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La pluie tapait contre le velux du grenier, rue de Siam, à Brest. Il était un peu plus de dix-sept heures, ce samedi de novembre, et Yann, 54 ans, soulevait le couvercle d'une boîte à chaussures gonflée d'humidité. Sous des cartes postales jaunies, un petit carnet bleu glissa entre ses doigts. Un livret A au nom de sa mère, Monique.
Un appartement à vider, et des souvenirs rangés dans chaque tiroir
Monique était morte quatre ans plus tôt, à 86 ans, dans cet appartement qu'elle occupait depuis la fin des années soixante. Yann avait longtemps repoussé le moment de trier ses affaires, par paresse un peu, par pudeur surtout. Il venait de Quimper le week-end, avec sa femme Claire et une pile de cartons pliés. Le syndic pressait pour la vente, les voisins demandaient des nouvelles. Il fallait bien avancer, pièce après pièce, sans trop s'attarder sur chaque objet.
Sa mère était une femme d'ordre, ancienne secrétaire à l'arsenal, qui notait tout dans des carnets à spirale. Les factures d'électricité remontaient à 1992, classées par année et attachées avec des élastiques fatigués. Les relevés de pension occupaient une étagère entière du buffet de la salle à manger. Yann connaissait cette rigueur depuis l'enfance, et il en souriait encore. Il pensait donc tout savoir de ses comptes, puisque la succession avait été réglée chez le notaire sans difficulté.
Le grenier, en revanche, personne n'y montait plus depuis des années. On y trouvait des valises sans poignée, une machine à coudre, des cartons de vaisselle enveloppée dans le Télégramme. Claire triait les vêtements en bas, Yann s'occupait du haut, une lampe frontale vissée sur le front. Le carnet bleu ne ressemblait à rien de ce qu'il avait déjà vu passer. La couverture portait le logo d'une agence fermée depuis longtemps, place de la Liberté, dans le centre-ville.
Un livret ouvert en 1979 que personne n'avait jamais mentionné
Yann descendit l'échelle avec précaution, le carnet serré contre sa poitrine comme un objet fragile. Sur la table de la cuisine, il l'ouvrit sous la lumière du plafonnier. La première ligne datait de mars 1979, l'année de ses quinze ans. Des versements réguliers suivaient, souvent cent francs, parfois deux cents au moment de Noël. La dernière inscription manuscrite remontait à 2006, avec un solde un peu supérieur à six mille euros, une somme qui n'était pas rien.
Claire se pencha par-dessus son épaule et lut les chiffres à voix haute. Elle rappela que le notaire avait bien listé un livret A, mais pas dans cette banque-là. Monique avait donc eu deux comptes d'épargne, l'un vivant et suivi, l'autre oublié dans un coin. Yann se souvint vaguement qu'elle parlait d'un petit pécule pour les coups durs. Il avait toujours cru qu'elle évoquait l'argent qu'elle gardait sous le matelas, une vieille plaisanterie de famille.
Ils décidèrent de ne rien précipiter, par prudence, et parce que le lundi approchait de toute façon. Yann voulait se présenter lui-même à la banque, carnet en main, avec l'acte de décès et l'attestation du notaire. Il imaginait une démarche simple, un formulaire, quelques jours d'attente tout au plus. Après tout, l'argent appartenait à sa mère, donc à ses héritiers, et un carnet officiel en faisait la preuve. C'était, pensait-il, une bonne nouvelle qui tombait au bon moment.
« Je pensais que c'était une erreur informatique, qu'on allait retrouver la trace en deux jours, pas plus. »
Au guichet, la conseillère tape le numéro et fronce les sourcils
L'agence qui avait repris l'ancienne succursale se trouvait rue Jean-Jaurès, avec des vitres teintées et une borne à l'entrée. Yann attendit vingt minutes sur une chaise en plastique, en tournant le carnet entre ses doigts. Une jeune conseillère, polie et un peu pressée, le reçut dans un bureau vitré. Elle recopia le numéro du livret sur son écran, puis le relut une seconde fois. Son visage se ferma légèrement, sans qu'elle prononce un mot pendant de longues secondes.
Elle finit par expliquer que le compte apparaissait bien dans l'historique, mais qu'il était clôturé. Le solde affichait zéro, et la mention d'un transfert figurait à la date de 2022. Yann crut d'abord à une confusion entre deux clientes portant le même nom de famille. Il fit remarquer que sa mère n'avait pas pu fermer un compte deux ans après sa mort. La conseillère acquiesça, gênée, et promit de se renseigner auprès du service concerné, au siège.
Le soir même, il raconta la scène à Claire sur un ton qu'il voulait léger. Il disait que c'était sûrement une erreur informatique, qu'on retrouverait la trace en quelques jours. Mais il dormit mal, et se leva deux fois pour relire les lignes du carnet. Soyons honnêtes, six mille euros ne changeaient pas sa vie, mais l'idée de les voir disparaître le rongeait. C'était l'argent de sa mère, mis de côté billet après billet, et cette pensée suffisait.
Des appels, des courriers, et toujours la même réponse vague
Une semaine passa sans aucune nouvelle de l'agence, malgré deux messages laissés sur la messagerie. Yann rappela, tomba sur une plateforme téléphonique, répéta son histoire à trois interlocuteurs différents. Chacun confirmait le transfert, aucun ne savait dire vers qui ni pourquoi. On lui conseilla d'écrire au service réclamations, ce qu'il fit par lettre recommandée avec accusé de réception. Il joignit des photocopies du carnet, de l'acte de décès et de sa pièce d'identité.
Son frère cadet, Erwan, qui vivait à Rennes, prit l'affaire très au sérieux au téléphone. Il parlait déjà de porter plainte, d'aller voir un avocat, de mettre la banque face à ses responsabilités. Moi je te dis qu'ils se servent sur les comptes des morts, répétait-il, sûr de lui. Yann ne savait pas quoi penser, partagé entre la colère et un doute qui grandissait. Peut-être sa mère avait-elle vidé ce compte elle-même, puis oublié de détruire le carnet.
Il fouilla de nouveau les papiers de Monique, à la recherche d'un relevé de clôture ou d'un retrait. Il ne trouva rien, sinon des lettres anciennes de la banque restées sans réponse, empilées dans un tiroir. La plus récente, datée de 2015, demandait à la cliente de se manifester. Monique, déjà fatiguée à l'époque, ne l'avait sans doute jamais ouverte avec attention. Yann sentit que cette enveloppe était peut-être la clé, sans encore comprendre de quelle manière.
« Moi je te dis qu'ils se servent sur les comptes des morts, voilà ce que je pense. »
L'argent n'avait pas disparu, il dormait à la Caisse des dépôts
La réponse écrite arriva un mardi matin, trois semaines après sa visite au guichet. Le courrier tenait sur une page, dans un langage administratif qu'il dut relire deux fois. Le compte avait été jugé inactif, puis transféré à la Caisse des dépôts et consignations. La banque n'avait rien gardé, elle avait simplement appliqué une règle imposée par la loi. Une ligne mentionnait la loi Eckert, entrée en vigueur en 2016, dont Yann n'avait jamais entendu parler.
Il passa la soirée à se renseigner, assis devant l'ordinateur de la cuisine, pendant que la soupe refroidissait. Le principe était plus simple qu'il ne l'avait craint, et assez rassurant au fond. Lorsqu'un titulaire décède et que personne ne se manifeste, les sommes sont transférées trois ans après le décès. Lorsqu'un compte ne connaît aucun mouvement pendant dix ans, le même transfert s'applique. Monique, morte depuis plus de trois ans, entrait exactement dans le premier cas.
Il apprit aussi que l'argent n'était pas perdu, du moins pas tout de suite. La Caisse des dépôts conserve les sommes pendant des années avant qu'elles ne reviennent définitivement à l'État. Pendant ce délai, les ayants droit peuvent les réclamer sur un site public, nommé Ciclade, sans payer quoi que ce soit. J'ai cru qu'on nous avait volés, et en fait l'argent attendait juste qu'on vienne le chercher, dit-il à Claire. Elle éclata de rire, soulagée de le voir enfin détendu.
Une démarche gratuite en ligne, et un réflexe à prendre chez soi
Yann remplit la demande sur Ciclade un dimanche après-midi, en moins d'une demi-heure. Il saisit le nom de naissance de sa mère, sa date de naissance, puis le résultat apparut. Une somme correspondait à son livret, intérêts compris jusqu'au transfert, avec la mention de la banque d'origine. Il téléchargea l'acte de décès, l'attestation notariée et ses justificatifs d'identité. Aucun intermédiaire ne lui demanda de commission, contrairement à certains courriers qu'il avait reçus entre-temps.
Le virement arriva quelques mois plus tard, partagé avec Erwan selon les règles de la succession. Yann utilisa sa part pour payer la dernière taxe foncière de l'appartement, désormais vendu. Il garda pourtant le carnet bleu, rangé dans le tiroir de son bureau à Quimper. On connaît tous ces boîtes qu'on n'ose pas ouvrir après un deuil, et c'est souvent là que tout se cache. Il conseille désormais à ses amis de fouiller jusqu'au dernier carton.
Il a aussi regardé ses propres comptes avec un œil neuf, ce qu'il n'avait jamais fait. Un vieux plan épargne logement ouvert à vingt ans traînait encore dans une banque de Morlaix. Il l'a clôturé et regroupé, pour éviter à ses enfants la même course aux papiers. Claire a dressé une liste de leurs comptes, rangée avec le livret de famille. Ce n'est pas de l'argent caché, c'est de l'argent qu'on oublie, voilà tout, résume-t-il aujourd'hui, en refermant le tiroir.
« J'ai cru qu'on nous avait volés, et en fait l'argent attendait juste qu'on vienne le chercher. »
- Un compte est transféré à la Caisse des dépôts trois ans après le décès du titulaire si personne ne se manifeste.
- Sans aucun mouvement pendant dix ans, un compte ou un livret est aussi transféré.
- La recherche et la réclamation se font gratuitement sur le site public Ciclade.
- Prévoir l'acte de décès, une attestation notariale ou de dévolution et une pièce d'identité.
- Se méfier des sociétés qui proposent de retrouver ces sommes contre une commission.
- Tenir une liste à jour de ses comptes et la ranger avec les papiers de famille.
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