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Il est six heures quarante, la vapeur colle encore au miroir de la salle de bains, dans un petit appartement du quartier des Romains, à Annecy. Claire, 41 ans, s'accroupit dans le bac de douche, l'eau tiède lui coulant sur les chevilles. Du bout des doigts, elle soulève la grille de la bonde. Une boule sombre et mouillée y est restée accrochée, comme la veille.
Une salle de bains rangée, une routine réglée depuis dix ans
Claire est préparatrice en pharmacie, près du Pâquier, et elle aime que les choses soient à leur place. Dans sa salle de bains, le shampoing doux est posé à gauche, l'après-shampoing à droite, la brosse en poils de sanglier sur l'étagère. Elle n'a pas changé de marque depuis presque dix ans, parce que ses cheveux châtains, longs jusqu'aux omoplates, ne lui ont jamais posé de problème. Elle les lave trois fois par semaine, les sèche à l'air libre l'été et au séchoir tiède l'hiver.
Chaque matin suit le même ordre, presque au geste près. Le café d'abord, pendant que la radio annonce la météo sur le lac, puis la douche, puis la tresse rapide avant de prendre le vélo. Son compagnon, Julien, 44 ans, professeur de technologie dans un collège de Seynod, se moque gentiment de cette mécanique bien huilée. Elle lui répond qu'une vie tranquille commence par des matins sans surprise, et lui, au fond, admire un peu cette constance qu'il n'a pas.
L'été avait été long et lumineux. Ils avaient passé de nombreuses journées sur la plage d'Albigny, à nager dans l'eau fraîche du lac, puis deux semaines en Corse au mois d'août. Claire était revenue bronzée, reposée, les cheveux un peu plus clairs aux pointes à cause du soleil. Elle se souvient d'avoir pensé, en rentrant, que l'année repartait sur de bonnes bases. Rien ne laissait prévoir que, quelques semaines plus tard, elle passerait ses matinées penchée sur une grille de douche.
Elle décide de ne rien changer, par simple bon sens
Quand la rentrée arrive, Claire fait ce qu'elle fait toujours : elle reprend sa routine exactement où elle l'avait laissée. Pas de nouveau produit, pas de régime, pas de coloration, rien qui puisse perturber un équilibre qui fonctionne. Elle a vu trop de clientes, à la pharmacie, multiplier les soins miracles pour finir avec des cheveux ternes et un portefeuille allégé. Sa philosophie tient en une phrase qu'elle répète souvent : quand quelque chose marche, on n'y touche pas, on le laisse tranquille.
C'est un choix raisonnable, et on connaît tous ce réflexe. Elle mange correctement, dort à peu près sept heures par nuit, ne fume pas. Le stress du travail est là, comme partout, mais il n'a rien d'exceptionnel cette année. Elle se sent bien dans son corps, elle a même repris la course à pied le long du Thiou deux soirs par semaine. Tout, dans sa vie, ressemble à une saison ordinaire qui commence doucement sous les premières brumes du matin.
Alors, quand elle remarque fin septembre quelques cheveux de plus sur son pull en laine, elle ne s'en préoccupe pas. Elle les enlève d'un revers de main, en se disant que c'est la laine qui accroche. Julien, lui, ne remarque rien du tout. La brosse se remplit un peu plus vite, mais elle la nettoie le dimanche, comme d'habitude. Elle ne fait pas encore le lien entre ces petits signes dispersés, qui semblent tous avoir une explication banale et rassurante.
« Je n'avais rien changé du tout, et c'est justement pour ça que je ne comprenais rien. »
Une boule de cheveux sombres qui revient chaque matin dans la bonde
Le premier vrai déclic arrive un mardi d'octobre. L'eau de la douche s'écoule mal, elle stagne autour de ses pieds pendant de longues secondes. Claire soulève la grille et découvre une masse de cheveux enroulés, bien plus épaisse que ce qu'elle a l'habitude de voir. Elle la retire, la pose sur un mouchoir en papier et la regarde un moment, perplexe. Le lendemain, elle recommence, par curiosité. La boule est presque aussi grosse, et le surlendemain aussi.
Elle prend l'habitude de vérifier chaque matin, sans en parler à personne. Elle passe les doigts dans ses cheveux mouillés et sent des mèches entières glisser entre ses phalanges. Dans la lumière froide de la salle de bains, ce geste devient un petit rituel anxieux. Un soir, en se brossant devant le miroir, elle lance à Julien, depuis le couloir : tu trouves pas que j'ai moins de cheveux, toi ? Il lève les yeux de son téléphone et répond qu'il ne voit aucune différence.
Cette réponse la rassure pendant une journée, pas davantage. Le problème, c'est qu'elle ne voit pas de zone dégarnie, pas de tache claire sur le cuir chevelu, et pourtant la quantité ramassée ne baisse pas. Elle repense à son shampoing, regarde l'étiquette, vérifie qu'il ne s'agit pas d'un nouveau lot. Tout est identique. Ce qui la trouble le plus, c'est justement cette absence de cause visible : elle n'a rien changé, et c'est précisément pour cela que rien ne s'explique.
Forums, compléments alimentaires et nuits passées à chercher une cause
Un soir de fin octobre, Claire ouvre son ordinateur et tape quelques mots dans un moteur de recherche. Elle tombe sur des forums où des inconnues évoquent tour à tour la thyroïde, les carences en fer, les maladies auto-immunes. Chaque page en ouvre une autre, plus inquiétante que la précédente. Elle se couche tard, la tête pleine d'hypothèses, et se réveille avec la sensation désagréable d'avoir fouillé dans quelque chose qui ne la concernait peut-être pas.
Le lendemain, à la pharmacie, elle hésite devant le rayon des compléments pour cheveux, ceux qu'elle conseille parfois aux clientes. Elle en prend une boîte, puis la repose. Sa collègue Nadia, 56 ans, qui travaille là depuis vingt ans, la surprend dans ce manège. Claire finit par lui avouer ce qui se passe, un peu gênée, en baissant la voix. Nadia sourit et lui dit simplement : c'est la saison, ma belle, tu n'es pas la première à me demander ça cette semaine.
Claire n'est pas convaincue. Elle appelle sa mère, Monique, qui vit à Rumilly, et qui lui raconte qu'elle-même perdait beaucoup de cheveux certains automnes, sans jamais s'en inquiéter. Mais Claire veut une réponse précise, pas une impression. Elle prend rendez-vous chez son médecin traitant, qui ne peut la recevoir que dix jours plus tard. En attendant, elle décide de compter. Un matin, assise au bord de la baignoire, elle trie un à un les cheveux récupérés dans la bonde et sur la brosse.
« Tu trouves pas que j'ai moins de cheveux, toi, depuis quelques semaines ? »
Ce qu'elle a compté ce matin-là n'avait rien d'une maladie
Le résultat la surprend : un peu plus de soixante-dix cheveux, en ajoutant ceux de la brosse et ceux tombés sur son pull. Un chiffre qui lui paraît énorme, vu en tas sur un mouchoir blanc. Quelques jours plus tard, son médecin, une femme calme d'une cinquantaine d'années, l'écoute sans l'interrompre. Elle examine son cuir chevelu, tire doucement sur une petite mèche, regarde ses ongles et lui pose quelques questions sur son été et sa fatigue.
Puis elle lui explique ce que Claire n'imaginait pas. Chaque cheveu vit selon un cycle : il pousse pendant plusieurs années, puis entre dans une phase de repos avant de tomber. À la fin de l'été, beaucoup de cheveux basculent en même temps dans cette phase de repos, et ils tombent ensemble quelques semaines plus tard. C'est la chute saisonnière d'automne. Soyons honnêtes, Claire connaissait vaguement l'expression, mais elle ne l'avait jamais associée à ce qu'elle voyait dans sa douche.
Le médecin ajoute que perdre jusqu'à une centaine de cheveux par jour reste dans la norme, et que ce phénomène dure en général quelques semaines. Les soixante-dix cheveux de Claire n'ont donc rien d'alarmant. Elle précise cependant ce qui, dans son cas, devrait la pousser à revenir : une chute qui dépasserait deux à trois mois, ou des zones qui deviendraient clairsemées. Claire sort du cabinet soulagée, presque honteuse de ses nuits passées sur les forums, avec un vrai repère en poche.
En décembre, la bonde est redevenue silencieuse et elle sait quoi surveiller
Au fil de novembre, la boule dans la bonde rétrécit peu à peu. Claire continue de la regarder chaque matin, mais sans la même angoisse. Elle a noté sur un carnet la date du début, fin septembre, pour savoir précisément quand s'inquiéter si cela durait. Début décembre, la grille ne retient plus que quelques cheveux, comme avant l'été. Elle n'a rien acheté, rien changé, rien ajouté à sa routine. Elle a simplement attendu, avec une date en tête et des critères clairs.
Ce qui a changé, surtout, c'est sa façon d'en parler. À la pharmacie, quand une cliente lui confie en octobre qu'elle perd ses cheveux, Claire raconte sa propre histoire au lieu de proposer tout de suite une boîte de gélules. Elle lui dit : moi aussi, j'ai cru que quelque chose n'allait pas, et c'était juste l'automne. Elle conseille de compter, d'observer, de noter une date, et de voir un médecin si les semaines deviennent des mois ou si des trous apparaissent.
Julien, lui, s'amuse maintenant de cette période où sa compagne comptait ses cheveux au bord de la baignoire. Claire en rit aussi, mais elle garde le carnet dans le tiroir de la salle de bains. L'an prochain, quand la vapeur reviendra sur le miroir par un matin brumeux d'octobre, elle saura que la boule dans la bonde a de grandes chances d'être passagère. Et elle saura surtout à quel moment cesser d'attendre et décrocher son téléphone pour prendre rendez-vous.
« C'est la saison, ma belle, tu n'es pas la première à me demander ça cette semaine. »
- Noter la date où la chute a commencé pour en mesurer la durée.
- Compter une fois les cheveux perdus sur une journée : jusqu'à une centaine reste dans la norme.
- Observer le cuir chevelu dans un miroir, à la recherche de zones clairsemées.
- Ne pas multiplier les nouveaux produits pendant une chute saisonnière passagère.
- Consulter un médecin si la chute dépasse deux à trois mois ou laisse des zones dégarnies.
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