Elle répond chaque soir aux messages de son chef depuis son canapé lyonnais : à l’entretien annuel, on lui reproche d’être « toujours fatiguée »

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Il est 21 h 47, la vaisselle sèche sur l'égouttoir et la télévision murmure un documentaire que personne ne regarde. Sur l'accoudoir du canapé, le téléphone vibre deux fois, bref, sec. Claire, 38 ans, tend la main sans même tourner la tête. Dans son appartement de la Croix-Rousse, à Lyon, c'est devenu un réflexe, presque une respiration du soir.

Un canapé, un plaid, et le téléphone toujours à portée de main

Claire travaille depuis six ans comme chargée de clientèle dans une entreprise de logistique installée à Vénissieux. Elle connaît les entrepôts, les transporteurs, les clients pressés qui appellent dès sept heures. Elle aime ce métier, ses urgences et sa manière de résoudre un problème avant qu'il ne grossisse. Le soir, elle rentre en tramway, achète du pain rue d'Austerlitz et monte ses trois étages en soufflant un peu. Ensuite viennent le plaid, la tisane, et ce téléphone qui ne quitte jamais l'accoudoir gauche du canapé.

Son compagnon, Julien, est professeur de musique dans un collège de Villeurbanne. Lui finit tard, corrige peu et range son téléphone dans un tiroir de l'entrée en arrivant. Au début, il trouvait amusant de voir Claire taper des messages en regardant une série. Elle répondait en souriant, disait que ça prenait deux minutes et que cela lui évitait de stresser le lendemain matin. Il hochait la tête, retournait à sa partition, et la soirée continuait comme si de rien n'était, tranquille et sans histoire.

Son chef, Stéphane, est arrivé il y a trois ans. C'est un homme efficace, poli, plutôt sympathique, qui envoie ses idées au moment où elles lui viennent. Souvent, elles lui viennent après le dîner, quand ses enfants dorment et que la maison redevient calme. Il ne demande jamais explicitement de réponse immédiate, il écrit simplement, avec une question à la fin. Claire, elle, a toujours eu horreur de laisser une question en suspens. Alors elle répond, le soir même, parfois avec une pièce jointe retrouvée dans sa messagerie.

Répondre tout de suite, pour montrer qu'on est fiable

La décision n'a jamais été prise vraiment, elle s'est installée toute seule, message après message. Au départ, il y avait une bonne raison : un client important menaçait de partir et Stéphane avait besoin d'un chiffre précis. Claire l'avait trouvé à 22 heures, il l'avait remerciée chaleureusement le lendemain devant toute l'équipe. Elle en avait gardé une petite fierté, la sensation d'être celle sur qui on peut compter. Soyons honnêtes, on connaît tous ce plaisir discret d'être indispensable, même quand personne ne l'exige vraiment.

Les semaines suivantes, les messages du soir se sont multipliés, sans jamais devenir désagréables. Une relance à préparer, un devis à vérifier, une réunion déplacée qu'il fallait annoncer aux autres. Claire répondait vite, en phrases courtes, persuadée que cette réactivité comptait dans la manière dont on la percevait. Elle se disait qu'une carrière se construit aussi dans ces petits gestes invisibles. Ses collègues ne répondaient pas toujours, et elle voyait bien que Stéphane revenait de plus en plus souvent vers elle.

Elle en parlait parfois à sa sœur, Nadia, infirmière à l'hôpital Édouard-Herriot. Nadia connaissait les gardes et les horaires décalés, mais elle avait une règle simple : hors service, son téléphone professionnel restait éteint. Claire trouvait cela rigide, presque impossible dans un bureau comme le sien. Pour elle, répondre le soir était une forme de liberté, une façon de finir sa journée l'esprit léger. Je préfère régler ça maintenant plutôt que d'y penser toute la nuit, répétait-elle, et sur le moment, elle y croyait sincèrement.

« Je préfère régler ça maintenant plutôt que d'y penser toute la nuit, c'est ce que je me disais chaque soir. »

Un matin, les mots se brouillent sur l'écran

Le premier signe est arrivé un mardi d'hiver, pendant une visioconférence avec un transporteur polonais. Claire a perdu le fil d'une phrase qu'elle venait pourtant de commencer elle-même. Elle a souri, s'est excusée, a mis cela sur le compte d'une mauvaise nuit et d'un café trop léger. Le soir, elle a répondu à quatre messages de Stéphane, dont un à 23 h 12. Elle s'est endormie tard, avec la lumière bleue de l'écran encore imprimée derrière ses paupières fermées.

Ensuite, il y a eu les petites choses que l'on remarque à peine. Elle oubliait ses clés dans la porte, relisait trois fois le même courriel sans le comprendre. Elle se réveillait à cinq heures avec une liste de tâches qui tournait dans sa tête. Julien lui a fait remarquer qu'elle ne riait plus devant leurs séries du soir. Elle a haussé les épaules et répondu que c'était la période, que le printemps arrangerait tout, comme chaque année depuis qu'elle travaillait dans ce secteur exigeant.

Un dimanche, au marché de la Croix-Rousse, son téléphone a vibré entre deux étals de fromages. Stéphane voulait savoir si le dossier d'un client était prêt pour lundi matin. Claire a posé son sac par terre, au milieu de la foule, pour taper sa réponse. Julien attendait à côté, les mains pleines de légumes, sans rien dire. Ce silence-là, elle l'a senti, mais elle a préféré l'ignorer. Après tout, le message était aimable, la question légitime, et répondre ne prenait que quelques secondes.

L'entretien annuel et une phrase qui reste en travers

L'entretien annuel a eu lieu un jeudi de mars, dans une petite salle vitrée au deuxième étage. Stéphane avait imprimé la grille d'évaluation et posé deux gobelets de café sur la table. Il a commencé par des compliments sincères : sa connaissance des clients, sa disponibilité, sa fiabilité dans les moments difficiles. Puis il a tourné la page, hésité un instant, et lâché une phrase prononcée avec douceur. Tu as l'air toujours fatiguée ces derniers temps, en réunion tu sembles ailleurs, je m'inquiète un peu.

Claire a senti ses joues chauffer d'un coup, comme si on l'avait prise en faute. Elle a balbutié une excuse sur le sommeil, sur un rhume qui traînait depuis des semaines. Stéphane a noté quelque chose dans la case des axes d'amélioration, sans méchanceté apparente. En sortant, elle a marché jusqu'au parking sans voir les voitures autour d'elle. Elle répondait à ses messages chaque soir depuis trois ans, et c'était justement lui qui lui reprochait sa fatigue.

Le soir même, elle a tout raconté à Julien, assise sur le bord du canapé, le téléphone retourné. Il l'a écoutée longtemps, sans l'interrompre, avant de poser une seule question très simple. Est-ce qu'il sait que tu lui réponds à onze heures du soir pendant que tu devrais dormir. Claire a ouvert la bouche, puis l'a refermée. Elle a appelé Nadia, qui lui a conseillé de parler aux représentants du personnel. Une collègue du service paie, Sandrine, siégeait justement au comité social et économique de l'entreprise.

« Tu as l'air toujours fatiguée ces derniers temps, en réunion tu sembles ailleurs, je m'inquiète un peu. »

Ce que dit vraiment le Code du travail, page après page

Sandrine l'a reçue un midi, dans la salle de pause, devant une salade de lentilles. Elle a sorti son ordinateur et ouvert un document que Claire n'avait jamais lu : l'accord sur la qualité de vie au travail. Elle lui a expliqué que le droit à la déconnexion figure dans le Code du travail, à l'article L2242-17. Ce texte impose aux entreprises de négocier ou, à défaut, de fixer par une charte les modalités de ce droit. Chez elles, l'accord existait depuis plusieurs années, signé et affiché quelque part sur l'intranet.

Claire a lu les lignes lentement, comme une lettre qui la concernait personnellement. Le document précisait que les salariés ne sont pas tenus de répondre aux messages en dehors de leurs horaires de travail. Il recommandait aussi aux managers de différer l'envoi de leurs courriels du soir. Sandrine a ajouté, avec un petit sourire, que ne pas répondre hors des horaires n'est pas une faute. Je l'ai lu dix fois, ce paragraphe, je n'arrivais pas à croire que personne ne m'en avait jamais parlé.

La révélation n'était pas celle qu'elle attendait. Elle avait cru que sa fatigue venait d'elle, d'une faiblesse, d'un manque d'organisation à corriger. En réalité, elle venait d'une habitude que l'entreprise elle-même encadrait déjà, sans que personne ne l'applique vraiment. Stéphane, d'ailleurs, ne connaissait pas davantage la charte. Quand Claire lui en a parlé, quelques jours plus tard, il est resté silencieux un long moment. Puis il a reconnu qu'il envoyait ses messages pour se vider la tête, sans imaginer qu'elle se sentait obligée de répondre.

Le téléphone dort désormais dans le tiroir de l'entrée

Depuis ce printemps-là, les soirées de Claire ont changé de couleur. Son téléphone professionnel rejoint celui de Julien dans le tiroir de l'entrée, dès qu'elle a posé le pain sur la table. Stéphane programme maintenant ses courriels pour qu'ils partent à huit heures trente le lendemain matin. Les premières semaines, Claire vérifiait quand même, par réflexe, avant de se coucher. Puis l'envie s'est éteinte doucement, comme une lampe qu'on oublie d'allumer. Elle dort mieux, elle a retrouvé le fil de ses phrases en réunion.

Le prix de ces trois années, elle le mesure encore aujourd'hui. Des centaines de soirées amputées, une évaluation entachée d'une remarque injuste, des week-ends passés à moitié ailleurs. Elle a demandé que la mention sur sa fatigue soit contextualisée dans son dossier, et Stéphane a accepté de la reformuler. Le comité social et économique a relancé une campagne d'information sur la charte. Je croyais être une bonne salariée parce que je répondais tout le temps, dit-elle aujourd'hui, en fait j'étais juste épuisée.

Chez soi, quelques vérifications simples permettent de savoir où l'on en est. Il suffit souvent d'un document oublié sur l'intranet ou d'une conversation avec un représentant du personnel. Claire, elle, conseille surtout de regarder l'heure de ses derniers messages envoyés, sur une semaine entière. Le chiffre parle de lui-même, mieux qu'une longue réflexion. Ensuite, chacun décide ce qu'il veut protéger. Elle a choisi ses soirées, son sommeil, et ces documentaires du soir que, désormais, elle regarde vraiment jusqu'au bout, la tête posée sur l'épaule de Julien.

« Je l'ai lu dix fois, ce paragraphe, je n'arrivais pas à croire que personne ne m'en avait parlé. »

  • Chercher l'accord ou la charte sur le droit à la déconnexion de son entreprise, souvent sur l'intranet.
  • Se rappeler que l'article L2242-17 du Code du travail oblige l'employeur à fixer les modalités de ce droit.
  • Relever sur une semaine l'heure de ses derniers messages professionnels envoyés.
  • Ranger le téléphone professionnel hors de portée à la fin de ses horaires de travail.
  • En parler à un représentant du personnel ou au comité social et économique en cas de doute.
  • Proposer à son manager de programmer ses envois pour le lendemain matin.

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Emilie Morlaes, les bohémiennes coiffure
Emilie Morlaes

Ancienne gérante du salon Les Bohémiennes Coiffure, Émilie partage son expérience de la coiffure, des soins capillaires et de la beauté. Elle décrypte les tendances et propose des conseils pratiques issus de son expérience du terrain.

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