À 58 ans, elle fait demi-tour sur le parking du supermarché : trois semaines plus tard, elle doute de chaque porte qu’elle ferme

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Samedi, dix heures et quart, le parking du supermarché de Montauban sent le goudron chaud et le pain de la boulangerie voisine. Sylvie, 58 ans, pousse son chariot vers les portes automatiques quand elle s'arrête net. Une roue grince, un enfant pleure quelque part. Elle se retourne vers sa petite Clio grise, garée trois rangées plus loin, et ne sait plus.

Le samedi matin de Sylvie, réglé comme une horloge depuis vingt ans

Sylvie fait ses courses le samedi matin depuis que ses enfants sont partis de la maison. Elle travaille la semaine comme secrétaire dans un cabinet de kinésithérapie, et le samedi est son moment à elle. Elle part à dix heures, elle prend toujours la même route, elle se gare souvent à la même place. Elle connaît les caissières par leur prénom et sait où se trouve le café en promotion. Rien dans cette matinée ne demande d'effort particulier, et c'est justement ce qu'elle aime.

Sa voiture, une Clio grise achetée d'occasion il y a six ans, n'a jamais posé le moindre problème. Elle la verrouille avec une petite télécommande accrochée à un porte-clés en forme de coquillage, souvenir d'un été à Arcachon. Un bip court, les clignotants qui s'allument une fois, et c'est fait. Elle fait ce geste depuis tellement d'années qu'elle ne le remarque même plus. Il fait partie du décor, comme fermer le robinet ou éteindre la lumière en sortant d'une pièce.

Son mari, Gérard, plaisante parfois sur son organisation. Il dit qu'elle pourrait faire les courses les yeux fermés, et elle répond en riant que c'est presque le cas. Elle a une liste sur son téléphone, rangée par rayons, qu'elle met à jour pendant la semaine. Elle se sent solide, fiable, la personne de la famille qui pense à tout. On l'appelle pour retrouver une date d'anniversaire ou le nom d'un ancien voisin. Elle n'a jamais imaginé que ce rôle pourrait un jour vaciller.

Une habitude prise pour aller plus vite et penser à autre chose

Depuis quelques mois, Sylvie a pris une nouvelle habitude qui lui semblait pleine de bon sens. Pour gagner du temps, elle passe ses appels pendant les trajets à pied entre la voiture et le magasin. Elle téléphone à sa sœur, qui vit à Lyon, ou à sa fille, qui attend son deuxième enfant. Elle sort de la voiture, le téléphone déjà collé à l'oreille, et elle marche en parlant. Ces quelques minutes lui paraissent idéales pour prendre des nouvelles sans rien sacrifier.

Elle verrouille donc la voiture en même temps qu'elle écoute, qu'elle répond, qu'elle cherche le chariot du regard. Sa main appuie sur la télécommande sans qu'elle y pense, pendant que sa tête est à Lyon ou à la maternité. Elle trouve ça pratique, et franchement, elle n'y voit aucune raison de s'inquiéter. Tout le monde fait plusieurs choses à la fois aujourd'hui, se dit-elle. Ses collègues du cabinet font pareil, et personne ne s'en porte plus mal.

Il y a aussi les soucis de la période, qui prennent de la place. Sa mère, âgée de quatre-vingt-quatre ans, vient d'entrer dans une résidence, et les papiers s'accumulent sur la table de la cuisine. Sylvie y pense souvent en marchant, en conduisant, en faisant la queue à la caisse. Elle range ces pensées entre deux rayons, comme on range des boîtes sur une étagère. Ce mélange d'appels, de soucis et de gestes rapides lui semble simplement être la vie d'une femme de son âge.

« Je sais que je l'ai fait, mais je ne le vois pas, c'est ça qui me rend folle. »

Le premier demi-tour, un samedi d'avril, au milieu des chariots

Ce samedi-là, elle raccroche avec sa sœur juste devant les portes du magasin. Et là, sans prévenir, une question lui traverse l'esprit : a-t-elle fermé la voiture. Elle cherche dans sa mémoire le bip, les clignotants, le geste de la main. Rien ne remonte, pas la moindre image. Elle reste plantée là, son chariot vide devant elle, pendant que les clients la contournent en soupirant. Elle finit par faire demi-tour, un peu agacée contre elle-même.

Arrivée devant la Clio, elle tire sur la poignée. La portière est verrouillée, évidemment. Elle souffle, hausse les épaules et repart vers le magasin en se trouvant ridicule. Elle se dit que c'est la fatigue, la semaine chargée, les histoires de résidence pour sa mère. Elle n'en parle à personne, parce qu'il n'y a rien à raconter. Une étourderie, comme on en connaît tous, un petit trou dans une matinée ordinaire.

Mais le samedi suivant, la même scène se répète, presque à l'identique. Puis, le mercredi, c'est la porte d'entrée de la maison qui la fait remonter les trois marches du perron. Elle s'aperçoit qu'elle vérifie aussi le gaz, le fer à repasser, la fenêtre de la salle de bains. Chaque fois, tout est en ordre. Chaque fois, pourtant, elle n'a aucun souvenir de l'avoir fait. Je sais que je l'ai fait, mais je ne le vois pas, confie-t-elle un soir à Gérard.

Les nuits à chercher des mots, la peur qui prend toute la place

L'inquiétude s'installe sans bruit, puis elle prend toute la place. Sylvie commence à repenser à sa grand-mère, qui oubliait les prénoms à la fin de sa vie. Elle tape des questions sur son téléphone, tard le soir, la luminosité baissée pour ne pas réveiller Gérard. Elle lit des listes de signes à surveiller et se reconnaît dans la moitié d'entre elles. Elle se met à tester sa mémoire en silence, à réciter les numéros de téléphone de ses enfants.

Elle en parle d'abord à sa sœur, qui balaie le sujet d'un revers de main. Toi, perdre la tête, tu rigoles, lui répond-elle au téléphone. Cette réponse devrait la rassurer, mais elle produit l'effet inverse. Sylvie se sent incomprise, seule avec une peur que personne ne prend au sérieux. Gérard, lui, la regarde vérifier la porte deux fois avant d'aller se coucher et ne dit rien. Son silence l'inquiète davantage que n'importe quelle phrase.

Elle essaie des solutions de fortune. Elle prend une photo de sa voiture verrouillée avec son téléphone, mais oublie de la regarder ensuite. Elle colle un post-it sur le tableau de bord, qu'elle finit par ne plus voir. Elle se force à revenir sur le parking en courant, ce qui la rend encore plus nerveuse. Au bout de trois semaines, elle prend rendez-vous chez son médecin traitant, le docteur Moreau. Elle y va avec le cœur serré, persuadée qu'elle va entendre un mot qu'elle redoute.

« Je me tenais devant les portes du magasin avec mon chariot vide, et j'étais incapable de revoir ma main. »

Dans le cabinet du médecin, une explication qui n'a rien d'une maladie

Le docteur Moreau l'écoute longtemps, sans l'interrompre, en prenant quelques notes. Il lui pose des questions précises sur son quotidien, sur ses oublis, sur ce qu'elle retient et ce qu'elle perd. Sylvie se souvient de tout : des rendez-vous du cabinet, des prénoms des patients, des médicaments de sa mère. Ce qui lui échappe, ce sont seulement ces petits gestes faits en passant. Le médecin hoche la tête, pose son stylo, et lui sourit pour la première fois.

Pour lui, le problème n'est pas dans sa mémoire mais dans son attention. Un geste répété mille fois devient automatique, et la main le fait toute seule. Si l'esprit est ailleurs au même moment, au téléphone ou dans ses soucis, le cerveau n'enregistre tout simplement pas le moment. Il n'y a donc rien à retrouver, puisque rien n'a été rangé. Votre mémoire n'a rien perdu, madame, on ne lui a rien donné à garder, lui dit-il calmement.

Sylvie reste un long moment sans rien dire, le sac sur les genoux. Elle comprend soudain pourquoi la portière était toujours fermée, et pourquoi elle n'en gardait aucune trace. Le doute ne venait pas d'une panne, mais d'un trou laissé par la distraction. Le médecin lui propose un exercice tout simple, presque enfantin. À chaque fois qu'elle verrouille, elle doit dire à voix haute ce qu'elle fait. Il lui assure que ce petit effort suffit souvent à fixer le geste, et qu'il le constate chez beaucoup de ses patients.

Dire tout haut je ferme la voiture, et ne plus faire demi-tour

Le samedi suivant, Sylvie se gare à sa place habituelle et range d'abord son téléphone dans son sac. Elle sort, se tourne vers la Clio, appuie sur la télécommande et dit, à mi-voix : je ferme la voiture. Un homme qui passe avec son chariot la regarde d'un air amusé. Elle rougit un peu, puis éclate de rire. Devant les portes du magasin, la question ne vient pas. Elle revoit la scène, le bip, sa propre voix.

En quelques semaines, les demi-tours disparaissent presque entièrement. Elle applique la même méthode à la porte d'entrée, au gaz, à la fenêtre de la salle de bains. Gérard s'y est mis aussi, en riant, et la maison résonne parfois de petites phrases murmurées. Soyons honnêtes, ça ressemble un peu à un jeu, mais ça marche pour eux. Sylvie dort mieux, ne cherche plus de listes de symptômes la nuit, et a retrouvé son samedi tranquille.

Ce qui a coûté le plus cher, au fond, ce n'est pas le temps perdu sur le parking. C'est la peur de trois semaines, les nuits blanches, l'idée d'un déclin qui n'existait pas. Sylvie en parle désormais volontiers autour d'elle, et découvre que beaucoup de ses amies font les mêmes allers-retours. Elle leur raconte le cabinet du docteur Moreau, le coquillage, sa phrase dite tout haut. Et elle ajoute qu'en cas de vrai doute sur sa mémoire, la première chose à faire reste d'en parler à son médecin.

« Votre mémoire n'a rien perdu, madame, on ne lui a simplement rien donné à garder ce jour-là. »

  • Ranger son téléphone avant de verrouiller la voiture ou la porte de chez soi.
  • Dire le geste à voix haute : je ferme la voiture, j'éteins le gaz.
  • Regarder sa main ou la serrure pendant une seconde au moment de fermer.
  • Repérer les moments où l'on fait deux choses à la fois sur les trajets.
  • Noter si les oublis touchent seulement les gestes automatiques ou aussi les rendez-vous et les prénoms.
  • En cas de doute persistant, en parler à son médecin traitant plutôt que chercher seule la nuit.

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Emilie Morlaes, les bohémiennes coiffure
Emilie Morlaes

Ancienne gérante du salon Les Bohémiennes Coiffure, Émilie partage son expérience de la coiffure, des soins capillaires et de la beauté. Elle décrypte les tendances et propose des conseils pratiques issus de son expérience du terrain.

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