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Il est sept heures dix, rue Saint-Pierre à Caen, et la bouilloire siffle dans la cuisine. Claire, 41 ans, se penche vers le miroir de la salle de bains, la brosse noire à la main. Elle passe le mascara d'un geste rapide, appris depuis vingt ans. Le soir même, ses yeux piqueront encore, comme la veille.
Un geste du matin répété depuis vingt ans sans y penser
Claire travaille comme secrétaire médicale dans un cabinet du quartier Vaucelles, à vingt minutes à vélo de chez elle. Chaque matin suit le même ordre, presque une chorégraphie : café, douche, crème, un trait de crayon, puis le mascara. Elle ne se maquille pas beaucoup, mais le mascara, elle y tient. Sans lui, dit-elle, elle a l'air fatiguée même après huit heures de sommeil. Sa trousse tient dans une main, une pochette en toile bleue achetée au marché de la place Saint-Sauveur.
Dans cette pochette, il y a peu de choses, et c'est justement ce qui la rassure. Un fond de teint léger, un baume pour les lèvres, un crayon brun, et ce tube de mascara noir à capuchon doré. Elle l'avait acheté en octobre dernier, un samedi pluvieux, dans une parfumerie du centre-ville. Elle se souvient de la vendeuse, de la petite promotion sur les tubes, du sac en papier qui avait pris l'eau sur le chemin du retour.
Son compagnon, Julien, plaisante souvent sur cette fidélité aux mêmes produits. Lui change de déodorant au gré des promotions, elle garde ses habitudes comme on garde de vieux amis. Leur fille, Inès, quinze ans, emprunte parfois le mascara de sa mère avant le lycée, en vitesse, sans demander. Claire laisse faire, avec un sourire. Elle trouve même attendrissant ce petit vol quotidien, ce tube qui passe d'une main à l'autre dans le couloir étroit de l'appartement.
Pourquoi jeter un tube qui marche encore très bien
À la fin de l'hiver, Claire remarque que le mascara devient un peu plus épais, un peu plus sec. Elle connaît l'astuce, on la connaît tous : pomper la brosse plusieurs fois dans le tube pour récupérer de la matière. Elle le fait chaque matin, d'un geste énergique. Le résultat reste correct, les cils tiennent toute la journée. Pour elle, un produit qui fonctionne n'a aucune raison d'être remplacé, surtout quand il a coûté presque vingt euros.
Il y a aussi, soyons honnêtes, une forme de principe derrière ce choix. Claire déteste le gaspillage. Elle finit les tubes de dentifrice en les roulant, elle garde les pots de confiture pour les épices. Jeter un mascara encore à moitié plein lui paraît absurde, presque indécent. Elle se dit qu'un cosmétique, ce n'est pas un yaourt, que ça ne tourne pas comme le lait. Cette conviction, elle ne l'a jamais vraiment interrogée, ni personne autour d'elle.
Un soir de mars, Inès lui suggère d'en acheter un neuf, parce que la brosse fait des paquets. Claire refuse gentiment, elle explique qu'il suffit d'essuyer l'excédent sur le bord. Je le finis, après on verra, répond-elle en rangeant la pochette. La discussion s'arrête là, entre deux assiettes à débarrasser. Personne n'y repense le lendemain. Le tube reprend sa place dans la trousse bleue, à côté du baume, où il restera encore plusieurs semaines.
« Un cosmétique, ce n'est pas un yaourt, je pensais vraiment que ça ne tournait pas comme le lait. »
Des yeux qui piquent le soir, et une explication trop facile
Les premiers signes arrivent sans bruit, au début du printemps. Le soir, en se démaquillant, Claire sent une légère brûlure au coin de l'œil gauche. Ses yeux larmoient pendant qu'elle regarde la télévision, et elle les frotte machinalement. Le matin, tout semble rentré dans l'ordre. Elle met cela sur le compte des écrans, des huit heures passées devant le logiciel de rendez-vous du cabinet. C'est une explication qui tient debout, et elle s'en contente sans chercher plus loin.
Puis il y a le pollen, évidemment. En avril, les platanes du boulevard bourgeonnent, et la moitié de la salle d'attente éternue. Claire se dit qu'elle fait peut-être, à quarante ans passés, sa première allergie saisonnière. Une collègue, Nadia, lui confirme qu'elle a commencé au même âge. Ça arrive d'un coup, tu verras, lui dit-elle en lui tendant un mouchoir. Claire hoche la tête, rassurée par cette parole partagée autour de la machine à café.
Pourtant, un détail ne colle pas tout à fait, et Claire le remarque sans s'y arrêter. Les jours où elle ne se maquille pas, le dimanche notamment, ses yeux restent calmes. Pas de brûlure, pas de larmes, rien. Elle note cela vaguement, puis l'oublie, parce que le dimanche elle ne va pas au cabinet non plus. L'écran, le pollen, le manque de sommeil, tout se mélange dans une même fatigue. Le tube doré, lui, ne figure sur aucune liste de suspects.
Collyre, lunettes, rendez-vous : tout ce qui ne change rien
Fin avril, les paupières de Claire gonflent légèrement au réveil. Julien le remarque au petit-déjeuner, avec une inquiétude qu'il essaie de cacher sous une blague. Elle file à la pharmacie de la rue de Bayeux et achète un collyre apaisant, sur le conseil du pharmacien. Il lui pose plusieurs questions, sur les écrans, les allergies, les lentilles qu'elle ne porte pas. Elle repart avec le flacon et la promesse de revenir si rien ne s'améliore dans quelques jours.
Le collyre soulage un peu, le soir, mais la brûlure revient chaque fois. Claire essaie des lunettes à filtre bleu achetées en ligne, change l'orientation de son écran, aère davantage son bureau. Elle se couche plus tôt pendant une semaine entière, sans téléphone. Rien n'y fait vraiment. Je fais tout ce qu'on m'a dit, et c'est toujours pareil, confie-t-elle à sa sœur au téléphone, un mardi soir, la voix fatiguée et un peu agacée.
Le plus troublant arrive avec Inès. Un matin, sa fille sort de la salle de bains les yeux rouges, un coin de paupière gonflé. Elle se plaint de picotements pendant tout le cours de mathématiques. Claire pense d'abord à une contagion, une petite conjonctivite attrapée au lycée. Elle prend rendez-vous chez son médecin traitant pour toutes les deux, un vendredi en fin de journée. Dans la voiture, elles comparent leurs symptômes, et ils se ressemblent étrangement.
« Je fais tout ce qu'on m'a dit, et le soir mes yeux piquent toujours pareil. »
Un petit pot imprimé sur le carton que personne ne regarde
Le médecin écoute, examine les yeux de la mère et de la fille avec une petite lampe. Puis il pose une question simple, presque anodine : est-ce qu'elles partagent un produit de maquillage. Claire répond oui, le mascara, sans comprendre où il veut en venir. Depuis quand ce tube est-il ouvert, demande-t-il ensuite. Elle compte sur ses doigts, octobre, novembre, et s'arrête à sept mois. Le médecin hoche la tête sans rien ajouter, et note quelque chose sur sa feuille.
De retour à la maison, Claire fouille le placard sous l'évier, où traîne encore la boîte en carton du mascara. Sur le côté, à peine visible, elle découvre un minuscule dessin : un petit pot au couvercle ouvert, avec l'inscription 6M. Elle ne l'avait jamais vu, ou plutôt elle l'avait vu sans le lire. Ce symbole indique la durée d'utilisation après ouverture, ici six mois. Pour un mascara, cette durée tourne généralement entre trois et six mois, pas davantage.
Elle comprend alors ce qui s'est passé chaque matin dans le tube. La brosse touche les cils, revient dans le tube humide et sombre, et y dépose ce qu'elle a ramassé. À force de pomper, elle faisait entrer de l'air en plus. Au-delà de la durée indiquée, les bactéries s'y développent tranquillement, à l'abri. Et ce tube passait de ses yeux à ceux de sa fille. J'aurais jeté un yaourt bien plus tôt, dit-elle à Julien en riant jaune.
Ce que Claire regarde désormais avant d'ouvrir un produit
Le tube doré finit à la poubelle le soir même, avec le crayon brun dont elle ne connaît pas la date d'ouverture. Selon les conseils de son médecin, mère et fille arrêtent tout maquillage des yeux quelques jours. Les picotements s'apaisent en moins d'une semaine pour Inès, un peu plus pour Claire. Le nouveau mascara, acheté dans la même parfumerie, lui coûte dix-neuf euros. Elle a aussi payé deux consultations et un collyre, pour un problème qui tenait dans un dessin.
Depuis, Claire a pris une habitude qu'elle juge ridicule et précieuse à la fois. Avec un feutre fin, elle écrit le mois d'ouverture directement sur chaque tube neuf. Elle a aussi offert à Inès son propre mascara, en lui expliquant pourquoi on ne partage pas ce produit-là. Sa fille a levé les yeux au ciel, puis a fait pareil avec son crayon. Je croyais que ça ne se périmait pas, maintenant je regarde le petit pot partout, raconte Claire.
La pochette bleue est toujours là, sur l'étagère de la salle de bains, mais son contenu a changé. Chaque produit porte une date griffonnée à la main, et le mascara se renouvelle désormais au printemps et à l'automne. Claire en parle parfois à la machine à café, et découvre que presque personne ne connaît ce symbole. Nadia, sa collègue, a fouillé sa trousse le soir même. Elle y a trouvé un mascara ouvert depuis deux ans, et ses allergies du printemps.
« Le petit pot était là depuis le début, sur la boîte, et je ne l'avais jamais lu. »
- Cherchez sur l'emballage le petit pot ouvert suivi d'un chiffre et d'un M : c'est la durée d'usage après ouverture.
- Pour un mascara, cette durée est généralement de trois à six mois.
- Notez au feutre le mois d'ouverture sur chaque tube neuf.
- Évitez de pomper la brosse dans le tube, cela fait entrer de l'air.
- Ne partagez pas votre mascara, même en famille.
- Si les yeux piquent ou gonflent, arrêtez le produit et demandez l'avis d'un professionnel de santé.
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