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Il était sept heures et demie, un mardi d'octobre, et la pluie tambourinait sur le toit depuis la veille. Gérard, en chaussons, a entendu le bruit avant de le voir : un filet d'eau qui débordait de la gouttière et s'écrasait sur la terrasse. Il a ouvert la porte-fenêtre, levé les yeux. Une bouillie de feuilles brunes pendait du zinc, comme chaque automne.
Trente ans de feuilles mortes ramassées sans rien dire à personne
Gérard a 64 ans et habite depuis 1993 un pavillon en meulière, au bout d'une rue calme où les jardins se touchent. Ancien technicien chez un fabricant de chaudières, il aime que les choses fonctionnent. Sa femme, Monique, dit qu'il entretient sa maison comme on entretient une machine, avec un carnet et des dates. Chaque saison a ses gestes : la tondeuse en avril, les volets repeints en juin, et les gouttières en octobre, invariablement, à cause du platane.
Le platane appartient au voisin, Bernard, un professeur de musique à la retraite qui vit seul depuis la mort de sa femme. L'arbre est magnifique, soyons honnêtes, avec son écorce tachetée et son ombre large qui couvre les deux terrains en été. Il a été planté bien avant l'arrivée de Gérard, par les anciens propriétaires. Pendant trente ans, personne n'a trouvé à redire. Les deux hommes se saluaient par-dessus la haie, échangeaient des tomates, parfois un café sur le banc.
Chaque automne, Gérard sortait l'échelle en aluminium, enfilait des gants de jardinage et passait une matinée à racler le zinc. Il remplissait trois ou quatre sacs de feuilles détrempées qu'il portait à la déchetterie dans le coffre de sa vieille Berlingo. Il ne s'en plaignait pas vraiment. C'était une corvée parmi d'autres, comme on connaît tous ça. Monique tenait l'échelle et lui racontait les nouvelles du quartier pendant qu'il travaillait, les bras tendus au-dessus de la tête.
Cette année, l'échelle reste au garage et un artisan monte à sa place
Au printemps, Gérard s'est fait opérer de l'épaule droite. Rien de grave, a-t-il dit à tout le monde, mais le chirurgien lui a déconseillé de monter sur une échelle pendant au moins un an. Monique a été formelle : pas question qu'il grimpe sur le toit avec un bras qui ne se lève plus correctement. Pour la première fois en trente ans, il a donc fallu appeler quelqu'un. Gérard a choisi un couvreur du village voisin, recommandé par le boulanger.
L'artisan est venu un jeudi matin avec une nacelle et un aspirateur à feuilles. En deux heures, il a nettoyé les gouttières, débouché une descente engorgée et remplacé un crochet tordu. Le travail était propre, Gérard l'a reconnu volontiers. La facture, elle, l'a fait tiquer : 340 euros toutes taxes comprises. Assis à la table de la cuisine, il a relu chaque ligne, puis il a regardé par la fenêtre le platane qui continuait de perdre ses feuilles sur son toit.
C'est là que l'idée lui est venue, et sur le moment elle lui a paru d'une logique parfaite. Ces feuilles ne venaient pas de chez lui. L'arbre était celui de Bernard. Pourquoi serait-ce à lui de payer pour les conséquences d'un arbre qui ne lui appartenait pas ? Il en a parlé à Monique, qui a haussé les épaules sans répondre. Le lendemain, il a photocopié la facture, rédigé un petit mot courtois et glissé le tout dans la boîte aux lettres de Bernard.
« Si son chien fait des dégâts chez moi, il paie. Son arbre, c'est pareil, non ? »
Une enveloppe retournée, et quelques mots écrits au crayon
Pendant trois semaines, il ne s'est rien passé. Bernard ne venait plus sur son banc, ou alors à des heures où Gérard ne le voyait pas. Gérard a d'abord pensé que son voisin réfléchissait, ou qu'il attendait sa pension pour régler. Monique, elle, trouvait ce silence mauvais signe. Elle avait remarqué que Bernard ne répondait plus à son bonjour quand elle le croisait devant la pharmacie. Gérard a balayé l'inquiétude d'un geste : il avait été poli, il avait raison.
Un samedi, en relevant le courrier, il a trouvé sa propre enveloppe, retournée sans timbre. À l'intérieur, la photocopie de la facture, intacte. Au dos, quelques mots au crayon, d'une écriture penchée : mon arbre est à la bonne distance, je n'ai rien à payer, renseignez-vous. Gérard est resté planté sur le trottoir, l'enveloppe à la main. Il a senti la colère monter, cette chaleur dans la nuque qu'il connaissait bien. La bonne distance, mais quelle distance ?
Il est rentré, a posé l'enveloppe sur la table et l'a montrée à Monique sans rien dire. Elle a lu, puis elle a dit doucement qu'il y avait peut-être une règle qu'ils ignoraient. Gérard a grommelé. Pour lui, c'était simple : on est responsable de ce qui vous appartient, et les feuilles appartiennent à l'arbre. Il a repris la phrase à voix haute, comme pour s'en convaincre : Si son chien fait des dégâts chez moi, il paie. Son arbre, c'est pareil.
Le mètre ruban, le cousin juriste et la mairie qui renvoie ailleurs
Le dimanche matin, Gérard est sorti avec un mètre ruban de cinq mètres et un carnet. Il s'est agenouillé au pied de la haie, a repéré la ligne de clôture et mesuré jusqu'au tronc du platane. Deux mètres quarante. Il a recommencé deux fois, pour être sûr. Il ne savait pas encore ce que ce chiffre voulait dire, mais quelque chose dans la phrase de Bernard commençait à le travailler. Le soir, il a cherché sur Internet, et il s'est perdu dans des forums contradictoires.
Il a alors appelé son cousin Alain, qui avait travaillé toute sa carrière dans une compagnie d'assurances, au service des sinistres. Alain l'a écouté patiemment, puis il a prévenu qu'il n'était pas avocat, mais qu'il avait vu passer des dossiers semblables. D'après lui, la distance comptait beaucoup, et les feuilles beaucoup moins qu'on ne le croit. Gérard a raccroché perplexe. Il voulait une réponse nette, pas des nuances. Alain lui a conseillé de demander un rendez-vous au conciliateur de justice.
La mairie lui a d'abord répondu que ce n'était pas de son ressort, que les arbres privés relevaient d'un litige entre particuliers. L'employée de l'accueil, aimable, lui a tout de même donné les jours de permanence du conciliateur, le deuxième mercredi du mois, dans une petite salle au-dessus de la bibliothèque. Gérard a pris rendez-vous. Monique a insisté pour l'accompagner, et elle a suggéré, presque en passant, d'inviter aussi Bernard. Gérard a mis deux jours avant d'accepter de traverser la haie pour le lui proposer.
« Mon arbre est à la bonne distance, je n'ai rien à payer, renseignez-vous avant d'envoyer des factures. »
Dans la petite salle au-dessus de la bibliothèque, tout s'inverse
Le conciliateur s'appelait Jean-Pierre, un ancien greffier aux cheveux blancs, qui écoutait en prenant des notes sur un bloc jaune. Bernard était venu, en veste de velours, assis à l'autre bout de la table. Gérard a exposé sa version, la facture, les trente ans de corvée, l'épaule opérée. Bernard a seulement dit qu'il aimait cet arbre et qu'il ne voyait pas ce qu'il avait fait de mal. Jean-Pierre a demandé à quelle distance de la limite se trouvait le tronc.
Gérard a sorti son carnet : deux mètres quarante. Le conciliateur a hoché la tête. Il a expliqué que le Code civil fixe des distances de plantation, deux mètres de la limite pour un arbre qui dépasse deux mètres de haut, cinquante centimètres pour ce qui reste plus bas. Ici, la règle était respectée. Et un arbre planté correctement, a-t-il poursuivi, ne rend pas son propriétaire responsable automatiquement de chaque feuille que le vent dépose chez le voisin.
Pour obtenir quelque chose, a-t-il ajouté, Gérard devrait démontrer un trouble anormal de voisinage, c'est-à-dire un dérangement qui dépasse ce qu'on doit supporter quand on vit à côté des autres. Il a précisé que les tribunaux l'admettaient rarement pour des feuilles mortes, surtout dans un quartier pavillonnaire arboré. Ce sont les saisons, a-t-il dit en souriant, on ne fait pas un procès à l'automne. Gérard a regardé ses mains. Il n'avait jamais imaginé que le problème pouvait ne pas en être un, juridiquement parlant.
Ce qu'il reste de la dispute, et ce que Gérard a appris à regarder
Gérard a payé seul les 340 euros, évidemment. Mais en sortant de la bibliothèque, quelque chose s'est détendu entre les deux hommes. Bernard a avoué qu'il s'était senti accusé, presque traité de mauvais voisin, après trente ans de bonne entente. Gérard a reconnu qu'il avait envoyé la facture un peu vite, vexé par son épaule et par le prix. Sur le trottoir, Bernard a proposé de partager à l'avenir le coût d'une grille de protection sur les gouttières. Gérard a accepté.
La grille a coûté 180 euros, posée par le même couvreur, et Bernard a tenu à en payer la moitié, sans y être obligé. Désormais, les feuilles glissent sur le treillis et tombent dans le jardin, où Monique les ramasse au râteau pour son compost. Le conciliateur avait aussi rappelé que les branches qui dépassent la limite peuvent, elles, faire l'objet d'une demande d'élagage au propriétaire. Gérard a vérifié : aucune ne surplombait vraiment son toit. Il a rangé le mètre ruban.
Aujourd'hui, quand quelqu'un du quartier se plaint d'un arbre voisin, Gérard raconte son histoire avant qu'on lui demande. Il conseille de mesurer d'abord, de parler ensuite, et de garder les factures pour plus tard. Il dit qu'il aurait gagné trois semaines de mauvaise humeur en traversant simplement la haie. Bernard est revenu sur son banc, et les cafés ont repris le dimanche. Le platane, lui, continue de perdre ses feuilles chaque octobre, indifférent à tout cela, comme il l'a toujours fait.
« Ce sont les saisons, monsieur, on ne fait pas un procès à l'automne, même quand il coûte cher. »
- Mesurez la distance entre le tronc et la limite de propriété avant toute démarche.
- Retenez les repères du Code civil : 2 mètres pour un arbre de plus de 2 mètres, 50 centimètres sinon.
- Des feuilles tombées d'un arbre bien planté relèvent rarement d'un trouble anormal de voisinage.
- Les branches qui dépassent chez vous peuvent faire l'objet d'une demande d'élagage au voisin.
- Sollicitez gratuitement le conciliateur de justice de votre commune avant tout courrier vexant.
- Une grille de protection sur les gouttières limite l'entretien et peut se financer à deux.
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