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Le râteau grinçait sur les dalles humides, et le chêne du voisin lâchait encore ses feuilles par poignées, sans bruit. Il était sept heures et demie, un samedi de novembre, et Martine avait déjà rempli onze sacs. Elle les alignait contre la haie, comme chaque année, en comptant à voix basse. Cette fois, elle notait aussi le chiffre dans un carnet.
Trente ans sous les branches d'un chêne qui n'est pas le sien
Martine a cinquante-huit ans et vit depuis trente ans dans une maison de lotissement, en bordure d'un bourg de la Sarthe. Ancienne secrétaire médicale, elle a pris sa retraite au printemps et passe désormais ses matinées au jardin. Le terrain n'est pas grand, mais elle l'entretient avec un soin presque maniaque. Une pelouse rase, deux massifs de rosiers, un petit potager carré au fond, près du cabanon vert où elle range ses outils.
Juste derrière la clôture se dresse le chêne de Gérard, son voisin, un ancien artisan couvreur de soixante-dix ans. L'arbre était déjà là bien avant les maisons, et personne n'a jamais songé à l'abattre. Il est beau, soyons honnêtes, surtout en juin, quand il projette une ombre fraîche jusque sur la terrasse de Martine. Les deux voisins se saluent par-dessus le grillage, échangent des tomates en août et des nouvelles du quartier.
Chaque automne pourtant, le même rituel revient. Les feuilles tombent par milliers, et une bonne moitié atterrit côté Martine, sur la pelouse, dans les gouttières, jusque dans le bassin des poissons rouges. Pendant des années, elle a ramassé sans rien dire, par habitude et par politesse. Son mari, Bernard, l'aidait avant de partir, il y a cinq ans. Depuis, elle fait tout seule, sac après sac, et l'humeur a peu à peu changé.
Le carnet à spirale et la décision de tout compter
L'idée lui est venue un soir d'octobre, en rangeant les tickets de la déchetterie intercommunale dans une boîte à chaussures. Depuis cette année, la collectivité facture les passages au-delà d'un certain nombre, et Martine avait largement dépassé son quota. Elle a fait l'addition sur la table de la cuisine, avec une calculette et un crayon. Le total l'a surprise, puis franchement agacée, parce que ces dépôts ne concernaient presque que des feuilles de chêne.
Elle a donc acheté un carnet à spirale et décidé de tout noter. Le nombre de sacs, les heures passées, les allers-retours avec sa petite Clio chargée jusqu'au toit. Elle se disait que c'était une démarche raisonnable, sans colère, presque comptable. Après tout, l'arbre appartenait à Gérard, les feuilles venaient de son arbre, et il paraissait logique que les frais soient partagés. C'est en tout cas ce qu'elle se répétait en remplissant les colonnes.
Sa fille Claire, qui vit à Nantes, a d'abord ri au téléphone. Puis elle a trouvé que sa mère n'avait pas tort sur le principe. Tu travailles pour lui gratuitement depuis des années, maman, a-t-elle lancé. Martine a gardé la phrase en tête toute la semaine. Elle a commencé à rédiger un petit courrier, poli mais ferme, auquel elle comptait joindre les tickets de déchetterie et une estimation de son temps passé.
« Je ramassais sans rien dire depuis trente ans, et un jour j'ai eu envie de tout compter. »
Une branche basse au-dessus du cabanon vert
C'est en grimpant sur un escabeau pour vider sa gouttière qu'elle a remarqué un détail qu'elle n'avait jamais vraiment regardé. Une grosse branche du chêne passait désormais largement au-dessus de la clôture. Elle surplombait le cabanon, frottait contre les tuiles quand le vent soufflait de l'ouest. Martine a constaté quelques tuiles déplacées, une mousse épaisse sur le côté nord, et des glands entassés dans le chéneau.
Sur le moment, elle n'y a pas prêté plus d'attention que cela. Elle pensait aux feuilles, au courrier, à la somme qu'elle allait réclamer. La branche faisait partie du décor, comme le chêne lui-même, comme Gérard qui sortait son chien chaque matin à huit heures. On connaît tous ça, ces choses qu'on voit tous les jours et qu'on ne regarde plus. Elle est redescendue de l'escabeau et a terminé sa gouttière sans y penser davantage.
Quelques jours plus tard, un coup de vent a cassé une petite branche morte, qui est tombée juste devant la porte du cabanon. Rien de grave, mais Martine a sursauté en la découvrant au matin. Elle a ramassé le bois, l'a posé contre la haie, et cette fois le doute s'est installé. Et si la prochaine était plus grosse, et si elle tombait sur le toit, ou sur quelqu'un qui passait dessous.
La tronçonneuse empruntée, puis l'appel à la mairie
Son premier réflexe a été de régler le problème elle-même. Son neveu Thomas possède une tronçonneuse, et il a proposé de passer un dimanche pour couper la branche à ras de la clôture. Elle est chez toi, au-dessus de chez toi, tu fais ce que tu veux, lui a-t-il dit. Martine a hésité. L'idée de toucher à l'arbre de Gérard sans le prévenir la mettait mal à l'aise, même si l'argument semblait solide.
Elle a d'abord appelé la mairie, un mardi matin, pour poser la question. La secrétaire l'a écoutée patiemment, puis lui a conseillé de ne surtout rien couper elle-même et de se renseigner auprès d'un conciliateur de justice. Martine a ensuite cherché sur internet, s'est perdue dans des forums contradictoires où chacun affirmait tout et son contraire. Certains parlaient de procès gagnés, d'autres de voisins condamnés pour avoir abîmé un arbre qui ne leur appartenait pas.
Elle a fini par prendre rendez-vous avec le conciliateur, qui tient une permanence un jeudi par mois dans une salle de la mairie. Elle y est allée avec son carnet, ses tickets et une photo de la branche. Dans la salle d'attente, un homme venait pour une haie de thuyas trop haute, une femme pour des racines dans son allée. Martine a eu l'impression étrange que tout le bourg se disputait avec ses arbres.
« Trente ans de râteau, et on me dit que c'est normal, j'avoue que ça m'a vexée. »
Ce que le conciliateur lui a dit sur les feuilles
Le conciliateur, un ancien greffier aux cheveux blancs, a feuilleté son carnet avec attention. Puis il lui a expliqué, calmement, que sa facture avait peu de chances d'aboutir. D'après lui, les feuilles qui tombent d'un arbre voisin sont en principe considérées comme un inconvénient normal du voisinage, surtout à la campagne. Ce n'est pas un trouble anormal, sauf situation vraiment exceptionnelle. Autrement dit, pas d'indemnisation à attendre pour les sacs ramassés chaque automne.
Martine a d'abord été déçue, presque vexée. Trente ans de râteau, et on me dit que c'est normal, a-t-elle soufflé. Mais le conciliateur a poursuivi, et c'est là que tout a basculé. Pour la branche, lui a-t-il dit, la situation est différente. Elle peut demander à son voisin de couper les branches qui avancent au-dessus de son terrain. C'est un droit, a-t-il insisté, et le propriétaire de l'arbre doit s'en charger.
En revanche, il l'a mise en garde avec fermeté contre l'idée de Thomas. Elle ne doit jamais couper elle-même ces branches, même si elles surplombent son jardin. Seules les racines, ronces et brindilles qui avancent sur son terrain peuvent être coupées par elle, à la limite. Pour les branches, c'est au voisin d'agir, a-t-il répété. Martine est repartie avec un modèle de courrier, et le sentiment d'avoir évité une belle bêtise.
Un café chez Gérard et une facture restée au tiroir
Finalement, Martine n'a pas envoyé de lettre recommandée. Elle a sonné chez Gérard un après-midi, avec la photo de la branche et une boîte de sablés. Il ne s'était jamais rendu compte que le chêne débordait autant. Je croyais que tu aimais l'ombre, a-t-il dit, un peu gêné. Il a promis de faire venir un élagueur avant l'hiver, à ses frais, et il a tenu parole trois semaines plus tard.
La facture de la déchetterie, elle, est restée au fond d'un tiroir. Martine a calculé qu'elle dépensait une soixantaine d'euros par an en passages supplémentaires, sans compter le carburant. Elle a choisi de composter une partie des feuilles et d'en étaler sur ses massifs, comme paillage. Gérard, de son côté, vient désormais ramasser avec elle un samedi de novembre. Ils remplissent les sacs à deux, et la corvée prend moitié moins de temps.
Si son histoire peut servir, c'est surtout pour rappeler quelques gestes simples, avant d'en arriver aux courriers et aux disputes. Regarder ce qui dépasse vraiment au-dessus de la clôture, mesurer, photographier. Parler d'abord, écrire ensuite, et ne jamais sortir la scie sur l'arbre d'un autre. Martine garde son carnet à spirale sur l'étagère du cabanon. Elle n'y note plus les sacs, mais la date du prochain passage de l'élagueur, prévu dans deux ans.
« Thomas avait déjà sa tronçonneuse dans le coffre, heureusement que j'ai appelé la mairie avant. »
- Photographier et dater les branches qui dépassent au-dessus de votre terrain.
- Parler d'abord au voisin, puis écrire un courrier si rien ne bouge.
- Ne jamais couper vous-même les branches d'un arbre voisin.
- Consulter gratuitement un conciliateur de justice en mairie en cas de blocage.
- Composter ou pailler les feuilles pour limiter les passages en déchetterie.
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