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Le camion benne a reculé dans la cour à huit heures dix, en grinçant sur le gravier encore mouillé. Gérard tenait son café d'une main, la porte du garage de l'autre. Il y a eu un grondement sourd, puis une odeur de chêne fraîchement coupé. Quand la poussière est retombée, il a regardé le tas longtemps, sans rien dire, la tasse refroidissant entre ses doigts.
Une maison au bord du bois et un poêle qui ronronne
Gérard a soixante-quatre ans et habite depuis presque trente ans une longère au bout d'un chemin, à la sortie d'un village du Cher. Ancien conducteur de car scolaire, il connaît chaque virage du canton et chaque voisin par son prénom. Sa femme, Monique, tient un petit potager derrière la maison et range ses outils dans l'appentis. Depuis l'hiver où la chaudière au fioul a rendu l'âme, le couple chauffe tout le rez-de-chaussée avec un poêle à bois en fonte installé dans le salon.
Le poêle est devenu le centre de la maison. On y fait sécher les gants, on y réchauffe la soupe, le chat dort devant la vitre noircie. Chaque automne, Gérard reconstitue sa réserve, et c'est presque un rituel. Il nettoie le garage, balaie le sol, cale des palettes contre le mur du fond pour isoler les bûches de l'humidité. Il aime ce travail lent, la sensation d'être prêt avant les premières gelées, la satisfaction tranquille d'un mur de bois bien droit.
Pendant des années, il a acheté son bois au même homme, un exploitant forestier du coin qui livrait des bûches d'un mètre. Gérard les recoupait lui-même à la tronçonneuse, sur un chevalet, pendant tout le mois d'octobre. Mais ses épaules ont commencé à protester, et son vieux fournisseur a pris sa retraite au printemps. Monique lui a dit qu'il était temps de lever le pied. Il a fait semblant de résister, soyons honnêtes, pour la forme seulement, puis il a cherché quelqu'un d'autre.
Le choix raisonnable de bûches déjà coupées à la bonne taille
Un voisin lui a donné le numéro d'un jeune bûcheron installé à une vingtaine de kilomètres, sérieux et ponctuel selon lui. Gérard l'a appelé un dimanche soir, après le journal télévisé, en tenant un carnet sur ses genoux. Le jeune homme proposait du chêne et du charme sec, livrés directement en trente-trois centimètres, prêts à entrer dans le poêle. Le prix lui semblait correct, un peu plus cher qu'avant, mais la découpe était incluse. Plus de tronçonneuse, plus de sciure dans les cheveux, plus de douleurs le soir.
Il a commandé cinq stères, comme chaque année, parce que cinq stères lui suffisaient toujours pour passer l'hiver sans compter. Il connaissait ce volume par cœur, ou plutôt il connaissait la place qu'il occupait dans son garage. Avec les bûches d'un mètre, ses cinq stères formaient un mur qui montait presque jusqu'à la poutre et couvrait deux côtés entiers. C'était son repère, sa mesure à lui, celle qu'il n'avait jamais eu besoin de vérifier.
Monique était contente de la décision. Elle trouvait que son mari prenait trop de risques avec la tronçonneuse depuis qu'il avait failli se blesser à la cheville. La livraison a été fixée à un mardi matin de la mi-octobre, avec paiement par chèque à réception. Gérard a préparé les palettes la veille, comme d'habitude, en laissant la même place que les autres années. Il a même déplacé la tondeuse pour dégager le coin. Il était tranquille, presque content de cette nouvelle organisation.
« Le tas arrivait à peine à ma poitrine, alors que d'habitude il touchait presque la poutre du garage. »
Un tas qui ne remplit pas la moitié du garage
Le bûcheron est reparti vite, poli, le chèque dans la poche de sa veste, avec un signe de la main. Gérard a commencé à ranger tout de suite, brouette après brouette, en empilant les bûches courtes sur les palettes. Au bout d'une heure, il s'est arrêté. Le mur de bois arrivait à peine à hauteur de poitrine et ne couvrait qu'un seul côté du garage. Le reste de l'espace qu'il avait libéré restait vide, avec la tondeuse qui attendait dans un coin.
Il s'est dit d'abord qu'il empilait mal, que les petites bûches se rangeaient plus serré que les grandes. Il a continué, en essayant de ne pas y penser. Mais quand la dernière brouette a été vidée, le constat était le même. Il est allé chercher Monique, qui épluchait des légumes dans la cuisine. Elle a regardé le tas, puis la place vide, puis son mari. Elle a simplement dit que ça faisait petit, et c'était exactement ce qu'il pensait.
Gérard a sorti le mètre de couturière de Monique, faute de mieux, et a mesuré son empilement dans tous les sens. Longueur, hauteur, profondeur, il a noté les chiffres au crayon sur un bout de carton. Le résultat lui a donné un peu plus de trois mètres cubes et demi. Il avait payé cinq stères. Pour lui, un stère, c'était un mètre cube, point final. Il lui manquait donc presque un tiers de sa commande, et il en était certain.
Des coups de téléphone, des voisins et beaucoup de colère
Il a d'abord appelé le bûcheron, qui n'a pas répondu, ce qui n'a rien arrangé. Gérard a laissé un message un peu sec, en expliquant qu'il voulait des explications et que le compte n'y était pas. Puis il a appelé le voisin qui lui avait recommandé le jeune homme. Celui-ci a paru embarrassé, il n'avait jamais rien mesuré, il faisait confiance. Gérard a raccroché avec l'impression d'avoir été pris pour un imbécile, ce qui, à son âge, le vexait profondément.
Le soir, il a raconté l'histoire à son beau-frère au téléphone. Celui-ci a confirmé ses soupçons sans hésiter. Il a dit qu'on entendait parler de ça partout, des livreurs qui gonflent les volumes, et qu'il fallait porter plainte. Gérard a passé une partie de la nuit à imaginer la conversation, les mots qu'il emploierait, la menace d'aller voir les services de la répression des fraudes. Monique lui a conseillé d'attendre le lendemain. Il n'a presque pas dormi.
Le bûcheron a rappelé le mercredi midi. Gérard a décroché d'une voix froide et a tout déballé d'un coup, le tas, les mesures, le mètre de couturière. Le jeune homme a écouté sans l'interrompre. Puis il lui a demandé, très calmement, s'il avait sa facture sous les yeux. Gérard a dit que non, qu'il n'avait pas besoin de facture pour savoir compter. Le bûcheron a répondu qu'il passerait le voir le soir même, avec un double de la facture et son propre mètre.
« J'ai mesuré avec le mètre de couturière de ma femme, j'étais sûr qu'il manquait un tiers. »
La facture posée sur la table de la cuisine
Il est arrivé vers dix-huit heures, a salué Monique, et a posé la facture sur la toile cirée. Il a pointé du doigt une ligne que Gérard n'avait pas lue : cinq stères, livrés en bûches de trente-trois centimètres, soit environ trois mètres cubes et demi apparents. Gérard a relu deux fois. Le jeune homme lui a dit, sans se moquer : un stère, c'est un mètre cube de bûches d'un mètre empilées, monsieur, pas un mètre cube de bois coupé court.
Il a expliqué avec patience. Quand on empile des bûches d'un mètre, elles laissent beaucoup de vides entre elles, parce qu'elles sont longues, tordues, irrégulières. Quand on les recoupe en trois, les morceaux plus courts se rangent mieux, se calent les uns contre les autres et les vides diminuent. Le bois est le même, le poids aussi. Mais le tas, lui, se tasse. Un stère recoupé en trente-trois centimètres n'occupe plus qu'environ zéro virgule sept mètre cube une fois empilé.
Gérard a fait le calcul dans sa tête, puis sur le carton qu'il avait gardé. Cinq fois zéro virgule sept, trois mètres cubes et demi. Exactement ce qu'il avait mesuré la veille, à quelques centimètres près. Il est resté silencieux un moment, les mains à plat sur la table. Puis il a dit, un peu gêné : j'ai empilé du un mètre pendant trente ans, je n'avais jamais vu ça autrement. Le bûcheron a souri et a accepté un café.
Ce que Gérard regarde désormais avant de payer son bois
Rien n'avait disparu, ni dans la cour ni dans le camion. Gérard avait bien reçu la quantité de bois achetée, simplement sous une autre forme. Ce qui avait changé, c'était la place que ce bois prenait, et donc son repère visuel. Sa vieille habitude de juger au mur du garage ne valait plus rien avec des bûches courtes. Il a rappelé son beau-frère pour le lui raconter, qui a beaucoup ri, puis a avoué qu'il ne savait pas non plus.
On connaît tous ça, ce réflexe de se croire volé dès qu'un chiffre ne correspond pas à l'image qu'on a en tête. Gérard le reconnaît volontiers aujourd'hui. Il dit qu'il a bien failli écrire une lettre recommandée, et qu'il se serait couvert de ridicule. Il précise aussi que tous les vendeurs ne sont pas aussi clairs que le sien. Certains indiquent seulement des stères sans préciser la longueur, et c'est là, selon lui, que le doute devient légitime.
Cet hiver, le poêle ronronne à nouveau dans le salon, et le chat a repris sa place devant la vitre. Le tas a tenu jusqu'en février sans problème, preuve pour Gérard que le volume était le bon. Il a gardé la facture dans un classeur, avec une petite note au crayon dans la marge. Pour sa prochaine commande, il a déjà prévu de poser des questions précises au téléphone, avant même de parler du prix ou de la date de livraison.
« Un stère, c'est un mètre cube de bûches d'un mètre empilées, monsieur, pas de bois coupé court. »
- Lire sur la facture la longueur des bûches livrées : un mètre, cinquante, quarante ou trente-trois centimètres.
- Retenir qu'un stère désigne un mètre cube de bûches d'un mètre empilées.
- Compter environ 0,7 m³ empilé par stère pour des bûches recoupées en 33 cm.
- Demander au vendeur s'il facture en stères ou en mètres cubes apparents.
- Mesurer son tas une fois rangé avant d'appeler, puis comparer avec la mention de la facture.
- Ne jamais juger le volume à l'œil en se fiant à ses livraisons des années précédentes.
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