire
C'est une voisine, Josette, veuve depuis cinq ans, qui lui a parlé de la pension de réversion. Autour d'un café, elle a expliqué qu'on pouvait toucher une partie de la retraite du mari disparu. Monique a noté le mot sur un coin d'enveloppe, puis elle est allée sur internet avec Sandrine. Le site parlait de demande unique, de simplicité, et elles ont rempli le formulaire un dimanche après-midi, en une heure à peine.
Elles ont joint l'acte de décès, le livret de famille, l'avis d'imposition et les relevés de pension. Sandrine a scanné chaque feuille avec son téléphone, en pestant contre le reflet de la lampe. Monique se souvient d'avoir pensé que c'était presque trop facile. Elle s'imaginait déjà recevoir un complément qui l'aiderait à garder la maison chauffée l'hiver, à payer la taxe foncière sans grignoter l'épargne. Elle avait même fait un petit calcul au crayon.
Soyons honnêtes, on connaît tous ce moment où l'on envoie un dossier et où l'on n'y pense plus. Monique a repris ses habitudes, ses courses, ses coups de fil à Sandrine le dimanche soir. Au printemps, elle a repeint les volets du rez-de-chaussée, comme Gérard le faisait tous les trois ans. Le dossier dormait quelque part, dans un bureau qu'elle imaginait plein de piles, et elle attendait sans inquiétude particulière.
« Je croyais que c'était un droit, j'ai cotisé, il a cotisé, et on me dit que j'ai trop. »
Une lettre de la caisse qui tient en trois lignes
La lettre de la caisse du régime général est arrivée un mardi de juin. Monique l'a ouverte debout, dans l'entrée, encore en manteau, le cabas posé contre la porte. Trois lignes, une formule administrative, et ce mot qu'elle n'attendait pas : ses ressources dépassaient le plafond autorisé. La pension de réversion du régime de base ne pouvait pas lui être versée. Elle a relu deux fois, puis elle s'est assise sur la première marche.
Plafond, elle ne savait même pas qu'il en existait un. Elle a cherché un chiffre dans le courrier, une explication, un tableau. Il y avait une référence, un numéro de dossier et la mention d'un délai de recours. Le soir, elle a appelé Sandrine, la voix plus serrée qu'elle ne l'aurait voulu. Je croyais que c'était un droit, j'ai cotisé, il a cotisé, et on me dit que j'ai trop, a-t-elle lâché.
Ce qui la dérangeait le plus, c'était un détail qu'elle n'arrivait pas à formuler. Dans le formulaire, il y avait plusieurs cases, plusieurs caisses, des noms qu'elle avait cochés sans bien comprendre. La lettre, elle, ne parlait que d'une seule. Elle a rangé le courrier dans le classeur de Gérard, à la mauvaise place, et elle a décidé de ne plus y penser. Elle s'était dit que c'était fini, que l'affaire était entendue.
Des appels, une file d'attente et une colère sourde
Pendant une semaine, Monique a tourné autour du téléphone. Elle a fini par appeler la caisse, un matin, et elle a attendu vingt-cinq minutes avec une musique en boucle. La conseillère était aimable mais pressée. Elle a confirmé le refus, expliqué que le calcul se faisait sur les ressources du foyer, que sa propre retraite et ses revenus la plaçaient au-dessus du seuil. Monique a raccroché avec l'impression d'avoir dérangé.
Josette, la voisine, n'a pas compris non plus. Elle, elle touchait sa réversion depuis des années, mais sa retraite personnelle était plus petite. Les deux femmes ont comparé leurs papiers sur la table de la cuisine, en cherchant ce qui clochait. Monique a commencé à se dire qu'on l'avait mal conseillée, qu'il aurait fallu un notaire, un avocat, quelqu'un. Elle a même pensé vendre la Clio pour se donner de l'air, sans en parler à personne.
La colère est venue après, plus sourde, le soir, devant la télé éteinte. Gérard avait travaillé quarante-deux ans, souvent la nuit, sur les quais. Elle repensait à ses fiches de paie, à ces lignes de cotisations qu'il commentait parfois en râlant. On paie toute sa vie, et au bout on vous dit que vous êtes trop riche pour une miette, a-t-elle dit à Sandrine. Sa fille, elle, a promis de regarder de plus près.
« On paie toute sa vie, et au bout on vous dit que vous êtes trop riche pour une miette. »
Le second courrier venu de la complémentaire de Gérard
Trois semaines plus tard, une autre enveloppe est arrivée, avec un logo différent, celui de l'Agirc-Arrco. Monique a failli la jeter avec les publicités. À l'intérieur, une notification de pension de réversion, un montant mensuel et une date de premier versement avec rappel. Elle n'y croyait pas. Elle a appelé Sandrine sans même enlever ses lunettes, en lisant les chiffres à voix haute, lentement, comme on lit une ordonnance.
Sandrine avait commencé à se renseigner et elle a tout remis dans l'ordre. Gérard, comme beaucoup de salariés du privé, avait deux retraites : celle du régime de base, versée par la caisse du régime général, et une retraite complémentaire. La première, en réversion, dépend d'un plafond de ressources. La seconde n'en a aucun. Le refus ne concernait qu'une seule des deux. Le formulaire unique avait simplement transmis la demande aux deux organismes.
Pour la complémentaire, la règle est différente. La réversion est due au conjoint survivant dès 55 ans, quels que soient ses revenus, à condition de ne pas s'être remarié. Monique, à 68 ans, remplissait tout. Le montant représentait une part importante de la complémentaire de Gérard, bien plus que la petite somme qu'elle avait imaginée au crayon. J'avais rangé la mauvaise lettre au mauvais endroit, et j'ai pleuré pour rien pendant un mois, dit-elle aujourd'hui en riant à moitié.
Ce que Monique vérifie désormais avant de baisser les bras
Le versement de la complémentaire ne remplace pas tout, mais il change l'équilibre du mois. Monique a gardé la Clio, payé la taxe foncière en une fois, et elle a recommencé à mettre un peu de côté. Elle a aussi rouvert le cahier à spirale de Gérard pour y noter, à son tour, ce qui rentre et ce qui sort. Elle dit que c'est sa manière de continuer la conversation avec lui, ligne par ligne.
Ce qu'elle a appris, elle le répète à qui veut l'entendre, au marché comme au club. Un refus d'une caisse ne vaut pas pour les autres. Le régime de base et la complémentaire sont deux mondes, avec deux règles et deux courriers. Elle a aussi découvert que d'autres régimes existent, selon le parcours du conjoint, et que chacun a ses propres conditions. Elle conseille de garder chaque lettre, même celles qui semblent répéter la précédente.
Josette, de son côté, a vérifié son propre dossier, au cas où quelque chose lui aurait échappé. Sandrine a ouvert un espace en ligne pour sa mère, pour suivre les paiements sans attendre le facteur. Monique, elle, a affiché la notification sur la porte du frigo, à côté d'une photo de Gérard au bord de la Vienne. Je ne savais pas que j'avais encore un droit, maintenant je regarde tout deux fois, dit-elle en reposant la bouilloire.
« J'avais rangé la mauvaise lettre au mauvais endroit, et j'ai pleuré pour rien pendant un mois. »
- Vérifier si le conjoint disparu cotisait à une retraite complémentaire, comme l'Agirc-Arrco pour les salariés du privé.
- Se rappeler que la réversion du régime de base dépend d'un plafond de ressources, contrairement à celle de l'Agirc-Arrco.
- Savoir que la réversion Agirc-Arrco est due dès 55 ans, sans condition de ressources, si l'on ne s'est pas remarié.
- Garder et lire chaque courrier reçu, car chaque caisse répond séparément à la demande unique.
- Noter les délais de recours indiqués sur une lettre de refus avant de classer le dossier.
- Consulter son espace en ligne de retraite pour suivre l'état de chaque demande.
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