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Le râteau grattait la pelouse encore humide, sept heures du matin, un dimanche de novembre. Gérard soufflait dans ses mains, le dos un peu raide, devant le quatrième sac de feuilles de la semaine. Au-dessus de lui, les grosses branches du chêne voisin s'étiraient jusqu'au milieu de son jardin. Ce matin-là, il a posé le râteau contre le mur et il est allé chercher l'escabeau.
Trente ans de pelouse tondue sous un chêne qui n'était pas le sien
Gérard a 67 ans et il habite la même maison depuis 1994, à la sortie d'un village de la Sarthe. Ancien électricien, il a gardé l'habitude des choses bien faites et des outils rangés par taille dans le garage. Sa femme, Monique, dit souvent qu'il connaît chaque brin d'herbe de leur terrain. Le jardin n'est pas immense, mais il est soigné, avec une allée de graviers, un potager carré et une pelouse dont il est fier sans le dire.
De l'autre côté du grillage, il y a le terrain d'Alain, un voisin plus jeune, la cinquantaine, cadre dans une entreprise de transport. Sur ce terrain pousse un chêne magnifique, plus vieux que les deux maisons réunies. Le tronc est bien chez Alain, à trois bons mètres de la limite. Mais avec les années, les branches ont pris leurs aises, et elles couvrent désormais près d'un tiers du jardin de Gérard, jusqu'au bord du potager.
Pendant longtemps, personne ne s'en est plaint. Les deux hommes se saluaient par-dessus la haie, échangeaient des courgettes en été et des nouvelles du quartier en hiver. Le chêne faisait de l'ombre sur la terrasse en août, et Monique trouvait cela agréable. On connaît tous ça : un arbre chez le voisin, c'est d'abord un paysage. On n'y pense pas vraiment, jusqu'au jour où il devient une corvée qui revient chaque automne, plus lourde que la précédente.
L'automne de trop et la décision prise sur l'escabeau
Cette année-là, l'automne a été long et venteux. Les feuilles tombaient sans arrêt, se collaient sur la terrasse, bouchaient la gouttière et pourrissaient dans le potager. Gérard ramassait trois à quatre sacs par semaine, qu'il devait ensuite porter à la déchetterie avec sa petite remorque. Son dos commençait à protester. Un soir, il a même glissé sur la terrasse mouillée, sans se faire mal, mais assez pour que Monique lui demande de trouver une solution avant l'hiver.
Gérard a réfléchi à sa façon, c'est-à-dire seul, en tournant dans le garage. Il s'est souvenu d'une phrase entendue des années plus tôt, au comptoir du café du village : ce qui dépasse chez toi, tu as le droit de le couper. Cela lui semblait logique, presque évident. Les branches étaient au-dessus de son terrain, elles salissaient sa pelouse, il en subissait les inconvénients. Pourquoi aurait-il dû demander une permission pour s'occuper de ce qui pendait au-dessus de sa tête ?
Il n'a pas voulu déranger Alain, qui partait tôt et rentrait tard. Il s'est dit qu'il rendait même service en faisant le travail gratuitement. Ce dimanche matin, il a installé l'escabeau, sorti la scie d'élagage à long manche, et il a commencé par les branches les plus basses. Je coupe pile à la limite, rien de plus, a-t-il lancé à Monique qui le regardait depuis la cuisine. En deux heures, cinq grosses branches gisaient sur la pelouse, et le ciel était revenu au-dessus du potager.
« Je coupe pile à la limite, rien de plus, je ne touche à rien de son côté. »
Une trace blanche sur l'écorce que Gérard préfère ne pas voir
En rangeant ses outils, Gérard a remarqué un détail qui l'a fait hésiter une seconde. Vues de son côté, les coupes laissaient de larges cercles blancs, bien visibles sur l'écorce sombre. Et l'arbre, d'un coup, paraissait déséquilibré, comme s'il avait perdu une épaule. Toute la masse de feuillage penchait désormais vers le terrain d'Alain. Gérard s'est dit que ça repousserait, que les chênes en avaient vu d'autres, et il est allé débiter les branches en bûches pour la cheminée.
Monique, elle, n'était pas tranquille. Elle a demandé s'il avait prévenu Alain, et il a haussé les épaules. Il n'en avait pas besoin, selon lui, puisqu'il était resté de son côté du grillage. Soyons honnêtes, il était surtout content du résultat. La terrasse était dégagée, la lumière entrait de nouveau dans le salon, et pour la première fois depuis septembre, il n'y avait plus une seule feuille sur le gazon qu'il venait de ratisser.
Le soir, en fermant les volets, il a vu la voiture d'Alain se garer dans l'allée voisine. Le voisin est sorti, a fait quelques pas dans son jardin, puis il s'est arrêté net sous le chêne. Il est resté là un long moment, le visage levé vers les branches coupées, sans bouger. Gérard a refermé le volet un peu plus vite que d'habitude. Il s'attendait peut-être à une remarque, mais certainement pas à ce qui allait arriver le lendemain.
Le lendemain, une lettre glissée dans la boîte et un mot plainte
Lundi matin, Alain a sonné à huit heures, avant de partir travailler. Il ne criait pas, mais sa voix tremblait un peu. Il a expliqué que ce chêne avait été planté par son grand-père, qu'il avait toujours refusé de l'élaguer n'importe comment, et que les coupes allaient fragiliser l'arbre. Vous avez coupé chez moi, Gérard, mon arbre, sans même frapper à ma porte. Puis il a tendu une enveloppe et prononcé le mot qui a glacé Monique : une plainte.
Dans l'enveloppe, il y avait une lettre écrite à la main, datée de la veille au soir. Alain y demandait réparation pour les dégâts causés au chêne et annonçait qu'il allait faire venir un arboriste pour évaluer l'état de l'arbre. Il ajoutait qu'il porterait l'affaire devant la justice si rien n'était réglé à l'amiable. Gérard a relu la lettre trois fois, assis à la table de la cuisine, son café refroidissant devant lui sans qu'il y touche.
Il a d'abord téléphoné à son beau-frère, qui lui a assuré qu'il était dans son droit. Puis à un ancien collègue, qui lui a dit exactement l'inverse. Sur internet, il a trouvé des forums où chacun affirmait tout et son contraire, avec beaucoup d'aplomb. Monique a fini par se renseigner à la mairie. On leur a indiqué une permanence du conciliateur de justice, gratuite, le jeudi après-midi. Gérard y est allé à reculons, persuadé qu'on allait lui donner raison et clore l'affaire.
« Vous avez coupé chez moi, Gérard, mon arbre, sans même frapper à ma porte. »
Chez le conciliateur, la phrase du café se révèle à moitié fausse
Le conciliateur était un homme calme, ancien greffier, qui tenait sa permanence dans une petite salle derrière la mairie. Il a écouté Gérard sans l'interrompre, puis il a sorti un épais Code civil à la couverture rouge. Il a ouvert à l'article 673 et l'a lu à voix haute, lentement. Gérard a compris assez vite que la phrase entendue au café mélangeait deux choses différentes, et que tout le problème venait précisément de cette confusion.
Le texte distingue les racines et les branches, a expliqué le conciliateur. Les racines, les ronces et les brindilles qui avancent sur votre terrain, vous pouvez les couper vous-même, à la limite de votre propriété. Les branches, non. Pour les branches, vous pouvez exiger que votre voisin les coupe, et ce droit ne disparaît pas avec le temps. Mais c'est à lui de le faire, ou de le faire faire. Vous n'avez pas à prendre la scie à sa place.
Gérard est resté silencieux. Il a demandé ce qu'il aurait dû faire, au lieu de grimper sur son escabeau. Le conciliateur a détaillé la marche à suivre, telle qu'il la pratique chaque semaine. D'abord en parler à Alain, simplement. Ensuite, si rien ne bouge, lui envoyer une lettre recommandée avec accusé de réception, une mise en demeure de couper les branches qui dépassent. Et seulement en dernier recours, saisir la justice, qui peut ordonner l'élagage aux frais du propriétaire de l'arbre.
Ce que l'élagage sauvage a coûté, et ce qu'il faut vérifier chez soi
Au bout de trois semaines, l'arboriste est passé. Il a estimé que le chêne survivrait, mais que les coupes, faites sans technique, risquaient de laisser entrer des champignons. Il a recommandé de reprendre les plaies proprement et de rééquilibrer la couronne. Devant le conciliateur, Gérard et Alain ont fini par signer un accord. Gérard a payé l'intervention, un peu plus de six cents euros. En échange, Alain s'est engagé à faire élaguer régulièrement les branches au-dessus du terrain voisin.
Gérard ne cache pas que la note l'a piqué, d'autant qu'il aurait pu obtenir l'élagage gratuitement en suivant la bonne procédure. J'avais le droit pour moi, il suffisait de demander dans le bon ordre, répète-t-il aujourd'hui. Les deux hommes se saluent de nouveau, plus prudemment qu'avant. Alain a même proposé de venir ramasser une partie des feuilles chaque automne. Monique, elle, a gardé la lettre du conciliateur dans le tiroir du buffet, au cas où un autre arbre poserait problème.
Avant de toucher à un arbre qui dépasse, il faut donc regarder de près ce qui avance chez soi. Racines, ronces et brindilles peuvent se couper soi-même, à la limite du terrain. Les branches, elles, restent l'affaire du propriétaire de l'arbre, même quand elles couvrent la moitié du jardin. Prévenir oralement, écrire, envoyer un recommandé, puis passer par un conciliateur avant le tribunal : la procédure paraît longue. Gérard, qui a découvert ce que coûte un dimanche matin d'impatience, ne prendrait plus jamais ce raccourci.
« Au café, on m'avait dit que tout ce qui dépasse, on peut le couper, et je l'ai cru. »
- Racines, ronces et brindilles qui avancent chez vous : vous pouvez les couper vous-même, à la limite du terrain.
- Branches qui dépassent : ne les coupez pas, demandez au voisin de les élaguer.
- Sans réaction, envoyez une mise en demeure par lettre recommandée avec accusé de réception.
- Le droit d'exiger la coupe des branches ne disparaît pas avec le temps.
- Avant le tribunal, sollicitez gratuitement un conciliateur de justice via votre mairie.
- Gardez une trace écrite de chaque échange, photos des branches comprises.
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