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Il était sept heures, ce matin d'avril, et la rosée perlait encore sur la bâche grise tendue dans le jardin. Bernard a défait la première sangle, le plastique a claqué contre la carrosserie comme une voile mouillée. Puis il a tourné la clé de la porte cellule. Une odeur lourde, humide, de cave fermée, lui est tombée dessus d'un coup.
Un camping-car rangé au fond du jardin depuis six ans
Bernard a 64 ans et il habite une maison en pierre à la sortie de Champagnole, dans le Jura. Ancien technicien chez un fabricant de lunettes, il connaît la patience des gestes précis et la valeur des choses bien entretenues. Depuis six ans, il possède un camping-car profilé de sept mètres, acheté d'occasion avec l'argent de sa prime de départ. Avec Monique, sa femme, ils partent chaque été vers la Bretagne ou les Pyrénées, et quelques week-ends au printemps vers les lacs voisins.
L'hiver, le camping-car dort au fond du jardin, sur une dalle de gravier que Bernard a coulée lui-même. Le Jura ne fait pas de cadeaux : les températures descendent souvent sous moins dix, la neige reste des semaines, le brouillard monte de la vallée le matin. Chaque automne, Bernard vide les réservoirs, purge le chauffe-eau, retire les denrées des placards. C'est un rituel qu'il accomplit avec soin, une liste écrite au crayon et punaisée dans le garage, qu'il coche ligne après ligne en sifflotant.
Monique le regarde faire depuis la fenêtre de la cuisine, avec un sourire un peu moqueur. Elle dit souvent que ce véhicule est mieux soigné que leur propre voiture, ce qui n'est pas faux. Les voisins, eux, admirent le camping-car blanc impeccable, sans une trace de mousse sur le toit. Bernard n'a jamais eu de problème sérieux en six ans, à part une ampoule de feu arrière et un joint de baie changé. Il a confiance dans sa méthode, et cette confiance, jusqu'ici, avait toujours été récompensée.
Cet automne-là, il décide d'acheter une bâche épaisse
En octobre, Bernard remarque des traînées noires sur le toit, laissées par les feuilles du noyer voisin et la pluie acide de l'hiver précédent. Il passe une après-midi entière à frotter, agenouillé sur une échelle, le dos en compote. Le soir, il annonce à Monique qu'il ne recommencera pas. Il va couvrir le camping-car entièrement, pour le protéger de la neige, des feuilles et des fientes. Elle hausse les épaules, trouve l'idée raisonnable, et lui conseille simplement de ne pas dépenser une fortune.
Dans un magasin de bricolage à Lons-le-Saunier, il trouve une grande bâche en polyéthylène renforcé, épaisse, vendue comme totalement étanche. Elle coûte moins de quatre-vingts euros, bien moins que les housses spécifiques vues sur internet à plus de trois cents. Il se dit qu'une bâche reste une bâche, et que l'étanchéité est justement ce qu'on cherche contre l'hiver jurassien. Le vendeur ne pose aucune question sur l'usage, et Bernard repart satisfait, la bâche roulée sur l'épaule comme un tapis.
Le samedi suivant, avec l'aide de son fils Julien, il tend la toile sur le véhicule. Ils la serrent bien, passent des sangles sous le châssis, bouchent chaque interstice pour que le vent ne s'engouffre pas. Bernard ferme aussi tous les lanterneaux et les aérations, pour que rien n'entre, ni l'eau ni les insectes. Quant à la batterie cellule, il la laisse branchée, comme toujours. Le petit panneau de contrôle affiche alors une charge pleine, et il se dit qu'elle tiendra sans souci jusqu'au printemps.
« Je croyais bien faire, j'ai tout fermé pour que rien n'entre, et c'est ce qui est resté dedans qui m'a coûté. »
En février, une buée étrange sous la toile tendue
L'hiver passe, long et blanc comme d'habitude. Bernard déneige le jardin, déblaie l'allée, et regarde chaque matin cette grosse forme grise au fond du terrain, sagement endormie sous la neige. Il est plutôt fier de son installation. La bâche tient, les sangles n'ont pas bougé, aucune feuille ne s'est accumulée sur le toit. Quand des amis passent prendre le café, il leur montre le résultat avec une satisfaction tranquille, en vantant le prix modeste de sa solution.
Un après-midi de février, un redoux s'installe et la neige fond d'un coup. Bernard soulève un coin de la bâche pour vérifier qu'aucune branche n'a glissé dessous. Il remarque alors des gouttelettes sur la face intérieure de la toile, et la carrosserie mouillée, comme après une averse. Il fronce les sourcils un instant, puis se dit que c'est la neige fondue qui a dû s'infiltrer par le bas. Il resserre une sangle et rabat le coin, sans vraiment y penser davantage.
Il en parle quand même à Monique le soir, en passant, entre deux nouvelles du journal télévisé. Je crois que l'eau est passée par-dessous, rien de grave, ça séchera, dit-il en coupant son pain. Elle lui demande s'il ne faudrait pas ouvrir pour aérer. Il répond qu'avec le froid qui va revenir, ce serait laisser entrer l'humidité justement. Soyons honnêtes, à ce moment-là, l'idée lui paraît parfaitement logique. Il ne retouche plus à la bâche jusqu'aux beaux jours.
L'odeur de moisi, puis un tableau de bord resté noir
Ce matin d'avril, donc, la porte cellule s'ouvre sur cette odeur épaisse. Bernard entre, la main devant le nez, et cherche l'interrupteur de la lumière. Rien ne s'allume. Il appuie sur le panneau de contrôle, qui reste noir, muet, sans le moindre voyant. Dans la pénombre, il distingue des taches grises sur les rideaux, un voile blanchâtre sur les coussins de la dînette, et de petites auréoles sombres dans les angles du plafond, près des lanterneaux qu'il avait pourtant soigneusement fermés.
Il appelle Monique, qui arrive en robe de chambre et s'arrête net sur le marchepied. Elle ouvre les placards un à un : les housses en tissu sont piquées, une vieille couverture oubliée sent la cave, le matelas de la capucine est humide au toucher. Bernard tente de démarrer le moteur, qui tousse puis part, grâce à la batterie porteur, plus récente. Mais la cellule reste sans courant. Il branche le câble secteur, attend une heure, et le panneau n'indique toujours presque rien.
Dans l'après-midi, il appelle le garage où il fait réviser le camping-car, à une vingtaine de kilomètres. Le mécanicien lui dit qu'il n'a pas de créneau avant trois semaines, saison oblige. Bernard essaie alors un chargeur prêté par son voisin Gérard, ancien agriculteur, qui a toujours du matériel dans sa grange. Toute la nuit, le chargeur ronronne dans le jardin. Au matin, la batterie affiche une tension correcte, mais dès qu'il allume le frigo et l'éclairage, elle s'effondre en quelques minutes.
« Votre camping-car a passé l'hiver dans une serre froide, et les moisissures adorent ça. »
Ce n'était pas une fuite, c'était sa propre respiration piégée
Trois semaines plus tard, Paul, le mécanicien, inspecte le véhicule sous le soleil. Il passe un humidimètre sur les parois, mesure, hoche la tête. Pas d'infiltration, dit-il, les joints sont bons, la structure est saine. Puis il regarde la bâche pliée dans un coin du jardin, la tâte entre ses doigts. C'est elle, votre problème, explique-t-il calmement. Une bâche comme celle-là ne laisse rien passer, ni dans un sens ni dans l'autre, et l'humidité de l'air ne s'en va plus.
Il raconte qu'avec les écarts de température du Jura, l'air enfermé sous la toile se charge d'eau le jour et la dépose la nuit, en condensation, sur la carrosserie et dans la cellule. Avec les aérations fermées, cette humidité n'avait aucune issue. Votre camping-car a passé l'hiver dans une serre froide, résume-t-il, et c'est là que les moisissures adorent s'installer. Bernard, qui croyait avoir tout fermé pour se protéger, comprend qu'il a lui-même enfermé l'ennemi à l'intérieur pendant cinq mois.
Pour la batterie, l'explication tient en quelques phrases. Même véhicule à l'arrêt, plusieurs appareils continuent de consommer un peu : le panneau de contrôle, le détecteur de gaz, certaines centrales électroniques. Paul mesure cette consommation résiduelle et montre le chiffre à Bernard. Sur des mois, sans recharge, la batterie s'est vidée complètement, et une décharge aussi profonde l'a abîmée pour de bon. On connaît tous ça avec un téléphone oublié dans un tiroir, sauf qu'ici, la batterie ne s'en remet pas.
Une facture salée et une nouvelle liste dans le garage
Au total, la note grimpe vite. La batterie cellule, une AGM de cent ampères-heure, doit être remplacée pour près de deux cent cinquante euros, pose comprise. Le traitement anti-moisissures, le nettoyage des tissus et le remplacement des rideaux ajoutent environ quatre cents euros. Monique jette le matelas de la capucine, impossible à assainir. Bernard calcule, un peu amer, que sa bâche bon marché lui revient finalement à plus de sept cents euros. Il dit qu'il aurait mieux fait de frotter le toit chaque automne.
Avant de partir, Paul lui donne quelques conseils qu'il a l'habitude de répéter. Il lui montre l'emplacement idéal pour un coupe-circuit, un simple interrupteur sur la borne de la batterie, qui isole tout le circuit pendant l'hivernage. Il recommande de laisser les aérations et un lanterneau entrouverts, et d'investir dans une housse microporeuse, conçue pour arrêter la pluie tout en laissant sortir la vapeur d'eau. Bernard note tout sur un carnet, avec la même application que pour sa vieille liste d'automne.
Le soir même, il réécrit sa fiche d'hivernage et la repunaise dans le garage. Monique relit par-dessus son épaule et ajoute une ligne de sa main, au stylo rouge : passer voir le camping-car une fois par mois. Ils partent en mai vers le lac de Vouglans, avec des coussins neufs et une batterie qui tient enfin la nuit. Bernard confie qu'il ne regardera plus jamais une bâche de la même façon. Voici ce qu'il vérifie désormais, chaque automne, avant de laisser dormir son véhicule.
« Quatre-vingts euros de bâche, sept cents euros de réparations, j'ai fait le calcul plusieurs fois. »
- Installer un coupe-circuit sur la batterie cellule et l'actionner pendant tout l'hivernage.
- Recharger la batterie à fond avant l'hiver puis la contrôler une fois par mois.
- Laisser les aérations et un lanterneau légèrement entrouverts pour faire circuler l'air.
- Choisir une housse microporeuse respirante plutôt qu'une bâche plastique étanche.
- Retirer tissus, couvertures et matelas amovibles, ou les surélever pour qu'ils sèchent.
- Placer un absorbeur d'humidité dans la cellule et vérifier son niveau régulièrement.
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