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Il est sept heures moins le quart, à Sélestat, et la chaudière ronronne derrière la porte de la salle de bains. Claire tient sous le jet un petit pain rond, couleur miel, qui sent la lavande. Elle le frotte entre ses paumes, la mousse monte lentement. Sur l'étagère, la place des flacons en plastique est vide pour la première fois depuis des années.
Une salle de bains alsacienne où chaque flacon finissait à la poubelle
Claire a trente-quatre ans et travaille comme préparatrice dans une pharmacie du centre de Sélestat. Elle vit avec Julien, menuisier, dans une maison des années soixante au bout d'une rue tranquille. Le matin, la routine ne change jamais vraiment : café, douche, cheveux attachés, vélo jusqu'au travail. Ses cheveux, châtains et mi-longs, ne lui ont jamais posé de problème particulier. Elle utilisait depuis dix ans le même shampoing doux, acheté en grand flacon au supermarché. Il moussait bien, sentait la pomme, et elle n'y pensait pas davantage qu'à sa brosse à dents.
Le dimanche, c'est Julien qui descend les poubelles jaunes au bord du trottoir. Un soir de janvier, il a vidé le sac sur la table de la cuisine pour mieux trier, presque par jeu. Claire a compté les flacons de la salle de bains : shampoing, après-shampoing, gel douche, démaquillant. Il y en avait sept, rien que pour le mois. Elle a trouvé ça ridicule, cette petite montagne de plastique coloré pour deux personnes. Ils ont ri, mais l'image lui est restée en tête pendant plusieurs jours, au travail comme à la maison.
Dans la région, beaucoup de gens font attention à leurs déchets, et Claire n'avait jamais pensé être en retard. Sa voisine Odile, retraitée, fait son compost depuis trente ans et achète ses lentilles en vrac. Ses collègues parlaient déjà de gourdes, de sacs en tissu, de cosmétiques sans emballage. On connaît tous ça, ces petites résolutions qui semblent faciles et qu'on repousse toujours au lendemain. Cette fois, Claire a décidé de ne pas attendre. Elle voulait commencer par la salle de bains, là où le plastique s'accumulait le plus visiblement.
Le petit pain de savon artisanal acheté au marché du samedi
Le samedi suivant, au marché de Sélestat, une artisane vendait des savons sur une table recouverte de lin. Il y avait des pains pour le corps, pour le visage, et une rangée étiquetée shampoings solides. La vendeuse expliquait qu'elle fabriquait tout elle-même, à froid, avec des huiles d'olive, de coco et de ricin. Claire a senti plusieurs pains, hésité longtemps, puis choisi celui à la lavande, emballé dans du papier kraft. Il coûtait neuf euros et devait durer, selon l'artisane, l'équivalent de deux ou trois flacons classiques.
À la maison, elle a rangé son vieux flacon au fond d'un placard, au cas où. Julien l'a regardée faire avec un sourire un peu moqueur, en disant qu'il attendait de voir. Le premier lavage l'a surprise agréablement. La mousse était moins abondante, mais crémeuse, et l'odeur restait discrète sur la serviette. Ses cheveux ont séché un peu plus vite que d'habitude, avec une texture légère qu'elle a trouvée plutôt saine. Elle s'est dit que son cuir chevelu respirait enfin, débarrassé des silicones dont parlaient tant d'articles.
Elle en a parlé le lundi à ses collègues, entre deux ordonnances. Une d'entre elles lui a dit que les premiers jours étaient parfois étranges, le temps que les cheveux s'habituent. Claire a retenu cette phrase sans vraiment la questionner. Elle avait lu la même idée sur des forums : une période de transition, quelques semaines, puis tout rentre dans l'ordre. Cela semblait logique, presque rassurant. Elle a donc continué, un lavage tous les deux jours, en frottant le pain directement sur ses cheveux mouillés, comme l'artisane l'avait montré.
« J'ai l'impression d'avoir frotté une bougie sur ma tête, regarde, ça colle sous les doigts. »
Une sensation de cire sous les doigts au fil des lavages
Au bout d'une semaine, quelque chose a changé, mais si doucement que Claire n'a rien dit. En passant la main dans ses cheveux après la douche, elle a senti une résistance, comme un léger frottement. Les pointes accrochaient le peigne, ce qui ne lui arrivait jamais auparavant. Elle a mis ça sur le compte du froid et du chauffage, qui dessèchent tout en hiver. Elle a appliqué un peu d'huile sur les longueurs et n'y a plus pensé de la journée. La phase de transition, se disait-elle, faisait simplement son œuvre.
La deuxième semaine, le problème est devenu difficile à ignorer. Ses cheveux, pourtant fraîchement lavés, semblaient sales dès le soir même. Ils étaient ternes, sans reflets, et collaient en mèches épaisses près des racines. Claire passait sa main dessus et ressentait un dépôt gras, presque cireux, qu'aucun rinçage ne retirait. J'ai l'impression d'avoir frotté une bougie sur ma tête, a-t-elle dit à Julien un soir, devant le miroir. Il a touché une mèche, fait une grimace sincère, et n'a pas osé plaisanter cette fois.
Pourtant, elle a hésité à abandonner. Soyons honnêtes, renoncer après dix jours, c'était admettre qu'elle avait dépensé neuf euros pour rien. Et puis les forums insistaient tous : il faut tenir, certaines personnes mettent un mois à s'adapter. Elle a donc lavé plus souvent, frotté plus fort, rincé plus longtemps. Chaque fois, le résultat empirait un peu. Au travail, elle attachait ses cheveux en chignon serré pour ne plus les sentir. Une cliente habituée lui a même demandé, gentiment, si elle avait changé de coiffeur récemment.
Des forums, une coiffeuse et un vieux flacon ressorti du placard
À la fin de la troisième semaine, Claire a pris rendez-vous chez Nadia, sa coiffeuse depuis six ans. Le salon se trouve à deux rues de la pharmacie, avec une vitrine pleine de plantes vertes. Nadia a passé les doigts dans ses cheveux et froncé les sourcils sans rien dire pendant un long moment. Elle a soulevé une mèche à la lumière, l'a frottée entre le pouce et l'index. Puis elle a demandé, très simplement, ce que Claire utilisait comme produit depuis quelques semaines. Claire a tout raconté, un peu gênée.
Avant d'aller chez Nadia, elle avait pourtant tout essayé. Elle avait ressorti son ancien flacon du placard, espérant que deux lavages suffiraient à tout effacer. Les cheveux étaient un peu plus doux, mais le dépôt restait, accroché aux longueurs comme une pellicule invisible. Elle avait aussi testé un masque nourrissant acheté en urgence, ce qui n'avait fait qu'alourdir l'ensemble. Sur internet, les conseils se contredisaient : certains parlaient de cheveux en détox, d'autres d'allergie, d'autres encore de produit périmé. Elle ne savait plus qui croire.
Elle avait même écrit à l'artisane du marché, qui lui avait répondu poliment le lendemain. Selon elle, le savon était parfaitement fabriqué et des centaines de clientes en étaient ravies. Elle conseillait de persévérer encore une ou deux semaines. Claire avait relu le message plusieurs fois, découragée. Je ne comprends pas, tout le monde adore ça et moi je ressemble à un épouvantail, avait-elle soupiré devant Odile, par-dessus la haie. La voisine avait haussé les épaules et dit, mi-sérieuse, que c'était peut-être l'eau d'ici, qui abîmait déjà toutes ses bouilloires.
« Je ne comprends pas, tout le monde adore ça et moi je ressemble à un épouvantail. »
Le calcaire de l'eau alsacienne réagissait avec le savon
Odile avait vu juste, sans le savoir. Nadia a expliqué à Claire que son petit pain n'était pas un shampoing au sens habituel, mais un vrai savon. Un pain saponifié, fabriqué à partir d'huiles et de soude, est naturellement alcalin. Or l'eau d'une grande partie de l'Alsace est dure, très chargée en calcaire. Quand ce savon rencontre le calcium et le magnésium de l'eau, il forme des résidus insolubles. C'est le même dépôt grisâtre qu'on voit sur les parois d'une baignoire, et il se fixe sur les cheveux.
Ce film explique tout ce que Claire ressentait : la texture cireuse, l'aspect terne, les mèches collées. Les cheveux ne sont ni malades ni en détox, ils sont simplement recouverts. Le caractère alcalin du savon soulève aussi les écailles du cheveu, ce qui le rend rêche au toucher. Ici, on voit ça toutes les semaines, a raconté Nadia en riant doucement, des clientes pleines de bonne volonté et des cheveux qui crient au secours. Elle ne blâmait ni l'artisane ni le principe du shampoing solide, seulement le mauvais choix pour cette eau.
Nadia lui a parlé d'une autre famille de produits : les shampoings solides sans savon, qu'on appelle des syndets. Ils ont la même forme de petit pain, le même avantage sans emballage plastique. Mais ils sont fabriqués avec des agents lavants doux, au pH plus proche de celui des cheveux, et ne réagissent pas avec le calcaire. Pour ceux qui tiennent à leur savon artisanal, il existe aussi une solution ancienne. Un rinçage acide, avec un peu de vinaigre de cidre dilué, dissout le dépôt et referme les écailles.
Un nouveau pain sans savon et un bol de vinaigre
Le soir même, Claire a rempli un bol d'eau tiède et y a versé deux cuillères de vinaigre de cidre. Après son lavage, elle l'a versé lentement sur ses longueurs, en grimaçant à cause de l'odeur. Elle a rincé à l'eau claire quelques minutes plus tard. Sous ses doigts, la différence était immédiate : les mèches glissaient de nouveau, le dépôt semblait fondre. J'ai eu envie de pleurer de soulagement, franchement, pour une histoire de cheveux, a-t-elle confié à Julien en sortant de la salle de bains. L'odeur, elle, avait disparu au séchage.
La semaine suivante, elle a acheté un shampoing solide de type syndet dans une boutique bio de Colmar. Il coûtait douze euros, un peu plus cher que le premier, mais l'étiquette précisait clairement sans savon. Ses cheveux ont retrouvé leur souplesse et leurs reflets en quelques lavages. Le pain à la lavande n'a pas fini à la poubelle : elle l'utilise désormais pour se laver les mains. Au bilan, l'expérience lui a coûté vingt et un euros, un masque inutile et trois semaines de chignons serrés. Elle garde pourtant son objectif de départ.
Aujourd'hui, l'étagère de la salle de bains ne compte plus qu'un seul flacon, celui du produit vaisselle posé là par erreur. Claire en parle volontiers aux clientes de la pharmacie qui lui demandent conseil. Je leur dis juste de regarder leur eau avant de changer de shampoing, ça m'aurait évité bien des larmes, dit-elle. Avant de se lancer, quelques vérifications simples permettent de ne pas revivre son histoire. Elles tiennent en quelques gestes, et la plupart ne coûtent presque rien. La première consiste simplement à connaître la dureté de l'eau du robinet chez soi.
« Ici, on voit ça toutes les semaines, des clientes pleines de bonne volonté et des cheveux qui crient au secours. »
- Vérifier la dureté de l'eau sur le relevé de qualité de sa commune ou auprès du service des eaux.
- Lire la composition : un pain contenant des huiles saponifiées ou du sodium cocoate est un savon.
- En eau dure, préférer un shampoing solide sans savon, dit syndet, au pH doux.
- Avec un savon artisanal, rincer avec deux cuillères de vinaigre de cidre dans un bol d'eau.
- Rincer ensuite à l'eau claire pour éliminer l'odeur et le dépôt dissous.
- Si la gêne persiste, demander l'avis d'un coiffeur avant d'accumuler les masques.
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