Elle remplace ses flacons par un pain de shampoing à Avignon : trois semaines plus tard, ses cheveux collent encore sous les doigts après le lavage

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Il est sept heures dix, rue des Teinturiers, et l'eau de la douche cogne contre le carreau beige. Claire passe les doigts dans ses cheveux mouillés, s'arrête, recommence. Sous la pulpe, une texture étrange, cireuse, comme une bougie tiède. Sur le rebord de la baignoire, le petit pain vert à l'olive sèche dans sa boîte en fer, celui qu'elle a acheté trois semaines plus tôt.

Une salle de bains d'Avignon où tout avait sa place

Claire a trente-quatre ans et travaille comme graphiste dans une petite agence près de la place Pie. Elle habite depuis six ans un deux-pièces au deuxième étage, avec des volets bleus qui ferment mal. Sa salle de bains est minuscule, un bac de douche, un lavabo ébréché, une étagère en bambou. Chaque matin suit le même ordre, presque sans y penser. Café, douche, shampoing, serviette nouée sur la tête pendant qu'elle répond à ses premiers messages.

Ses cheveux, châtains et mi-longs, ne lui ont jamais posé de problème particulier. Elle les lavait tous les deux jours avec un flacon de supermarché, sans marque fétiche, sans rituel compliqué. Un après-shampoing de temps en temps, quand les pointes s'emmêlaient après une journée de mistral. Elle se coiffait vite, une pince ou une queue basse, et n'y pensait plus. Pour elle, les cheveux faisaient partie de ces choses qui fonctionnent tant qu'on ne les regarde pas de trop près.

Son compagnon, Julien, professeur de musique, partage la même salle de bains et les mêmes habitudes simples. Leur poubelle de salle de bains se remplissait pourtant vite, et c'est ce détail qui revenait souvent dans leurs conversations. Flacons vides, tubes, recharges, bouchons qui ne rentraient jamais dans le bac jaune. Claire avait compté un soir, un peu par jeu, une quinzaine de contenants en plastique jetés en trois mois. Ce chiffre lui était resté en tête, comme une petite épine qu'on finit par vouloir retirer.

Un pain vert acheté au marché pour moins jeter

Un samedi de mars, au marché des Halles, Claire s'arrête devant un stand de savons artisanaux posés sur du papier kraft. La vendeuse, une femme souriante aux mains rougies, lui présente un shampoing solide à l'huile d'olive et au laurier. Fabriqué à froid, explique-t-elle, avec des huiles saponifiées, sans conservateur ni emballage plastique. Le pain coûte neuf euros et doit durer, selon elle, l'équivalent de deux ou trois flacons. Claire le sent, le retourne dans sa main, et le prend sans hésiter longtemps.

Le geste lui paraît cohérent avec tout le reste de sa vie, le vélo, le vrac, la gourde. Elle achète aussi une petite boîte en métal pour le ranger et rentre chez elle presque fière. Le soir même, elle vide le dernier fond de son ancien flacon et le dépose dans le bac de tri. Julien la regarde faire avec amusement, en lui demandant si lui aussi devra se convertir. Elle répond qu'il verra bien, que s'il marche chez elle, il marchera chez lui.

Le premier lavage se passe plutôt bien, même si la mousse est moins généreuse qu'elle ne l'imaginait. Elle frotte le pain directement sur ses racines, masse, rince longuement sous l'eau chaude. Les cheveux crissent un peu sous les doigts, ce qu'elle prend pour un signe de propreté. Elle avait lu sur des forums qu'il fallait une période d'adaptation, parfois deux ou trois semaines. Le temps, disaient certains, que le cuir chevelu se déshabitue des produits industriels. Cette phrase, elle s'en souviendra plus tard, l'a rassurée beaucoup trop longtemps.

« Je croyais que c'était une période d'adaptation, alors j'ai insisté, et plus j'insistais, plus c'était pire. »

Des pointes ternes qu'elle met sur le compte du changement

Au bout d'une semaine, Claire remarque que ses cheveux sèchent plus lentement, qu'ils restent lourds au toucher. Les longueurs ont perdu leur brillance habituelle, comme si une fine poussière s'était déposée dessus. Elle se dit que c'est normal, que le corps a besoin de temps pour s'habituer. On connaît tous ça, ce moment où l'on veut tellement qu'une bonne résolution marche qu'on ignore les signaux. Elle continue donc, consciencieusement, en frottant un peu plus fort à chaque fois.

Au bureau, une collègue lui demande en passant si elle a changé de coiffure, parce que ça fait plus naturel. Claire rit, mais le soir elle se regarde longtemps dans le miroir de l'entrée. Ses racines semblent grasses dès le lendemain du lavage, alors que les pointes, elles, paraissent sèches et rêches. Elle n'a jamais connu ce mélange étrange, gras en haut et paille en bas. Elle se lave les cheveux plus souvent, tous les jours au lieu de tous les deux jours.

Julien, qui a fini par essayer le pain lui aussi, ne remarque rien de particulier sur ses cheveux très courts. Il trouve simplement que le savon laisse des traces blanchâtres sur le bac de douche. Claire hausse les épaules, attribue ces traces au calcaire de l'immeuble, que tout le monde connaît à Avignon. La bouilloire en est pleine, le pommeau de douche aussi, le robinet se couvre de croûtes. Elle ne fait aucun lien entre ces dépôts blancs et ce qui se passe sur sa tête. Pourquoi l'aurait-elle fait, d'ailleurs.

Trois semaines plus tard, des cheveux poisseux juste après la douche

Le matin de la vingtième journée environ, Claire sort de la douche et sent immédiatement que quelque chose ne va pas. Ses cheveux encore humides collent entre eux, forment des mèches épaisses, presque cartonnées. Une fois secs, ils restent poisseux sous les doigts, comme enduits d'une cire légère. Elle se relave aussitôt, rince deux fois plus longtemps, et le résultat est exactement le même. Elle arrive au bureau avec une queue de cheval serrée et une inquiétude nouvelle.

Le soir, elle tape ses symptômes sur son téléphone, assise sur le bord du lit, et tombe sur des avis contradictoires. Certains parlent de cuir chevelu qui produit trop de sébum, d'autres d'un déséquilibre, d'autres encore d'un problème hormonal. Elle appelle sa sœur, Camille, qui vit à Lyon et lui conseille de voir un dermatologue. Je ne sais même pas quoi lui dire, répond Claire, que mes cheveux sont sales alors que je les lave tous les jours.

Elle tente un shampoing ancien retrouvé au fond d'un placard, un petit flacon d'hôtel oublié depuis un voyage. Le résultat est un peu meilleur, mais pas franchement, comme si le dépôt résistait. Elle essaie ensuite de laver à l'eau froide, puis à l'eau très chaude, puis de diluer le pain dans un bol. Rien ne change vraiment, et chaque tentative la décourage davantage. Elle commence à penser qu'elle a abîmé ses cheveux pour de bon, et qu'elle va devoir tout couper.

« Ici, avec notre eau, c'est presque toujours la même chose, j'en vois passer chaque printemps. »

Le diagnostic d'une coiffeuse qui connaît l'eau du quartier

C'est finalement chez Nadia, sa coiffeuse depuis quatre ans, près de la rue de la République, que l'histoire bascule. Nadia passe les doigts dans ses longueurs, fronce les sourcils et lui demande aussitôt si elle utilise un savon solide. Claire acquiesce, un peu surprise, en expliquant le marché, l'huile d'olive, le laurier. Nadia sourit sans moquerie, elle a déjà vu passer plusieurs clientes avec exactement la même texture. Ici, avec notre eau, c'est presque toujours la même chose, dit-elle en attrapant une serviette.

Elle lui explique alors ce qu'elle a compris au fil des années dans son salon. Un pain fabriqué par saponification est un vrai savon, et un savon réagit avec le calcaire contenu dans l'eau dure. Cette rencontre forme ce qu'on appelle des savons calcaires, des dépôts insolubles qui s'accrochent à la fibre du cheveu. C'est le même phénomène que les traces blanches sur la douche, celles que Julien avait remarquées. Sur le carrelage on frotte, sur les cheveux ça s'accumule à chaque lavage, couche après couche.

Claire comprend d'un coup pourquoi ses cheveux semblaient plus sales à mesure qu'elle les lavait plus souvent. Chaque lavage ajoutait un film supplémentaire au lieu de retirer le précédent. Ce n'était ni son cuir chevelu ni une affaire d'hormones, simplement la chimie de l'eau d'Avignon. Nadia lui précise que tous les shampoings solides ne sont pas des savons, loin de là. Certains sont formulés avec des tensioactifs doux, comme ceux des shampoings liquides, mais pressés sous forme de pain. Ceux-là, dit-elle, ne réagissent pas de la même façon avec le calcaire.

Ce que Claire a changé dans sa salle de bains

Pour retirer le film déjà installé, Nadia lui conseille d'abord un rinçage acide à la maison, tout simple. Une cuillère de vinaigre de cidre dans un grand verre d'eau, versée sur les longueurs après le lavage, puis rincée. Claire essaie le soir même, un peu sceptique, en pinçant le nez devant l'odeur. Le lendemain matin, ses cheveux glissent à nouveau entre ses doigts, pour la première fois depuis des semaines. L'odeur du vinaigre, elle, disparaît presque complètement une fois les cheveux secs.

Elle n'a pas renoncé au zéro déchet pour autant, et c'est peut-être ce qui lui fait le plus plaisir. Elle a remplacé son pain saponifié par un shampoing solide sans savon, dont la liste d'ingrédients mentionne des tensioactifs doux. Il lui a coûté onze euros, deux de plus que le premier, et elle le garde au sec entre deux usages. Le pain à l'olive n'a pas été jeté, il sert désormais à se laver les mains au lavabo. Soyons honnêtes, dit-elle en riant, j'ai juste acheté le mauvais produit pour la mauvaise eau.

Julien a adopté le rinçage au vinaigre une fois par semaine, surtout pour le bac de douche. Claire, elle, regarde maintenant les étiquettes avec une attention qu'elle n'avait jamais eue. Elle cherche la mention de saponification ou de savon, et privilégie les formules dites syndet ou à tensioactifs doux. Elle a aussi pensé à un filtre pour le pommeau, sans être sûre d'en avoir besoin pour l'instant. Trois mois plus tard, ses cheveux ont retrouvé leur poids normal, et sa poubelle reste presque vide.

« Le lendemain du vinaigre, mes cheveux glissaient enfin entre mes doigts, j'ai failli en pleurer devant le miroir. »

  • Lire l'étiquette : « saponifié » ou « savon » signale un pain qui réagit au calcaire.
  • En eau dure, préférer un shampoing solide à base de tensioactifs doux, dit syndet.
  • Rincer à l'eau légèrement acidifiée, une cuillère de vinaigre de cidre par verre d'eau.
  • Repérer les traces blanches sur la douche : elles trahissent une eau calcaire.
  • Laisser sécher le pain hors de l'eau, dans une boîte ajourée.
  • Si la gêne persiste malgré ces changements, en parler à un coiffeur ou un dermatologue.

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Emilie Morlaes, les bohémiennes coiffure
Emilie Morlaes

Ancienne gérante du salon Les Bohémiennes Coiffure, Émilie partage son expérience de la coiffure, des soins capillaires et de la beauté. Elle décrypte les tendances et propose des conseils pratiques issus de son expérience du terrain.

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