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Le coffre de la Clio claquait deux fois, parce que la serrure accroche depuis l'hiver dernier. Il était sept heures, ce jeudi de fin octobre, et la rue de Villeurbanne sentait encore la pluie de la nuit. Claire a posé le sac de croquettes à côté de la glacière, puis elle a tapoté le pneu avant du bout de sa chaussure, comme son père le faisait toujours.
Un chalet, une vieille Clio et des vacances qui reviennent chaque automne
Claire a 54 ans, elle est infirmière de nuit dans un hôpital lyonnais, et elle compte ses congés comme d'autres comptent leurs économies. Chaque année, à la Toussaint, elle monte dans le Haut-Jura, près des Rousses, dans le chalet que ses parents ont acheté en 1987. La maison est petite, le poêle fume un peu au démarrage, mais la vue sur la forêt de résineux suffit à effacer six mois de gardes. Elle y va seule depuis le divorce, avec Pilou, un bâtard noir qui déteste la voiture.
Le trajet, elle le connaît par cœur, presque à l'heure près. L'autoroute jusqu'à Bourg-en-Bresse, puis Oyonnax, puis les lacets qui montent vers Morez, avec ce moment précis où les feuillus laissent la place aux sapins. Elle sait où s'arrêter pour le café, quelle station ferme le dimanche, quel virage gèle en premier le matin. Sa Clio a quatorze ans et plus de cent quatre-vingt mille kilomètres, mais elle ne l'a jamais lâchée en route. Pour Claire, cette voiture fait partie du rituel, au même titre que le chalet.
Cette année, la météo annonçait un automne doux, presque trop. Les collègues parlaient de pulls rangés trop tôt et de champignons introuvables. Claire a chargé la voiture sans y penser davantage, avec la tranquillité de quelqu'un qui fait la même chose depuis des années. Les bûches étaient commandées chez le voisin, le frigo du chalet branché à distance par la cousine. Il ne restait qu'à rouler. Dans sa tête, tout était prêt, y compris les pneus, puisqu'elle s'en était occupée bien avant que la question ne se pose aux autres.
Des pneus achetés il y a cinq ans, pour ne plus jamais s'inquiéter
L'histoire des pneus remonte à l'hiver 2020. Cette année-là, Claire avait glissé doucement dans un fossé, juste au-dessus de Morez, sans aucun mal mais avec une belle frayeur. Un agriculteur l'avait tirée de là avec son tracteur, en lui disant gentiment qu'avec des pneus d'été, elle cherchait les ennuis. Le lendemain, elle était chez un garagiste de Saint-Claude. Elle avait demandé des pneus pour la neige, qu'on puisse garder toute l'année, parce qu'elle n'avait ni la place ni l'envie de stocker deux jeux.
Le garagiste lui avait proposé des pneus marqués M+S, pour boue et neige, à un prix raisonnable. Claire se souvient de lui avoir demandé si c'était bien suffisant pour la montagne. Il avait haussé les épaules en souriant, l'air de dire que tout le monde roulait avec ça dans le coin. Elle avait payé un peu plus de trois cents euros pour les quatre, montage compris. En sortant, elle avait regardé les flancs, lu les trois lettres en relief, et s'était sentie, pour la première fois, vraiment équipée.
Pendant cinq hivers, ces pneus ont fait le travail sans jamais lui donner de raison de douter. Ils ont traversé des matins verglacés, quelques chutes de neige fraîche, une tempête de février où elle avait roulé au pas. Quand on lui a parlé, un jour, d'une loi sur les équipements en montagne, elle a répondu qu'elle était tranquille. Je suis en M+S depuis longtemps, je suis dans les clous, disait-elle aux collègues inquiets. Elle le croyait sincèrement, et c'est précisément cette certitude qui allait se retourner contre elle.
« Je suis en M+S depuis des années, je suis dans les clous, je le disais à tout le monde. »
Une affiche jaune à la station-service, lue en passant
Le premier signe est apparu sur la route de l'aller, sans qu'elle y prête vraiment attention. À la station d'Oyonnax, pendant que Pilou tournait en rond dans l'habitacle, Claire a remarqué une affiche collée près de la caisse. Un panneau rond, un pneu, un flocon, une date en gros : 1er novembre. Elle a pensé à une publicité pour un montage de pneus, comme on en voit partout à l'automne. Elle a payé son plein, pris un café trop chaud et elle est repartie vers les lacets.
Au chalet, le voisin Gérard, 71 ans, est passé déposer les bûches le vendredi matin. En empilant le bois sous l'auvent, il a jeté un œil à la Clio garée dans l'herbe. Il a parlé de son fils, qui avait dû changer ses pneus l'hiver dernier, de gendarmes plus présents sur la route des Rousses, d'un petit dessin à vérifier. Claire écoutait à moitié, occupée à rallumer le poêle qui refusait de tirer. Elle a répondu qu'elle avait déjà des pneus d'hiver, et Gérard n'a pas insisté.
Soyons honnêtes, on connaît tous ce réflexe. Une information arrive, elle ne colle pas tout à fait avec ce qu'on croit savoir, alors on la range quelque part, pour plus tard. Claire a passé le week-end à marcher dans la forêt, à cuisiner des soupes et à dormir dix heures par nuit. Le 1er novembre, jour de la Toussaint, elle a fleuri la tombe de ses parents au cimetière du village. Le temps restait doux, gris, sans un flocon. La question des pneus lui paraissait alors parfaitement abstraite.
Le 3 novembre, une chasuble fluo au rond-point de Morez
Le lundi 3 novembre, Claire est descendue à Morez pour faire des courses et acheter des croquettes. Il était un peu plus de dix heures, la brume s'accrochait encore aux pentes. Juste avant le rond-point, deux gendarmes en chasuble fluo faisaient signe aux voitures de ralentir. Elle a d'abord pensé à un contrôle d'alcoolémie, presque amusée à l'idée de souffler dans un éthylotest à cette heure-là. Elle a baissé sa vitre, sorti ses papiers de la boîte à gants, et attendu tranquillement, Pilou grognant à l'arrière.
Le gendarme n'a pas demandé à voir le permis. Il a fait le tour de la voiture, s'est accroupi près de la roue avant, puis de la roue arrière. Il a passé le doigt sur le flanc du pneu, lentement, comme on cherche quelque chose qui devrait être là. Ensuite il est revenu à la vitre. Madame, vous avez des chaînes ou des chaussettes dans le coffre, a-t-il demandé d'une voix calme. Claire a ri, un peu nerveusement, et répondu qu'elle avait mieux que ça, des pneus neige.
Elle a voulu prouver sa bonne foi. Elle est sortie, a montré les lettres M+S en relief, a expliqué l'achat de 2020, le garagiste de Saint-Claude, les cinq hivers sans souci. Elle a même cherché la facture dans son téléphone, en vain, parce qu'elle était restée dans un classeur à Lyon. Elle a pensé appeler le garage, qui ne répondait pas. Derrière elle, une file de voitures attendait, et elle sentait les regards. Le gendarme l'a écoutée jusqu'au bout, sans l'interrompre, avant de secouer doucement la tête.
« Je croyais que M+S, c'était justement le mot pour dire neige, voilà. »
Ce qui manquait sur le flanc, c'était un petit sapin
Ce qu'elle a appris ce matin-là, au bord de la route, n'avait rien à voir avec l'usure ou l'âge des pneus. Le gendarme lui a montré, sur le pneu d'une voiture garée à côté, un petit dessin gravé : une montagne à trois pics avec un flocon de neige au milieu. C'est le marquage 3PMSF, appelé aussi symbole alpin. Depuis le 1er novembre 2024, lui a-t-il expliqué, seuls les pneus portant ce pictogramme sont reconnus comme pneus hiver. Les pneus marqués seulement M+S ne suffisent plus.
Claire a découvert le reste dans la foulée, assise dans sa voiture, en lisant la page officielle sur son téléphone. La loi Montagne impose, du 1er novembre au 31 mars, des équipements hivernaux dans 34 départements. Le Jura en fait partie, avec les Alpes, les Pyrénées, le Massif central ou les Vosges. Ce sont les préfets qui fixent la liste précise des communes concernées, et des panneaux l'indiquent à l'entrée des zones. Pour y circuler, il faut soit des pneus 3PMSF, soit des chaînes ou des chaussettes à neige dans le coffre.
Les pneus M+S avaient été tolérés pendant une période de transition, qui s'est achevée fin octobre 2024. Claire, elle, avait acheté les siens en 2020, à un moment où ils passaient encore. Je croyais que M+S, c'était justement le mot pour dire neige, a-t-elle soufflé au gendarme. Il a hoché la tête, l'air d'avoir entendu la phrase cent fois depuis le début de la semaine. Il lui a rappelé qu'une amende était prévue par les textes et qu'un véhicule pouvait être immobilisé, puis l'a laissée repartir avec un avertissement.
Des chaussettes à neige dans le coffre, et un rendez-vous au garage
Claire n'a pas fait ses courses tout de suite. Elle a roulé jusqu'au centre auto de la zone commerciale, à deux kilomètres, et a acheté une paire de chaussettes à neige pour un peu moins de soixante-dix euros. Le vendeur lui a montré comment les enfiler, en trois gestes, sur la roue avant. Il lui a aussi conseillé de s'entraîner une fois au sec, sur un parking, plutôt qu'au bord d'une route enneigée à la nuit tombée. Elle l'a fait le soir même, devant le chalet, sous l'œil intrigué de Gérard.
Pour la suite, le calcul est vite fait. Ses pneus M+S sont encore bons, avec plus de quatre millimètres de gomme, mais ils ne lui ouvrent plus les routes de montagne sans équipement à bord en hiver. Le garage de Saint-Claude lui a proposé un jeu de pneus toutes saisons portant le symbole alpin, autour de quatre cents euros posés. Claire a pris rendez-vous pour décembre, avant les fêtes. En attendant, les chaussettes voyagent dans le coffre, coincées entre la glacière et le sac de croquettes de Pilou.
Ce qui la frappe le plus, après coup, c'est la petite taille du détail. Tout se jouait sur un dessin de deux centimètres qu'elle n'avait jamais regardé. Cinq ans que je roule avec la conscience tranquille, et je n'avais jamais vu ce sapin, résume-t-elle. Depuis, elle en parle autour d'elle, aux collègues de nuit qui partent skier en février, à sa cousine qui monte dans les Vosges. Avant de partir, elle leur dit simplement de sortir de la voiture, de s'accroupir et de lire le flanc de leurs pneus.
« Cinq ans que je roule avec la conscience tranquille, et je n'avais jamais vu ce sapin. »
- Du 1er novembre au 31 mars, la loi Montagne s'applique dans 34 départements, dont le Jura, les Alpes, les Pyrénées et les Vosges.
- Seuls les pneus portant le pictogramme 3PMSF, une montagne à trois pics avec un flocon, sont reconnus comme pneus hiver.
- Les pneus marqués uniquement M+S ne sont plus acceptés depuis novembre 2024.
- Sans pneus 3PMSF, il faut avoir des chaînes ou des chaussettes à neige dans le coffre.
- La liste exacte des communes concernées est fixée par arrêté préfectoral et signalée par des panneaux.
- Entraînez-vous à poser chaînes ou chaussettes au sec, avant d'en avoir besoin sur la route.
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